DES NOIRS
Dans le reste de la population de cette île , ou compte les Indiens et les nègres.
Les premiers sont les Malabares. C'est un peuple fort doux. Ils viennent de Pondichéry, où ils se louent pour plusieurs années. Ils sont presque tous ouvriers; ils occupent un faubourg appelé le Camp des Noirs. Ce peuple est d'une teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar, qui sont de véritables nègres; mais leurs traits sont réguliers comme ceux des Européens , et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont assez sobres, fort économes , et aiment passionnément les femmes. Ils sont coiffés d'un turban , et portent de longues robes de mousseline , de grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets d'argent aux poignets. Il y en a qui se louent aux gens riches ou titrés, en qualité de pions. C'est une espèce de domestique qui fait à peu près l'office de nos coureurs , excepté qu'il fait toutes ses commissions fort gravement. Il porte, pour marque de distinction, une canne à la main et un poignard h la ceinture. Il serait à souhaiter qu il y eût un grand nombre de Malabares établis dans l'île , surtout de la caste des laboureurs; mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer a l'agriculture.
C'est à Madagascar qu'on va chercher les noirs destinés à la culture des terres. On achète un homme pour un baril de poudre, pour des fusils , des toiles, et surtout des piastres. Le plus cher ne coûte guère que cinquante écus.
Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte si noire que les nègres de Guinée. Il y en a même qui ne sont que bruns ; quelques uns, comme les Balambous , ont les cheveux longs. J'en ai vu de blonds et de roux. Ils sont adroits, intelligents, sensibles à l'honneur et à la reconnaissance. La plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir est d'injurier sa famille : ils sont peu sensibles aux injures personnelles. Ils font dans leur pays quantité de petits ouvrages avec beaucoup d'industrie. Leur zagaie, ou demi-pique, est très bien forgée, quoiqu'ils n'aient que des pierres pour enclume et pour marteau. Leurs toiles ou pagnes, quêteurs femmes ourdissent , sont très fines et bien teintes. Ils les tournent autour d'eux avec grâce. Leur coiffure est une frisure très composée : ce sont des étages de boucles et de tresses entremêlées avec beaucoup d'art : c'est encore l'ouvrage des femmes. Ils aiment passionnément la danse et lamusi-
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
que. Leur instrument est le tam-lam; c'est une espèce d'arc où est adaptée une calebasse. Ils en tirent une sorte d'harmonie douce, dont ils accompagnent les chansonsqu'ils composent: l'amour en est toujours le sujet. Les filles dansent aux chansons de leurs amants; les spectateurs battent la mesure et applaudissent.
Us sont très hospitaliers. Un noir qui voyage entre, sans être connu , dans la première cabane ; ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec lui : on ne lui demande ni d'où il vient , ni où il va ; c'est leur usage.
Us arrivent avec ces arts et ces mœurs a l'Ile-de- France. On les débarque tout nus avec un chiffon autour des reins. On met les hommes d'un côté, et les femmes à part , avec leurs petits enfants, qui se pressent, de frayeur , contre leurs mères. L'habitant les visite partout, et achète ceux qui lui conviennent. Les frères, les sœurs, les amis, les amants sont séparés; ils se font leurs adieux en pleurant, etpartent pourl'habitation. Quelquefois ils se désespèrent ; ils s'imaginent que les blancs les vont manger, qu'ils font du vin rouge avec leur sang, et delà poudre a canon avec leurs os.
Yoici comme on les traite. Au point du jour, trois coups de fouet sont le signal qui les appelle à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans les plantations, où ils travaillent, presque nus, a l'ardeur du soleil. On leur donne pour nourriture du maïs broyé , cuit à l'eau , ou des pains de manioc ; pour habit, un morceau de toile. A la moindre négligence , on les attache, par les pieds et par les mains, sur uue échelle; le commandeur, armé d'un fouet de poste , leur donne sur le derrière nu cinquante, cent, et jusqu'à deux cents coups. Chaque coup enlève une portion de la peau. Ensuite on détache le misérable tout sanglant; on lui met au cou un collier de fer a trois pointes, et on le ramène au travail. 11 y en a qui sont plus d'un mois avant d'être en état de s'asseoir. Les femmes sont punies de la même manière.
Le soir, de retour dans leurs cases , on les fait prier Dieu pour la prospérité de leurs maîtres. Avant de se coucher, ils leur souhaitent une bonne nuit.
Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le Code noir. Cette loi favorable ordonne qu'a chaque punition ils ne recevront pas plus de trente coups; qu'ils ne travailleront pas le dimanche; qu'on leur donnera de la viande toutes les semaines, des chemises tous les ans; mais on ne suit point laloi. Quelquefois, quand ilssont vieux , on les envoie chercher leur Yie comme ils peuvent.
Un jour, j'en vis un, qui n'avait que la peau et les os, découper la chair d'un cheval mort pour la manger; c'était un squelette qui en dévorait un autre.
Quand les Européens paraissent émus, les habitants leur disent qu'ils ne connaissent pas les noirs. Ils les accusent d'être si gourmands , qu'ils vont la nuit enlever des vivres dans les habitations voisines; si paresseux, qu'ils ne prennent aucun intérêt aux affaires de leurs maîtres, et que leurs femmes aiment mieux se faire avorter que de mettre des enfants au monde; tant elles deviennent misérables dès qu'elles sont mères de famille!
Le caractère des nègres est naturellement enjoué ; mais après quelque temps d'esclavage, ils deviennent mélancoliques. L'amour seul semble encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils peuvent pour obtenir une femme. S'ils ont le choix, ils préfèrent celles qui ont passé la première jeunesse : ils disent qu'elles font mieux la soupe. Us lui donnent tout ce qu'ils possèdent. Si leur maîtresse demeure chez un autre habitant, ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues dans des chemins impraticables pour l'aller voir. Quand ils aiment, ils ne craignent ni la fatigue ni les châtiments. Quelquefois ils se donnent des rendez- vous au milieu de la nuit; ils dansent à l'abri de quelque rocher, au son lugubre d'une calebasse remplie de pois : mais la vue d'un blanc ou l'aboiement de son chien dissipe ces assemblées nocturnes.
Ils ont aussi deschiensaveceux. Tout le monde sait que ces animaux reconnaissent parfaitement dans les ténèbres, non-seulement les blancs, mais les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour eux de la crainte et de l'aversion : ils hurlent dès qu'ils approchent. Us n'ont d'indulgence que pour les noirs et leurs compagnons, qu'ils ne décèlent jamais. Les chiens des blancs, de leur côté, ont adopté les sentiments de leurs maîtres, et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur sur les esclaves.
Enfin , lorsque les noirs ne peuvent plus supporter leur sort, ils se livrent au désespoir : les uns se pendent ou s'empoisonnent; d'autres se mettent dans une pirogue, et sans voiles, sans vivres, sans boussole, se hasardent a faire un trajet de deux cents lieues de mer pour retourner à Madagascar. On en a vu aborder; on les a repris et rendus à leurs maîtres.
Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois, où on leur donne la chasse avec des détachements de soldats, de nègres et de chiens ; il y a des habitants
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
qui s'en font une partie de plaisir. On les relance comme des bêtes sauvages; lorsqu'on ne peut les atteindre, on les tire a coups de fusil : on leur i'coupe la tête, on la porte en triomphe à la ville , au bout d'un bâton. Voila ce que je vois presque toutes les semaines.
Quand on attrape les noirs fugitifs, on leur coupe une oreille et on les fouette. A la seconde désertion, ils sont fouettés, on leur coupe un jarret, on les met à la chaîne. A la troisième fois, ils sont pendus; mais alors on ne les dénonce pas, Iles maîtres craignent de perdre leur argent.
J'en ai vu pendre et rompre vifs; ils allaient au supplice avec joie, et le supportaient sans crier. (J'ai vu une femme se jeter elle-même du haut de l'échelle. Ils croient qu'ils trouveront dans un autre monde une vie plus heureuse , et que le Père Ides hommes n'est pas injuste comme eux. [ Ce n'est pas que la religion ne cherche a les cou- Isoler. De temps en temps on en baptise. On leur idit qu'ils sont devenus frères des blancs, et qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire que les Européens puissent jamais les mener au ciel ; ils disent qu'ils sont sur la terre la cause de tous ileurs maux. Ils disent qu'avant d'aborder chez [eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés; que nous leur avons appris à se tuer de loin avec du feu et des balles; que nous excitons parmi eux la guerre et la discorde, afin d'avoir des esclaves à bon marché; qu'ils suivaient sans crainte l'instinct de la nature ; que nous les avons empoisonnés par des Imaladies terribles; que nous les laissons souvent manquer d'habits, de vivres, et qu'on les bat cruellement sans raison. J'en ai vu plus d'un exemple. |Une esclave, presque blanche , vint, un jour, se jeter à mes pieds : sa maîtresse la faisait lever de [grand matin et veiller fort tard ; lorsqu'elle s'en dormait, elle lui frottait les lèvres d'ordurec; si elle ne se léchait pas, elle la faisait fouetter. Elle me priait de demander sa grâce, que j'obtins. Souvent les maîtres l'accordent, et, deux jours îaprès, ils doublent la punition. C'est ce que j'ai vu chez un conseillerdont les noirs s'étaient plaints au gouverneur : il m'assura qu'il les ferait écorcher le lendemain de la tête aux pieds.
J'ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et ides femmes pour avoir cassé quelque poterie, oublié de fermer une porte; j'en ai vu de tout sanglants, frottés de vinaigre et de sel pour les guérir; j'en ai vu sur le port, dans l'excès de leur douceur, ne pouvoir plus crier; d'autres mordre le
canon sur lequel on les attache Ma plume se
'lasse d'écrire ces horreurs, mes yeux sont fati-
gués de les voir, et mes oreilles de les entendre. Que vous êtes heureux ! quand les maux de la ville vous blessent , vous fuyez à la campagne. Vous y voyez de belles plaines , des collines, des hameaux, des moissons, des vendanges, un peuple qui danse et qui chante; l'image, au moins, du bonheur! Ici, je vois de pauvres négresses courbées sur leurs bêches, avec leurs enfants nus collés surledos;des noirs qui passent en tremblant devant moi ; quelquefois j'entends au loin le son de leur tambour, mais plus souvent celui des fouets qui éclatent en l'air comme des coups de pistolet, et des cris qui vont au cœur Grâce, monsieur!.... Miséricorde! Si je m'enfonce dans les solitudes, j'y trouve une terre raboteuse, toute hérissée de roches, des montagnes portaut au-dessus des nuages leurs sommets inaccessibles, et des torrents qui se précipitent dans des abîmes. Les vents quigrondent dans ces vallons sauvages , le bruit sourd des flots qui se brisent sur les récifs , cette vaste mer qui s'étend au loin vers des régions inconnues aux hommes, tout me jette dans la tristesse, et ne porte dans mon ame que des idées d'exil et d'abandon.
Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril 1760.
P. S. Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l'Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter ; on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver.
Il est, dit- on, de notre intérêt de cultiver des denrées qui nous sont devenues nécessaires, plutôt que de les acheter de nos voisins. Mais puisque les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les autres ouvriers européens travaillent ici en plein soleil, pourquoi n'y a-t-on pas des laboureurs blancs? Mais que deviendraient les propriétaires actuels? ils deviendraient plus riches. Un habitant serait à son aise avec vingt fermiers , il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici vingt mille qu'on est obligé de renouveler tous les ans d'un dix- huitième. Ainsi la colonie, abandonnée à ellemême, se détruirait au bout de dix-huit ans ; tant il est vrai qu'il n'y a point de population sans liberté et sans propriété , et que l'injustice est une mauvaise ménagère !
On dit que le Code noir est fait en leur faveur. Soit ; mais la dureté des maîtres excède les punitions permises, et leur avarice soustrait la nour-
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
riture , le repos et les récompenses qui sont dues. Si ces malheureux voulaient se plaindre, a qui se plaindraient-ils? leurs juges sont souvent leurs premiers tyrans.
Maison ne peut contenir, dit-on, que par une grande sévérité ce peuple d'esclaves : il faut des supplices , des colliers de fer à trois crochets , des fouets, des blocs où on les attache par le pied, des chaînes qui les prennent par le cou ; il faut les traiter comme des bêtes , afin que les blancs puissent vivre comme des hommes... Ah ! je sais bien que quand on a une fois posé un principe très injuste, on n'en tire que des conséquences très inhumaines.
Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être livrés à l'avarice et a la cruauté des hommes les plus dépravés, il fallait encore qu'ils fussent le jouet de leurs sophismes.
Des théologiens assurent que pour un esclavage temporel, ils leur procurent une liberté spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français , et les missionnaires n'apprennent point leur langue. D'ailleurs ceux qui sont baptisés sont traités comme les autres.
Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtiments du ciel, en se vendant les uns les autres. Est-ce donc à nous a être leurs bourreaux? Laissons les vautours détruire les milans.
Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant que la guerre le justifiait. Mais les noirs ne nous la font point. Je conviens que les lois humaines le permettent : au moins devrait-on se renfermer dans les bornes qu'elles prescrivent.
Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n'aient guère parlé de l'esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthelemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols , comme si ce crime n'était pas celui de nos jours . et auquel la moitié de l'Europe prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d'un coup des gens qui n'ont pas nos opinions, qu'à faire le tourment d'une nation a qui nous devons nos délices? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s'habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes; le sucre, le café, le chocolat de leurs déjeuners , le rouge dont elles relèvent leur blancheur : la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles , vous pleurez aux tragédies , et ce qui sert a vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes !