‹ Œuvres;Chapitre 44 sur 236 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

VOYAGE DANS L'iLE.

Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal , conseiller, et M. le marquis d'Albergali, capitaine de la légion , me proposèrent , il y a quelque temps, d'aller voir à une lieue et demie d'ici une caverne considérable ; j'y consentis. Nous nous rendîmes d'abord a la grande rivière. Cette grande rivière, comme toutes celles de cette île, n'est qu'un large ruisseau qu'une chaloupe ne remonterait pas à une portée de fusil de son embouchure. Il y a là un petit établissement formé d'un hôpital et de quelques magasins , et c'est la aussi que commence l'aqueduc qui conduit les eaux h la ville. On voit sur une petite hauteur en pain de sucre une espèce de fort qui défend la baie.

Après avoir passé la grande rivière , nous prîmes pour guide le meunier du lieu. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure, à l'ouest, au milieu des bois. Comme nous étions en plaine, je me croyais fort éloigné de la caverne, dont je supposais l'ouverture au flanc de quelque montagne, lorsque nous la trouvâmes, sans y penser , à nos pieds. Elle ressemble au trou d'une cave dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs racines de mapou descendent perpendiculairement, et barrent une partie de l'entrée: on avait cloué au cintre une tète de bœuf.

Avant de descendre dans cet abîme , on déjeuna : après quoi on alluma de la bougie etdes flambeaux, et nous nous munîmes de briquets pour faire du feu.

Nous descendîmes une douzaine de pas sur les rochers qui en bouchent l'ouverture, et je me trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir , en arc surbaissé. Sa largeur estd'environ trente pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en est fort uni ; il est couvert d'une terre fine que les eaux de pluies y ont déposée. De chaque côté de la caverne, à hauteur d'appui, règne un gros cordon avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des eaux qui y coulent dans la saison des pluies , h différents niveaux. Je confirmai cette observation par la vue de plusieurs débris de coquilles terrestres et fluviatiles. Cependant les gens du pays croient que c'est un ancien soupirail de volcan ; il me paraît plutôt que

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iî'est l'ancien lit (l'une rivière souterraine. La voûte >st enduite d'un vernis luisant et sec, espèce de Concrétion pierreuse qui s'étend sur les parois, et, în quelques endroits , sur le sol même. Celte concrétion y forme des stalactites ferrugineuses qui se Prisaient sous nos pieds comme si nous eussions jnarché sur une croûte de glace.

I Nous marchâmes assez long- temps , trouvant le [errain parfaitement sec, excepté a trois cents pas Ile l'entrée par où une partie de la voûte est ébouée. Les eaux supérieures filtraient à travers les [erres, et formaient quelques flaques sur le sol. ; De la , la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement nous étions obligés de marcher sur es pieds et sur les mains : la chaleur m'étouffait; je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons, plus lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent leur route.

| En retournant sur mes pas, je trouvai une rajïine grosse comme le doigt attachée à la voûte par

de très petits filamens. Elle avait plus de dix pieds de longueur , sans branches ni feuilles , ni apparence qu'elle en eût jamais eu; elle était entière a ses deux bouts. Je la crois une plante d'une espèce singulière: elle était remplie d'un suc laiteux.

Je revins donc a l'entrée de la grotte, où je m'assis pour respirer librement. Au bout de quelque temps, j'entendis un bourdonnement sourd, et je vis, à la lueur des flambeaux portés par des nègres, apparaître nos voyageurs, en bonnet, en chemise , en caleçon , si sales et si rouges qu'on les eût pris pour quelques personnages de tragédie anglaise. Ils étaient baignés de sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans pouvoir aller loin.

Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me semble qu'on en pourrait faire de magnifiques magasins, en la coupant de murs pour empêcher les eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en donna les dimensions, que voici , avec mes notes.

|i Le terrain est très sec dans toute celte partie : on y jemarque plusieurs fentes qui s'étendent dans toute la largeur; l'entrée est à l'ouest-nord ouest.

Le souterrain tourne au N-0 7 4 N ; corrigez ï-0 7i £>• Ls terrain est sec ; il règne dans presque joute cette partie une banquette d'environ deux pieds >t demi de hauteur , avec un gros cordon.

La voûte tourne au N-0 ; corrigez O-N-O, 2° 30'N : son extrémité elle n'a que quatre pieds de hauteur , liais elle se relève a quelques toises de là. Elle est pierreuse et humide. On y remarque de petites congélations ;)u stalactites.

Les banquettes et moulures régnent sur les côtés : il • a un espace d'environ cinquante pieds rempli de oches détachées de la voûte. Cet endroit n'est pas sûr. Le terrain va droit sans coude.

Il va au N-N-0 , 3° N; corrigez N-0 74 N , 5° 0. Au N-0 74 N-0; corrigez N-0 74N, 2° 30', Au N-0 740 ; corrigez 074 N-0, 2° 30'. A l'O 74 N-0 ; corrigez 0 74 S O, 2° 3°' O,

! Au N 74 N-0 ; corrigez N-0 N, 2° 50' N. i Ici je m'en retournai.

; Au N-N-0 , 5° 3' O ; corrigez N-0 , 5° 30' O. îl aut marcher le tiers de cette voûte sur le ventre. îl y ï deux ans, cette partie était plus praticable.

' Au bout sont des flaques d'eau ; la voûte menace de 'écrouler en deux ou trois endroits.

Depuis l'entrée , première voûte.

Deuxième voûte , depuis le premier coude.

Troisième voûte , depuis le deuxième coude.

Quatrième voûîe.

Cinquième voûte et troisième coude.

Sixième voûte , quatrième coude.

Septième voûte, cinquième coude.

Huitième voûte , sixième coude.

Neuvième voûte , septième coude.

Dixième voûte, huitième coude.

Onzième voûte.

Tois. Pi.

Hauteur 3 2

Largeur 5 »

Longueur 22 »

Hauteur 2 5

Largeur 4 »

Longueur 68 2

Hauteur 1 5

Largeur 2 2

Longueur 48 2

Hauteur 3 »

Largeur 4 5

Longueur 58 2

Hauteur 1 2

Largeur 3 »

Longueur 58 2

Hauteur i 4

Largeur 3 3

Longueur 15 »

Hauteur \ 3

Largeur 2 4

Longueur 26 4

Hauteur 1 5

Largeur 3 »

Longueur 15 »

Hauteur i i

Largeur 5 »

Longueur 28 2

Hauteur 2 »

Largeur 3 »

Longueur 16 4

Hauteur » 2

Largeur \ 4

Longueur. ...... 6 »

D'après ce tableau , la longueur totale de la caverne est de 343 toises.

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Nous revînmes le soir à la ville.

Cette course me mit en goût d'en faire d'autres. Il y avait long-temps que j'étais invité par un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de Messin, à l'aller voir; il demeure à sept lieues du Port- Louis. Je profitai de sa pirogue , qui venait toutes les semaines au port. Le patron vint m'avertir, et je m'embarquai h minuit. La pirogue est une espèce de bateau formé d'une seule pièce de bois, qui va à la rame et a la voile. Nous y étions neuf personnes.

A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant. La mer était fort houleuse, elle brisait beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions dans leur écume sans les apercevoir , caria nuit était fort obscure. Le patron me dit qu'il ne pouvaitpas continuer sa route avant que le jour fût venu, et qu'il allait mettre h terre.

Nous pouvions avoir fait une lieue et demie; il vint mouiller un peu au-dessous de la petite rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux de bois, l'un de vclouticr, l'autre de bambou, et ils allumèrent du feu en les frottant l'un contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne: les Romains s'en servaient. Pline dit qu'il n'y a rien de meilleur que le bois de lierre frotté avec le bois de laurier.

Nos gens s'assirent autour du feu en fumant leur pipe. C'est une espèce de creuset au bout d'un gros roseau; ils se le prêtent tour a tour. Je leur fis distribuer de l'eau-de-vic, et je fusmecouchersur le sable, entouré de mon manteau.

On me réveilla a cinq heures pour me rembarquer. Le jour étant venu a paraître, je vis le sommet des montagnes couvert de nuages épais qui couraient rapidement; le vent chassait la brume dans les vallons ; la mer blanchissait au large; la pirogue portait ses deux voiles et allait très vite.

Quand nous fûmes a l'endroit de la côte appelé Fiicq-en-Flucq , environ a une demi-lieue de terre, nous trouvâmes une lame clapotcuse, et nous fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous obligèrent d'amener nos voiles. Le patron me dit dans son mauvais patois : « Ça n'a pas bon, monsié. » Je lui demandai s'il y avait quelque danger; il me répondit deux fois : « Si nous n'a pas gagné malheur , ça bon. » Enfin il me dit qu'il y avait quinze jours qu'au môme endroit la pirogue avait tourné, et qu'il s'était noyé un de ses camarades.

Nous avions le rivage au vent, tout bordé de roches, où il n'est pas possible de débarquer;

d'arriver au vent, cette manœuvre nous portait audessous de l'île, que nous n'eussions jamais rattrapée : il fallait tenir bon. Nous étions à la rame, ne pouvant plus porter de voile. Le ciel se chargeait de plus en plus ; il fallait se hâter. Je fis boire de l'eau-de-vie à mes rameurs; après quoi, à force de bras et au risque d'être vingt fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous parvînmes à nous mettre à l'abri du vent, en longeant la terre entre les récifs et le rivage.

Pendant le mauvais temps, les noirs eurent l'air j aussi tranquille que s'ils eussent été a terre. Ils croient a la fatalité. Us ont pour la vie une indifférence qui vaut bien notre philosophie.

Je descendis h l'embouchure de la Rivière-Noire sur les neuf heures du matin ; le maître de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le retour de sa pirogue; j'en fus comblé d'amitiés. Son terrain comprend tout le vallon où coule la rivière. Il est mal figuré sur la carte de l'abbé de La Caille ; on y a oublié une branche de montagne sise sur la rive droite qui prend au morne du Tamarin. De j plus, le coursde la rivière n'est pas en ligne droite; | à une petite lieue de son embouchure, il tourne < sur la gauche. Ce savant astronome ne s'est as- i sujetti qu'au circuit de l'île. J'ai fait quelques ad- fil di lions sur son plan , afin de tirer quelque fruit de mes courses.

Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les cerfs , le poisson d'eau douce et celui de mer. Un jour, h table, on vint nous avertir qu'on avait vu des lamentins dans la baie; aussitôt nous y cou- I rûmes. On tendit des filets à rentrée, et après en , avoir rapproché les deux bouts sur le rivage, nous] y trouvâmes des raies, des carangues, des sabres, ! et trois tortues de mer; les lamentins s'étaient j échappés.

Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation, ; ainsi que dans toutes celles où j'ai été. Les cases des noirs sontalignées comme les tentesd'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où croissent du tabac et des courges. On y élève beaucoup de vo- u lailles et de troupeaux. Les sauterelles y font un j tort infini aux récoltes. Les denrées s'y transpor-j ( tent difficilement a la ville , pareeque les chemins j sont impraticables par terre, et que par merlevenlj est toujours contraire pour aller au port.

Après m'etre reposé quelques jours, je résolu' de revenir a la ville, en faisant un circuit par le* plaines de Williams. Le maître de la maison m([| donna un guide, et me prêta une paire depistoletsJ j dans la crainte des noirs marrons.

Je partis h deux heures après midi pour aller; I

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GO

:oucher à Palma, habitation de M. de Cossigny, siuée à trois lieues delà. Il n'y a que des sentiers au nilieu des rochers; il faut aller nécessairement à )ied. Quand j'eus monté et descendu la chaîne le montagnes de la Rivière-Noire , je me trouvai lans de grands bois, où il n'y a presque rien de iléfriché. Le sentier me conduisit à une habitation jui se trouve la seule de ces quartiers; il passe précisément à côté de la maison. Le maître était j;ur sa porte , nu-jambes , les bras retroussés , en phemise et en caleçon. II s'amusait a frotter un jsinge avec des mûres rouges de Madagascar : luijmême était tout barbouillé de cette couleur. Cet homme était Européen, et avait joui en France fcne fortune considérable qu'il avait dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre, au milieu des forêts , avec quelques noirs, et sur un terrain qui l'était pas à lui.

i De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai sur le bord de la rivière du Tamarin , dont es eaux coulaient avec grand bruit dans un lit de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa sur ;es épaules. Je voyais devant moi la montagne fort élevée des T rois-Mamelles, et c'était de l'autre côté Qu'était l'habitation de Palma. Mon guide me faisait jonger cette montagne en réassurant que nous ne [tarderions pas à trouver les sentiers qui mènent au tamrnet. Nous la dépassâmes, après avoir marché Iplus d'une heure. Je vis mon homne déconcerté; je revins sur mes pas, et j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil allait se coucher. J'étais très fatigué ; j'avais soif : si j'avais eu de Peau, je serais resté là pour y passer la nuit.

I Je pris mon parti ; je résolus de monter à travers les bois, quoique je ne visse aucune espèce pè chemin. Me voilà donc à gravir dans les roches, tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu par mon noir, qui marchait derrière moi. Je n'avais pas marché une demi-heure, que la nuit vint; alors je n'eus plus d'autre guide que la pente même de jla montagne. Il ne faisait point de vent, l'air était jchaud; je ne saurais vous dire ce que je souffris Bela soif et de la fatigue. Plusieurs fois je me cou- |chai, résolu d'en rester là. Enfin , après des peines incroyables, je m'aperçus que je cessais de monter; bientôt après je sentis au visage une fraîcheur de vent de sud-est , et je vis au loin des feux dans 'la campagne. Le côté que je quittais était couvert !d'une obscurité profonde.

Je descendis en me laissant souvent glisser malgré moi. Je me guidai au bruit d'un ruisseau, où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en sueur, jje bus à discrétion ; et , ayant senti de l'herbe sous i

ma main , je trouvai, pour surcroît de bonheur? que c'était du cresson, dont je dévorai plusieurs poignées. Je continuai ma marche vers le feu que j'apercevais , ayant la précaution de tenir mes pistolets armés , dans la crainte que ce ne fût une assemblée de noirs marrons ; c'était un défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient en feu. Je n'y trouvai personne. En vain je prêtais l'oreille et je criais dans l'espérance au moins que quel- . que chien aboierait; je n'entendis que le bruit éloigné du ruisseau , et le murmure sourd du vent dans les arbres.

Mon noir et mon guide prirent des tisons allumes, et, avec celte faible clarté, nous marchâmes, dans les cendres de ce défriché, vers un autre feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois nègres qui gardaient des troupeaux. Ils appartenaient à un habitant voisin de M. de Cossigny. L'un d'eux se détacha, et me conduisit à Palma. 11 était minuit, tout le inonde dormait, le maître était absentmais le noir économe m'offrit tout ce que je voulus. Je partis de grand matin pour me rendre, à deux lieues de là, chez M. Jacob, habitant du haut des plaines de Williams; je trouvai partout de grandes routes bien ouvertes. Je longeai la montagne du Corps-de-Garde, qui est tout escarpée, et j'arrivai de bonne heure chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte d'amitiés.

L'air, dans cette partie, est beaucoup plus frais qu'au port et qu'au lieu que je quittais. Je me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des quartiers de l'île le mieux cultivé. 11 est arrosé de beaucoup de ruisseaux , dont quelques uns, comme celui de la Rivière-Profonde, coulent dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je m'en approchai en retournant à la ville; le chemin passe très près du bord ; je m'estimai à plus de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les côtés sonteouverts de cinq ou six étages de grands arbres : cette vue donne des vertiges.

A mesure que je descendais vers la ville, je sentais la chaleur renaître , et je voyais les herbes perdre insensiblement leur verdure, jusqu'au port, où tout est sec.

Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce io août 1709.

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