‹ Œuvres;Chapitre 45 sur 236 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

VOYAGE A PIED AUTOUR DE L'iLE.

Un officier m'avait proposé de faire le tour de l'île à pied ; mais , quelques jours avant le départ, il s'excusa : je résolus d'exéculer seul ce projet. I Je pouvais compter sur Côte , ce noir du roi qui

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

m'avait déjà accompagné; il était petit, suivant la signification de son nom, mais il était très robuste. C'était un homme d'une fidélité éprouvée, parlant peu , sobre , et ne s'étonnant de rien.

J'avais acheté un esclave depuis peu , à qui j'avais donné votre nom, comme un bon augure pour lui. Il était bien fait, d'une figure intéressante, mais d'une complexion délicate; il ne parlait point français.

Je pouvais encore compter sur mon chien pour veiller la nuit, et aller le jour à la découverte.

Comme je savais bien que je serais plus d'une fois seul, sans gîte dans les bois, je me pourvus de tout ce que je crus nécessaire pour moi et pour mes gens. Je fis metlre à part une marmite, quelques plats , dix-huit livres de riz . douze livres de biscuit, autant de maïs, douze bouteilles de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre , du sucre, des citrons , du sel , du tabac, un petit hamac de coton , un peu de linge, un plan de l'ile dans un bambou, quelques livres, un sabre, un manteau: le tout ensemble pesait deux cents livres. Je partageai toute ma cargaison en quatre paniers, doux de soixante livres, et deux de quarante. Je les lis attacher au bout de deux forts roseaux. Côte se chargea du poids le plus fort, Duval prit l'autre. Pour moi , j'étais en veste, et je portais un fusil à deux coups , une paire de pistolets de poche , et mon couteau de chasse.

Je résolus de commencer mon voyage par la partie de l'île qui est sous le vent. Je me proposai de suivre constamment le bord delà mer , afin de pouvoir tracer un système de la défense de l'île, et de faire dans l'occasion quelques observations d'histoire naturelle.

M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à sa terre, à cinq lieues de la ville, aux plaines Saint- Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit encore de la partie.

Nous partîmes de bon matin le 26 août 1 760 ; nous prîmes le long du rivage. Depuis le fort Blanc, sur la gauche du port , la mer se répand sur cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à la pointe de la plaine aux sables. On a construit la la batterie dePaulmy. Le débarquement serait impossible sur cette plage , pareequ'à deux portées de fusil il y a un banc de récifs qui la défend naturellement. Depuis la batterie de Paulmy, le rivage devient a pic; la mer y brise de manière qu'on ne peut y aborder. Quant à la plaine , elle serait impraticable a la cavalerie et a l'artillerie, parla quantité prodigieuse de roches dont elle est couverte, 11 n'y a point d'arbres; on y voit seulement

quelques mapous et des velou tiers : l'escarpement finit a la baie de la petite rivière , où il y a une petite batterie.

Nous trouvâmes la un homme de mérite trop peu employé , M. de Séligny, chez lequel nousdî- j liâmes. 11 nous fit voir le plan de la machine avec laquelle il traça un canal au vaisseau le Neptune, échoué dans l'ouragan de \ 760. C'étaient deux râteaux de fer mis en action par deux grandes roues portées sur des barques : ces roues augmentaient i leur effet en agissant sur des leviers supportés par des radeaux.

Nous vîmes un moulin à coton de son invention : l'eau le faisait mouvoir. Il était composé d'une multitude de petits cylindres de métal posés, parallèlement. Des enfants présentent le coton à deux de ces cylindres, le coton passe et la graine reste. Ce même moulin servait à entretenir le vcntd'une forge , à battre des grains et a faire de l'huile. 11 j nous apprit qu'il avait trouvé une veine de charbon de terre , un filon de mine de fer, une bonne terre a faire des creusets; et que les cendres des songes, espèce de nymphœa, brûlées avec du charbon , donnaient des verres de différentes couleurs. Nous quittâmes l'après-midi ce citoyen utile, et j mal récompensé.

Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage d'une portée de fusil. Nous passâmes a gué la rivière Belle-Ile , dont l'embouchure est fort encaissée. A un quart de lieue de là ou entre dans un bois qui conduit a l'habitation de M. de Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers que le reste de la route. En plusieurs endroits nos noirs étaient obligés de mettre bas leurs charges, et de nous donner la main pour grimper. Une demi-heure avant d'arriver, Duval, ne pouvant plus supporter sa charge, la mit bas. Nous nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait nuit, et les autres noirs avaient pris les devants. Comment le retrouver au milieu des herbes etdes bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous l'entretînmes avec de la paille et des branches sèches; après quoi nous laissâmes la Duval, et lorsque nous fûmes arrivés a la maison, nous envoyâmes des noirs le chercher avec ses paniers.

Toute la côte est fort escarpée depuis la petite rivière jusqu'aux plaines Saint-Pierre. Nos curieux avaicat trouvé dans les rochers la pourpre de Panama, la bouche-d'argent, des nérites et des our- j sins a longues pointes. Sur le sable on ne trouve que des débris de cames, de rouleaux et de grappes- : de-raisin , espèces de coraux.

VOYAGE A f ILE-DE-FRANCE.

Nous avions marché cinq heures le matin } et quatre heures l'après-midi.

du 27 août 4769.

Nous nous reposâmes tout le jour. Tout ce terrain pierreux est assez propre à la culture du coton, dont cependant le fil est court. Le café y est d'une bonne qualité, mais d'un faible rapport, comme dans tous les endroits secs.

le 28.

Mes compagnons.voulurent m'accompagner jusqu'à la dînée; nous nous mîmes en route a huit heures du matin.

| Nous passâmes d'abord la rivière du Dragon a j gué , ensuite celle du Galet de la même manière. La côte cesse là d'être escarpée, et nous eûmes le plaisir de marcher sur le sable le long de la mer, [dans une grande plaine qui mène jusqu'à l'anse du | Tamarin : elle peut avoir un quart de lieue de larj geur, sur plus d'une lieue de longueur. 11 n'y croît ! rien. On pourrait, ce me semble, y planter des cocotiers , qui se plaisent dans le sable. A droite, il | y a un ruisseau de mauvaise eau qui coule le long jdes bois.

Nous trouvâmes, dans des endroits que la mer Découvre plus, des couchesdemadrépoies fossiles, ! ce qui prouve qu'elle s'est éloignée de cette côte Nous dînâmes sur la rive droite de l'anse; ensuite nous nous quittâmes en nous embrassant et nous souhaitant un bon voyage. Nous avions trouvé sur le sable des débris de harpes et d'olives trèsgrosses.

De la Rivière-Noire il n'y avait plus qu'une pe- ! tite lieue a faire pour aller coucher chez M. de Messin. Je passai d'abord a gué le fond de l'anse du Tamarin, et de la je suivis le bord de la mer avec beaucoup de fatigue : il est escarpé jusqu'à la Rivière-Noire. Je trouvai , le long de ses rochers, beaucoup d'espèces de crabes , et cette espèce de boudin dont j'ai parlé.

Le fond de l'anse est de sable, et on y pourrait débarquer, si ces positions rentrantes n'exposaient à des feux croisés. Une batterie à la pointe de sable de la rive droite de la Rivière-Noire y serait fort utile. J'avais marché trois heures le matin, et trois heures l'après-midi.

» J'observai que là où la mer étale, indépendamment des récifs du large , il y a à terre une espèce d'enfoncement ou chemin couvert naturel. On y pourrait mettre du canon , mais avant tout il faudrait des chemins.

Page 1