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Mon hôte voulut m'accompagner une partie du chemin ; nous fûmes en pirogue jusqu'auprès du poste de Fayette. Presque toute la côte est couverte jusque là de roches brisées et de mangliers. Près du débarquement nous vîmes sur le sable des traces de tortue, ce qui nous fit mettre pied à terre ; mais nous ne trouvâmes que le nid. Nous passâmes à gué l'anse aux Aigrettes , bras de mer assez large.
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
j'étais sur les épaules de mon noir : quand nous fûmes au milieu du trajet, la mer, qui montait, pensa le renverser : il eut de l'eau jusqu'au cou , et je fus bien mouillé. A quelque distance , nous en trouvâmes une autre , appelée l'anse aux Requins. J'y remarquai de larges plateaux de rochers, percés d'un grand nombre de trous ronds d'un pied de diamètre ; quelques uns étaient de la profondeur de ma caune. Je présumai que quelque lave de volcan , ayant coulé jadis sur une portion de foret, avait consumé les troncs des arbres, et conservé leur empreinte.
Du poste de Fayette a la rivière du Rempart, la prairie continue. Ce quartier est encore bien cultivé : nous y dînâmes. Je passai la rivière ; ensuite je continuai seul ma route jusqu'au-delà de la rivière des Citronniers. Le soleil baissait déjà à l'horizon, lorsque je rencontrai un habitant qui m'engagea fort honnêtement a entrer chez lui; cet honnête homme s'appelait le sieur G oie.
Il m'offrit, le matin , son cheval pour me rendre a la ville , dont je n'étais plus éloigné que de cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le tour de l'île, mais il y avait quatre lieues de pays inhabité, oi'iLon ne trouve pas d'eau. D'ailleurs, de la pointe des Canonniers , je connaissais le rivage jusqu'au Port.
J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce quartier qu'on appelle la Poudré-d'Or, a cause, dit-on , de la couleur du sable , qui me parut blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière qui porte le nom du quartier. J'entrai ensuite dans de grands bois; le sol est bon, mais il n'y a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses : les terres en paraissent épuisées , parcequ'on les cultive depuis plus de trente ans sans les fumer. J'en passai la rivière a gué , ainsi que la rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai le soir au Port.
J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport couvertes de pierres, excepté quelques cantons des Pamplemousses.
Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant. 11 y a trois églises dans l'île : la première au Port-Louis, la seconde au port du sud-est, et la troisième, qui est la plus propre, aux Pamplemousses. Les deux autres ressemblent à de petites églises de village. On en avait construit une au Port-Louis sur un assez beau plan ; mais le comble en étant trop élevé, les ouragans ont fait fendre les murs qui le supportent. On s'en sert quelque-
fois au lieu de magasins , qui sont rares dans Pile. La plupart sont construits en bois; c'est une matière qu'on ne devrait jamais employer pour les bâtiments publics , surtout ici , où les poutres ne durent pas plus de quarante ans, quand les carias ne les détruisent pas plus tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout, et l'ile est entourée de corail, dont on fait de la chaux. La plus grande difficulté est aux fondations , où l'on est toujours obligé de faire sauter des roches avec delà poudre ; mais, tout compensé, je ne crois pas qu'un bâtiment en pierre coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment eu bois. Celui-ci , il est vrai, est bientôt prêt , mais bientôt ruiné. Les gens pressés de jouir ne jouissent jamais.
On compte que l'île a environ quarante-cinq lieues de tour. Elle est arrosée d'un grand nombre de ruisseaux fort encaissés : ils sortent du centre de Pile pour se rendre à la mer. Quoique nous fussions dans la saison sèche, j'en ai traversé plus de vingt-quatre remplis d'une eau fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de l'île en friche, un quart de cultive, un autre quart en pâturages bons et mauvais.