‹ Œuvres;Chapitre 46 sur 236 · LE 29 ET LE · texte numérisé non relu

LE 29 ET LE

À marée basse je fus me promener sur le bord de la mer : j'y trouvai le grand buccin et une espèce de faux-amiral.

le 54 .

Je partis à six heures du matin. Je passai la première Riv ière-Noire a gué près de la maison ; ensuite , ayant voulu couper une petite presqu'île couverte de bois et de pierres , je m'embarrassai dans les herbes , et j'eus beaucoup de peine à retrouver le sen lier ; il me mena sur le rivage , que je côtoyai , la marée étant basse. Sur toute cette plage , il y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers : Duval , mon nouveau noir , se coupa le pied profondément en marchant sur leurs écailles : c'était à l'une des deux embouchures de la petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte en cet endroit sur les huit heures du matin : je lui fis bassiner sa plaie et boire de l'eau-de-vie, ainsi qu'a Côte. Comme ils étaient fort chargés, je pris le parti de faire deux haltes par jour , qui coupassent mes deux courses du matin et du soir , et de leur donner alors quelques rafraîchissements. Cette légère douceur les remplit de force et de bonne volonté : ils m'eussent volontiers suivi ainsi jusqu'au bout du monde.

Entre les deux embouchures de la Rivière- Noire, un cerf, poursuivi par des chiens et des chasseurs, vint droit a moi. 11 pleurait et bramait: ne pouvant pas le sauver et ne voulant pas le tuer , je tirai un de mes coups en l'air. 11 fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à bout. Pline observe que cet animal, pressé par une meute, vient se jeter à la merci de l'homme. Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve après avoir passé les deux Rivières-Noires : il se jette a la mer vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot du Tamarin, qui n'est pas sur la carte; on y va à pied à mer basse , et a l'îlot du Morne , où quelquefois l'on met les vaisseaux en quarantaine.

J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner , hors la bonne chère. Je vis passer , le long du rivage, une pirogue pleine de pêcheurs malabares. Je leur demandai s'ils n'avaient pas de poisson ; ils m'envoyèrent un fort beau mulet , dont ils ne voulurent pas d'argent. Je fis mettre ma cuisine au pied d'un tatamaque : j'allumai du feu ; un de mes noirs fut chercher du bois, l'autre de l'eau, celle de cet endroit étant saumâtre. Je dînai très bien de mon poisson , et j'en régalai mes gens.

J'observai des blocs de terre ferrugineuse très abondante en minéral. 11 y a une bande de récifs

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qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au morne Brabant , qui est la pointe de l'île ^ tout-a-fait sous le vent. 11 n'y a qu'un passage pour venir a terre derrière le petit îlot du Tamarin.

A deux heures après-midi je partis, en mettant plus d'ordre dans ma marche. J'allais faire plus de vingt lieues dans une partie déserte de l'île, où il n'y a que deux habitants. C'est la que se réfugient les noirs marrons. Je défendis à mes gens de s'écarter : mou chien même, qni me devançait toujours , ne me précédait plus que de quelques pas : à la moindre alerte , il dressait les oreilles et s'arrêtait; il sentait qu'il n'y avait plus d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre, en suivant le rivage, qui forme une infinité de petites anses. A gauche nous longions les bois , où règne la plus profonde solitude. Us sont adossés à une chaîne de montagnes peu élevées, dont on voit la cime; ce terrain n'est pas fort bon. Nous y vîmes cependant des polchers, arbre venu des Indes, et d'autres preuves qu'on y avait commencé des établissemen ts. J'avais eu la précaulion de prendre quelques bouteilles d'eau; et je fis bien, car je trouvai les ruisseaux marqués sur le plan absolument desséchés.

J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon noir, qui saignait continuellement; je marchais a petits pas; nous fîmes une halte à quatre heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du morne; mais je le coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux autres montagnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. Etant sur cette hauteur , je rencontrai un noir appartenant à M. Le Normand , habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à un quart de lieue. Cet homme nous devança, pendant que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison , placée en cet endroit, y serait dans une situation charmante; mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades , couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes : le maître et la maîtresse, cinq enfants , une jeune parente et un ami. Le mari était absent. Voila ce que j'appris avant d'entrer.

Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce ; au milieu, la cuisine; à une extrémité, les magasins, et les logements des domestiques; à l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile, sur laquelle une poule couvait ses œufs ; sous le lit , des

canards; des pigeons sous la feuilléc, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des champs. Je fus véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame très jolie. Elle était Française, née d'une famille honnête, ainsi que son mari. Ils étaient venus , il y avait | plusieurs années, chercher fortune; ils avaient quitté leurs parents, leurs amis, leur patrie, pour passer leurs jours dans un lieu sauvage, où l'on ne voyait que la mer et les escarpements affreux du j morne Brabant; mais l'air de contentement et de j bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. Elle allaitait j un de ses enfants; les quatre autres étaient rangés j autour d'elle, gais et contents.

La nuit venue, on servit avec propreté tout ce i que l'habitation [fournissait. Ce souper me parut ] fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres qui j jouaient avec les enfants, et tant d'animaux réunis I autour de cette famille charmante. Leurs jeux pai- jl sibles, la solitude du lieu , le bruit de la mer, me 1 donnaient une image de ces premiers temps où les ^ filles de Noé, descendues sur une terre nouvelle, \\ fi ren t encore part, aux espèces douces et familières, du toit, de la table et du lit.

Après souper , on me conduisit coucher a deux cents pas de la , à un petit pavillon en bois que l'on I venait de bâtir. La porte n'était pas encore mise ; |] j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on i devait la faire. Je mis mes armes en état ; car cet ! endroit est environné de noirs marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations : on voulut les forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la mer.

LE Ier SEPTEMBRE.

Le maître de la maison étant revenu pendant la nuit, il m'engagea a différer mon départ jusqu'à l'après-midi : il voulait m'accompagner une partie du chemin. Il n'y avait que trois petites lieues de là â Belle-Ombre, dernière habitation où je devais ! coucher. Comme mon noir était blessé, la jeune J dame voulut elle-même lui préparer un remède j pour son mal. Elle fit sur le feu une espèce de baume samaritain, avec de la térébenthine, du sucre, du vin et de l'huile. Après l'avoir fait pan-; ser , je le fis partir d'avance avec son camarade. A* trois heures après dîner je pris congé de cette demeure hospitalière, et de cette femme aimable et vertueuse. Nous nous mîmes en route, son mari et

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ruoi ; c'était un homme très robuste : il avait le visage, les bras et les jambes brûlés du soleil. Lui- I même travaillait à la terre , à abattre les arbres , à Iles charrier; mais il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait sa femme pour élever sa fa- I mille : elle s'était encore depuis peu chargée d'un

I ; orphelin. Il ne me conta que ses peines, car il vit

II I bien que je sentais son bonheur.

)r| Nous passâmes un ruisseau près de la maison , et « j nous marchâmes sur la pelouse jusqu'à la pointe du fi I Corail. Dans cet endroit la mer pénètre dans l'île I | entre deux chaînes de rochers à pic : il faut suivre i cette chaîne, en marchant par des sentiers romil | pus et en s'accrochant aux pierres. Le plus diffiis cile est de l'autre côté de l'anse , en doublant la pointe appelée le Cap. J'y vis passer des noirs; ils e j se collaient contre les flancs du roc : s'ils eussent il fait un faux pas, ils tombaient à la mer. Dans les i j gros temps ce passage est impraticable , la mer s'y il | engouffre et y brise d'une manière effroyable. En j calme, les petits vaisseaux entrent dans l'anse, au . j fond de laquelle ils chargent du bois. Heureuse- È j ment il s'y trouva le Désir , seuau du roi : il nous j |i prêta sa chaloupe pour passer le détroit. M. Le I Normand me conduisit de l'autre côté , et nous i nous dîmes adieu en nous embrassant cordiale- ! ment.

[ J'arrivai en trois heures de marche sur une pe- ! ïouse continuelle, au-delà delà pointe de Saintj Martin. Souvent j'allais sur le sable, et quelquefois j sur ce gazon fin qui croît par flocons épais comme I la mousse. Dans cet endroit je trouvai une pirogue, I où M. Etienne, associé a l'habitation de Belle- | Ombre, m'attendait. Nous fûmes en peu de temps ; rendus à sa maison , située à l'entrée de la rivière i des Citronniers. On construisait sur la rive gauche un vaisseau de deux cents tonneaux.

Depuis M. Le Normand, toute cette partie est d'une fraîcheur et d'une verdure charmante : c'est j une savane sans roche , entre la mer et les bois , qui sont très beaux.

Avant de passer le Cap, on remarque un gros i banc de corail, élevé de plus de quinze pieds. | C'est une espèce de récif que la mer a abandonné : | il règne au pied une longue flaque d'eau , dont on ! pourrait faire un bassin pour de petits vaisseaux. ! Depuis le morne Brabant , il y a au large une ceinture de brisants, où il n'y a de passage que vis-à-vis les rivières.

du 2.

Le remède appliqué à la blessure de mon noir i l'ayant presque guéri , je fixai mon départ à l'a-

près-midi. Le matin, je me promenai en pirogue entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très claire : on y voyait des forêts de madrépores de cinq ou six pieds d'élévation , semblables à des arbres : quelques uns avaient des fleurs. Différentes espèces de poissons de toutes couleurs nageaient dans leurs branches : on y voyait serpenter de belles coquilles, entre autres une tonne magnifique que le mouvement de la pirogue effraya : elle fut se nicher sous une touffe de corail. J'aurais fait une riche collection , mais je n'avais ni plongeur ni pince de fer pour soulever les plantes de ce jardin maritime, et pour déraciner ces arbres de pierre. J'en rapportai le rocher appelé l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros rouleaux garnis de leur peau velue.

Nous eûmes à dîner deux officiers du Désir, qui, conjointement avec M. Etienne, voulurent ni'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savane , à trois lieues de là. Personne n'y demeure, mais il y a quelques cases de paille. Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs ; après midi je me mis en route, et je pris seul les devants. J'arrivai au Poste-Jacotet : c'est un endroit où la mer entre dans les terres en formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot triangulaire : cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée, où passe l'eau de la mer , et au fond , où coulent , sur un beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent d'une pièce d'eau douce, où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres , les uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol : derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes, avec leurs longues flèches garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu de la pelouse, se réunit à la forêt , et à une branche de montagne qui se dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des flots marins, le souffle toujours égal des vents , l'odeur parfumée des veloutiers, cette plaine si unie , ces hauteurs si bien ombragées, semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché d'être seul : je formais des projets : mais du reste de l'univers je n'eusse voulu que quelques objets aimés pour passer là ma vie.

Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas , que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je m'avançai vers eux , et je les reconnus pour des

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noirs de détachement, sorte de maréchaussée de l'île : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveau-nés; un autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc : c'était le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient tué un, dont ils me montrèrent le gri-gri , espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai ; elle ne me répondit pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas ! c'était une tète d'homme. Le beau paysage disparut , je ne vis plus qu'une terre abominable

Mes compaguons me retrouvèrent comme je descendais par une pente difficile au bras de mer de la Savane. Il était nuit, nous nous assîmes sous des arbres dans le fond de l'anse : on alluma des flambeaux, et on servit à souper.

On parla des noirs marrons ; car ils avaient aussi rencontré le détachement où était cette malheureuse qui portait peut-être la tête de son amant ! M. Etienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre; qu'ils élisaient un chef auquel ils obéissaient, sous peine de la vie. Il leur est défendu de rien prendre dans les habitations du voisinage, d'aller le long des rivières fréquentées chercher du poisson ou des songes. La nuit, ils descendent a la mer pour pêcher ; le jour, ils forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une femme dans la troupe , elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles sont communes. Ils tuent, dit-on, les enfants qui en naissent, afin que leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins a jeter les sorts pour présager la destinée du jour.

Il nous conta qu'étant à la chasse Tannée précédente, il rencontra un noir marron ; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil manqua jusqu'à trois fois. 11 allait l'assommer a coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent du bois, et vinrent en pleurant se jeter a ses pieds. Le noir profita du moment, et s'enfuit. Il amena chez lui ces deux généreuses créatures ; il nous en avait montré une le matin.

Nous passâmes la nuit sous des paillottes.

J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste- Jacolet, cette position si riante, un très bon port pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin quelques plateaux de corail. Le bras de mer de la Sa-

» Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.

vane sert aussi aux embarcations des gaulettes. i Toute cette partie est la plus belle portion de l'île; | cependant elle est inculte , pareequ'il est diffi- I cile d'y communiquer avec le chef-lieu, a cause des montagnes de l'intérieur , et par la difficulté de revenir au vent du port en doublant le morne Brabant.

M. Etienne et M. de Clèzemure , capitaine du Désir , vinrent m'accompagner jusqu'au bord de la rive gauche de la Savane , qui est encore plus escarpée que la rive droite; en cet endroit leurs chiens forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux pour faire seul les douze lieues qui restaient, dans un pays où il n'y a plus d'habitants.

J'observai , chemin faisant , que la prairie devenait plus large , les bois plus épais et plus beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur; on n'en voit que les sommets dans le lointain.

De temps en temps je trouvai quelques ravins. En deux heures de marche je passai trois rivières a gué. La seconde , qui est celle des Anguilles, est assez difficile ; son lit est plein de rochers , et son courant rapide. 11 s'y jette des sources d'eau ferrugineuse, qui la couvrent d'une huile couleur de gorge-de-pigeon.

Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés mangeurs-de-poules. Il était perché sur un tronc de latanier • je l'ajustai presque à bout portant ; les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent, et les coups ne partirent pas. L'oiseau resta tranquille, et je le laissai la. Cette petite aventure me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur état, en cas d'attaque des noirs marrons.

Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième rivière, au bord de la mer, sur des plateaux de rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs m'en firent une espèce de tente , en jetant mon manteau dessus les branches. Ils me firent a dîner, et me péchèrent quelques conques persiques et des oreilles-de-Midas.

A deux heures après dîner je me mis en route, mon fusil en bon état et mes gens en bon ordre. Les surprises n'étaient point a craindre : la plaine est découverte, et les bois assez éloignés. Le sentier était très beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise, et n'être pas obligé de me déchausser au passage de chaque rivière, je résolus de marcher nu-pieds , comme les chasseurs du matin 1 .

* L'homme civilise enferme son pied dans une chaussure , il est sujet aux cors , que los nègres ne connaissent pas. De toutes les parties de son individu qu'il immole à son opinion, c'est

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! Cette façon d'aller est non-seulement la plus naturelle , mais la plus sûre ; le pied saisit comme une main les angles des rochers. Les noirs ont cette partie si exercée, qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas en vain : j que la nature divisa ces membres en doigts , et les | doigts en articulations.

I Après avoir fait ces réflexions , je me déchaussai, et je passai a gué la première rivière; mais en sorlu tant de l'eau , je reçus un violent coup de soleil j! sur les jambes; elles devinrent rouges et enflam- 11$ j mées. Au passage de la seconde, je me blessai à i$ j un talon et h un orteil. En mettant mon pied dans ir ! l'eau , j'éprouvai à mes blessures une douleur fort i] | vive. Je renonçai a mon projet, fâché d'avoir perdu

j un des avantages de la constitution humaine, faute 3. (d'exercice.

i, J'arrivai h la rivière du Poste, que je traversai à a ! gué sur le dos de mon noir , a une portée de canon ! de son embouchure. Elle coule avec grand bruit ! sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes, s \ que je distinguais au fond des limaçons noirs à I ! pointes. J'éprouvai dans ce passage une sorte i j d'horreur. Le soleil était près de se coucher ; je ne . I voulus pas aller plus loin. Je marchai sur les pier- ! res le long de sa rive gauche , pour gagner une j paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps j de son embouchure. 11 me fut impossible d'aller jusque là. Ce n'étaient que des monceaux de ro- I ches. Je revins sur mes pas , et je repris le sentier j qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus à main gauche, dans un enfoncement , un petit bouquet détaché de buissons, d'arbres et de lianes, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me vint de m'ouvrir un passage avec ; une hache , et de me loger au centre comme dans I un nid. Ce gîte me paraissait sûr ; mais comme il vint à tomber un peu de pluie , je pensai qu'il vau- ; drait mieux encore loger sous le plus mauvais toit. I Je descendis l'enfoncement jusqu'au bord de la : mer , et j'eus un grand plaisir de trouver sur ma j droite la paillotte que j'avais aperçue de l'autre I rive : c'était un toit de feuilles de latanier appliqué j contre la roche. A droite était le chemin imprati- ! cable que j'avais tenté ; à gauche le chemin par où i j'étais descendu, et devant moi le bord de la mer. ! Tout me parut également disposé pour la sûreté et

' sans doute le sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il y a un plus grand inconvénient à porter perruque , surtout j lorsqu'on se fait raser la tête. On croit que cette opération est \ cause des apoplexies si fréquentes aujourd'hui , et qui étaient si i rares chez les anciens. Je crois même que Pline , qui parle des maladies de son temps , ne fait pas mention de celle-là.

la commodité ; on me fit un lit d'herbes sèches, et je me couchai. Je fis mettre mes paniers enfilés de leur bâton â droite et à gauche de mon lit , comme des barrières ; un de mes noirs à chaque entrée de l'ajoupa, mes pistolets sous mon oreiller, mon fusil auprès de moi, et mon chien à mes pieds.

A peine ces dispositions étaient faites , qu'un frisson me saisit. C'est la suite des coups de soleil, qui sont presque toujours suivis de la fièvre. Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On me fit de la limonade ; on alluma de la bougie ; et je m'occupai a noter des observations sur ma roule, et quelques erreurs sur la carte.

Toute la côte , depuis le bras de mer de la Savane , est escarpée et inabordable. Les rivières qui s'y jettent sont fort encaissées. 11 serait impossible de faire ce chemin â cheval. On s'opposerait aisément à la marche d'une troupe ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a paru la plus belle portion de l'île.

Sur le minuit , la fièvre me quitta , et je m'endormis. A (rois heures et demie du malin , mon chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant de toutes ses forces. J'appelai Côte , et lui dis de se lever. Je sortis avec mes armes; mais je ne vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint au bout de quelques moments, et me dit qu'il avait entendu siffler deux fois auprès du bois. Je fis rallumer le feu , j'ordonnai à mes gens de veiller , et je posai Côte en sentinelle avec mon sabre.

La mer venait briser dans les rochers , presque jusqu'à ma chaumière. Ce fracas , joint à l'obscurité, m'invitait au sommeil; mais je n'étais pas sans inquiétude, j'étais à cinq lieues de toute habitation : si la fièvre me reprenait, je ne savais où trouver des secours. Les noirs marrons me donnaient peu de crainte : mes deux noirs paraissaient bien déterminés , et j'étais dans un lieu où je pouvais soutenir un siège. Après tout, je me félicitai de ne m'ôlre pas campé dans le bosquet.

Dès qu'on put distinguer les objets , je fis boire un verre d'eau-de-vie à mes factionnaires , et je me mis en route : ils commençaient à être bien moins chargés, nos provisions diminuaient chaque jour.

Je partis à cinq heures et demie du matin , résolu de faire un effort pour arriver à la première habitation d'une seule traite.

A peu de dislance nous trouvâmes une petite rivière , et un peu plus loin un ruisseau presque à

sec. Après une heure de marche , toute cette belle pelouse qui commence au morne Brabant finit , et Ton entre sur un terrain couvert de rochers comme dans le reste de l'île. L'herbe cependant en est plus verte; c'est un gramen à large feuille, très propre au pâturage.

Je passai à gué le bras de mer du Chalan , sur un banc de sable. 11 est mal figuré sur le plan. La mer entre profondément dans les terres par un passage étroit , dont je pense qu'on pourrait faire un grand parc pour la pêche, en le barrant de claires- voies.

Je trouvai sur sa rive gauche un ajoupa, où je me reposai.

A une demi-lieue de là , le sentier se divise en deux ; je pris celui de la gauche, qui entre dans les bois; il me conduisit dans un grand chemin frayé de chariots. La vue des ornières, qui me désignaient le voisinage de quelque maison considérable , me fit un grand plaisir : j'aimais encore mieux voir dos pas de cheval que des pas d'homme. INous arrivâmes à une habitation dont le maître était absent , ce qui nous fit revenir sur nos pas , et suivre un sentier du bois qui nous mena chez un habitant appelé M. Delaunay. Il était temps d'arriver ; je ne pouvais plus me soutenir sur mes jambes, qui étaient très enflées. Il me prêta un cheval pour me rendre a deux lieues de la , a l'habitation des prêtres.

Je passai successivement la rivière de la Chaux, qui est fort encaissée , et celle des Créoles. A trois quarts de lieue de cette dernière, je traversai en pirogue une des anses du port du sud-est.

Les bords en sont couverts de mangliers. Tout ce paysage est fort agréable; il est coupé de collines couvertes d'habitations. De temps en temps on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers. Il était six heures du soir quand j'arrivai chez le frère directeur de l'habitation. On me bassina les jambes d'eau de fleur de sureau , et je me reposai avec grand plaisir.

du 5.

Il n'y a qu'une lieue de là au grand Port. Le frère me prêta un cheval , et j'arrivai à la ville sur les dix heures. C'est une espèce de bourg où il y a une douzaine de maisons. Les édifices les plus remarquables sont un moulin ruiné, et le Gouvernement, qui ne vaut guère mieux. Derrière la ville est une grande montagne, et devant elle est la mer , qui forme en cet endroit une baie profonde de deux lieues, à compter des récifs de son ouverture , et de quatre lieues de longueur depuis la pointe des deux Cocos jusqu'à celle du Diable. Je descendis chez le curé.

des 6, 7 et 8.

J'étais enchanté de mon hôte et du paysage que j'avais vu ; mais il faut se méfier des lieux où vient la fleur d'orange : le curé ne buvait que de l'eau , ainsi que ses paroissiens. Il faut souvent un mois de navigation pour venir du Port-Louis ; souvent les habitants sontexposésà manquer de tout ce qui vient d'Europe. Je fis part de mes provisions à M. Delfolie; c'était le nom du missionnaire, qui était un fort honnête homme.

Le port du sud-est fut d'abord habité par les Hollandais ; on voit encore un de leurs anciens édifices qui sert de chapelle. On entre dans le port par deux passes , l'une à la pointe du Diable poulies petits vaisseaux ; l'autre, plus considérable, à côté d'un îlot , vers le milieu. 11 y a deux batteries à ces deux endroits , et une troisième appelée batterie de la Reine , située au fond de la baie.

Si mon indisposition l'eut permis , j'aurais examiné les corps étrangers que la mer jette sur les récifs , pour former quelques conjectures sur les terres qui sont au vent; mais je pouvais à peine me soutenir ; la peau de mes jambes tomba même entièrement.

Voici les observations que je pus recueillir.

Les baleines entrent quelquefois dans le port du sud-est , où il serait aisé de les harponner. Cette côte est fort poissonneuse , et c'est l'endroit de l'île où l'on trouve les plus beaux coquillages, entre autres des olives et des vis. On me donna quelques huîtres violettes de l'embouchure de la rivière de la Chaux , et une espèce de cristallisation que l'on trouve au fond du lit de la rivière Sorbès , qui en est voisine.

Je vis pendant trois nuits une comète qui paraissait depuis quinze jours. Son noyau était pâle et nébuleux, sa queue blanche et très étendue; les rayons en divergeaient peu. Je dessinai sa position dans le ciel , au-dessous des Trois Rois. Sa route était vers l'est , et sa queue dirigée à l'ouest. Le 6, à deux heures et demie du matin , elle me parut élevée déplus de 30 degrés sur l'horizon. Je ne pus rendre mon observation plus précise, faute d'instrument.

Je trouvai ici l'air d'une fraîcheur agréable, la campagne belle et fertile; mais ce bourg est si désert , que dans un jour je ne vis passer que deux noirs sur la place publique.

Je me sentais assez rétabli pour continuer ma route dans des lieux habités. Je fixai ma couchée à quatre lieues de là, à l'embouchure de la grande

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rivière , qui est un peu plus grande que celle qui porte le même nom , près du Port-Louis.

Nous partîmes à six heures du matin, en suivant le rivage, qui est découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions sur la gauche une chaîne de montagnes élevées , couvertes de bois. La campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche ; ce pays , où l'on élève beaucoup de bestiaux , est agréable à voir , mais fatigant à parcourir.

Après avoir marché deux lieues, nous vîmes sur une hauteur une belle maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y reposer; elle appartenait à un riche habitant, appelé La y***. H était absent. Sa femme était une grande créole sèche, qui allait nupieds, suivant l'usage du canton. En entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six filles, et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien ; on les mit à la porte, et madame de La V*** y posa en faction une négresse nue , qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à passer le temps de la chaleur. Après les premiers compliments , un des chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle , et le vacarme recommença. Madame de La V*** tenait à la main une queue de raie épineuse ; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de l'esclave, qui en furent marquées d'une longue taillade , et un revers sur le mâtin, qui s'enfuit en hurlant.

Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en pirogue harponner la tortue sur les brisants. Elle allait dans les bois a la chasse des noirs marrons ; elle s'en faisait honneur ; mais elle médit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est défendu; ce reproche l'avait outrée : « J'eusse mieux aimé , me dit-elle, » qu'il m'eût donné un coup de poignard dans le » cœur. »

A quatre heures après midi , je quittai cette Bel- Ion e qui chassait aux hommes ; nous coupâmes par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée parce que les premiers navigateurs y virent, dit-on, varier leur boussole sans en savoir la raison. Nous passâmes en canot l'embouchure de la grande rivière, qui n'est point navigable a cause d'un banc de sable qui la traverse, et d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart de lieue de là.

On a bâti sur sa rive gauche une redoute en terre, au commencement du chemin qui mène à Flacque : nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher le long du rivage , tout rompu de roches. On rentre

ici dans les bois, qui sont très beaux, et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là , je trouvai une habitation dont le maître était absent : je m'y arrêtai.

J'avais marché deux heures et demie le matin , et autant l'après-midi.

Nous suivîmes la grande route de Flacque jusqu'à un quart de lieue au-delà de la rivière Sèche, que nous passâmes à gué comme les autres; ensuite, prenant à droite par un sentier, j'arrivai sur le bord de la mer à l'Anse d'eau douce, où il y avait un poste de trente hommes.

Nous reprîmes le rivage , qui commence là à être praticable. Je passai, sur le dos de Côte, un petit bras de mer assez profond. De temps en temps le sable est couvert de rochers, jusqu'à une longue prairie couverte du même chiendent que j'avais trouvé aux environs de Belle-Ombre. Toute celte partie est sèche et aride; les bois sont petits et maigres, et s'étendent aux montagnes qu'on voit de loin : cette plaine , qui a trois grandes lieues , ne vaut pas grand'chose; elle s'étend jusqu'à un établissement appelé les quatre Cocos. Il n'y a d'autre eau que celle d'un puits saumâtre percé dans des rochers pleins de mine de fer.

Après dîner , un sentier sur la gauche nous mena dans les bois , où nous retrouvâmes des rochers. Nous arrivâmes sur le bord de la rivière deFlacque, à un quart de lieue de son embouchure : nous la traversâmes sur des planches. Je la côtoyai en traversant les habitations, qui y sont en grand nombre , et je vins descendre au magasin , situé sur la rive gauche. 11 y avait un poste commandé par un capitaine de la légion, appelé M. Gautier, qui

m'offrit un gîte.

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