‹ Œuvres;Chapitre 57 sur 236 · SUR LES VOYAGEURS ET LES VOYAGES · texte numérisé non relu

SUR LES VOYAGEURS ET LES VOYAGES

il est d'usage de chercher au commencement d'un livre â captiver la bienveillance d'un lecteur, qui souvent ne lit point la préface. Il vaut mieux, ce me semble, attendre à lafin, au moment où il est prêt a porter son jugement. Il est impossible alors que le lecteur échappe, et ne fasse pas attention aux excuses de l'auteur. Voici les miennes.

J'ai fait cet ouvrage aussi bien qu'il m'a été possible , et rien ne m'a manqué pour lui donner toute la perfection dontje suiscapable. S'il est mal fait, ce n'est donc pas ma faute ; car on n'a tort de mal faire que quand on peut faire mieux.

S'il y a des défauts dans le style, je serai très aise qu'on les relève : je m'en corrigerai. Depuis dix ans que je suis hors de ma patrie, j'oublie ma langue, et j'ai observé qu'il est souvent plus utile de bien parler que de bien penser, et même que de bien agir.

Mes conjectures et mes idées sur la nature sont des matériaux que je destine à un édifice considérable. En attendant que je puisse l'élever, je les livre a la critique. Les bonnes censures sont comme ces dégels qui dissolvent les pierres tendres et durcissent les pierres de taille. II ne me resterait qu'une bonne observation, que j'en ferais usage. On dit qu'un saint commença avec un seul moellon un bâtiment qui est devenu une magnifique abbaye. Il fit ce miracle avec le temps et la pa«

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tience ; mais je pourrais bien avoir perdu l'un et l'autre.

C'est assez parler de moi, passons à des objets plus importants.

Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publié par ceux de nos écrivains qui se sont rendus les plus célèbres dans la littérature et la philosophie. Il nous manque un modèle dans un genre si intéressant , et il nous manquera longtemps, puisque MM. de Voltaire, Dalembert, de Buffon et Rousseau ne nous l'ont pas donné. Montaigne et Montesquieu avaient écrit leurs voyages, qu'ils n'ont pas fait paraître. On ne peut pas dire qu'ils aient jugé suffisamment connus les pays de l'Europe où ils avaient été, puisqu'ils ont donné tant d'observations neuves sur nos mœurs, qui nous sont si familières. Je crois que ce genre, si peu traité, est rempli de grandes difficultés. 11 faut des connaissances universelles , de l'ordre dans le plan , de la chaleur dans le style, de la sincérité; et il faut parler de tout. Si quelque sujet est omis, l'ouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus, et l'intérêt cesse.

Nous avons cependant des voyageurs estimables. Àddison me paraît au premier rang ; par malheur il n'est pas Français : Chardin a de la philosophie et des longueurs : F abbé de Choisy sauve au lecteur les ennuis de la navigation ; il n'est qu'agréable : Tournefort décrit savamment les monuments et les plantes de l'Archipel ; mais on voudrait voir un homme plus sensible sur les ruines de la Grèce : La Hontan spécule et s'égare quelquefois dans les solitudes du Canada : Léry peint très naïvement les mœurs des Brésiliens et ses aventures personnelles. De ces différents génies on en composerait un excellent; mais chacun n'a que le sien ; témoin ce marin qui écrivit sur un journal « qu'il avait » passé a quatre lieues de Ténériffe, dont les ha- » bitants lui parurent fort affables. »

Il y a des voyageurs qui n'ont qu'un objet, celui de rechercher les monuments , les statues, les inscriptions, les médailles, etc. S'ils rencontrent quelque savant distingué, ils le prient d'inscrire son nom et une sentence sur leur album. Quoique cet usage soit louable, il conviendrait mieux, ce me semble, de s'enquérir des traits de probité, de vertu, de grandeur d'ame, et du plus honnête homme de chaque lieu : un bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse écrit mes voyages du nord, on eût vu sur mes tablettes les noms de Dolgorouki , de Munich , du palatin de Russie Czartorinski , de Duval, de ïaubenheim, etc. J'aurais parlé aussi des monuments , surtout de

ceux qui servent à l'utilité publique, comme Far- P1 senal de Berlin , le corps des Cadets de Péters- \f bourg, etc. Quant aux antiquités, j'avoue qu'elles \ me donnent des idées tristes. Je ne vois dans un J f arc de triomphe qu'une preuve de la faiblesse I ( d'un homme : l'arc est resté, et le vainqueur a y) disparu.

Je préfère un cep de vigne a une colonne, et S j'aimerais mieux avoir enrichi ma patrie d'une I seule plante alimentaire, que du bouclier d'argent j de Scipion.

A force de nous naturaliser avec les arts, la na- ! turenous devient étrangère; nous sommes môme j si artificiels , que nous appelons les objets naturels j des curiosités, et que nous cherchons les preuves de la Divinité dans des livres. On ne trouve dans ! ces livres (la révélation a part ) que des réflexions I vagues et des indications générales de l'ordre uni- j versel : cependant , pour montrer l'intelligence d'un artiste, il ne suffit pas d'indiquer son ou- | vrage, il faut le décomposer. La nature offre des I rapports si ingénieux , des intentions si bienveil- j lantes , des scènes muettes si expressives et si peu aperçues , que qui pourrait en présenter un fai- I ble tableau a l'homme le plus inattentif le ferait \ s'écrier : « Il y a quelqu'un ici! »

L'art de rendre la nature est si nouveau, que les termes même n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne de manière à la faire reconnaître : quand vous aurez parlé de la base, des flancs et du sommet, vous aurez tout | dit. Mais que de variété dans ces formes bombées, arrondies, allongées, aplaties, cavées, etc.! vous ne trouvez que des périphrases : c'est la même difficulté pour les plaines et les vallons. Qu'on ait à . décrire un palais, ce n'est plus le même embarras. On le rapporte a un ou à plusieurs des cinq ordres; on le subdivise en soubassement, en corps principal, en entablement; et, dans chacune de ces masses, depuis le socle jusqu'à la corniche, il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.

11 n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si malles objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays , vous y voyez des villes, des fleuves et des montagnes ; mais leurs descriptions sont arides comme des cartes de géographie : Flndoustan ressemble a l'Europe; la physionomie n'y est pas. Parlent-ils d'une plante, ils en détaillent bien les fleurs, les feuilles, Fécorce, les racines; mais son port , son ensemble , son élégance , sa rudesse ou sa grâce , c'est ce qu'aucun ne rend, Cependant la ressemblance d'un objet dépend de l'harmonie de toutes ses parties; et vous auriez la mesure de

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pus les muscles d'un homme , que vous n'auriez pas son portrait.

I Si les voyageurs , en rendant la nature , pèchent me défaut d'expression , ils pèchent encore par kcès de conjectures. J'ai cru fort long-temps, sur i a foi des relations , que l'homme sauvage pouvait flvre dans les bois. Je n'ai pas trouvé un seul fruit bon à manger dans ceux de l'Ile-de-France ; le les ai goûtés tous, au risque de m'empoisonner. If jl y avait quelques graines d'un goût passable en )etite quantité ; et dans certaines saisons , on n'en )ût pas ramassé pour le déjeuner d'un singe. Il l'y a que l'oignon dangereux d'une espèce de s jymphœa; encore croît-il sous l'eau dans la terre, s ft il n'est pas vraisemblable que l'homme naturel s l'eût deviné là. Je crus au Cap que l'homme avait s pté mieux servi ; j'y vis des buissons couverts de ;ros artichauts couleur de chair, qui étaient d'une Jipreté insupportable. Dans les bois delà France et je l'Allemagne, on ne trouve de mangeable que s Ses faînes du hêtre et les fruits du châtaignier, en- • tore ce n'est que dans une courte saison. On assure, il est vrai, que, dans l'âge d'or des Gaules, nos mcêtres vivaient de gland; mais le gland de nos jhênes constipe. 11 n'y a que celui du chêne vert |[u'on puisse digérer. Il est très rare en France, et s jl n'est commun qu'en Italie, d'où nous est venue ussi cette tradition. Un peu d'histoire naturelle 3 Servirait a écrire l'histoire des hommes.

On ne trouve dans les forêts du nord que les ►ommes de sapin, dontles écureuilss'accommodent ort bien : il est fort douteux que les hommes puss lent en vivre. La nature aurait traité bien mal le ■ pi des animaux , puisque la table est mise pour i bus excepté pour lui , si elle ne lui avait pas |onné une raison universelle qui tire parti de tout, t la sociabilité , sans laquelle ses forces ne sauaient servir sa raison. Ainsi, d'une seule observation naturelle on peut prouver , 4° que le plus i tupide des paysans est supérieur au plus intelligent des animaux , qu'on ne dressera jamais à sejaer et a labourer de lui-même ; 2° que l'homme st né pour la société , hors de laquelle il ne pourlait vivre; 5° que la société doit, à son tour , à ! |ous ses membres , une subsistance qu'ils ne peuent attendre que d'elle.

Les voyageurs pèchent encore par un autre exjès; ils mettent presque toujours le bonheur hors le leur patrie. Ils font des descriptions si agréables des pays étrangers, qu'on en est toute la vie te mauvaise humeur contre le sien.

! Si je l'ose dire , la nature paraît avoir tout comensé ; et je ne sais lequel est préférable, d'un cli-

mat très chaud ou d'un climat très froid. Celui-ci est plus sain ; d'ailleurs, le froid est une douleur dont on peut se garantir , et la chaleur une incommodité qu'on ne saurait éviter. Pendant six mois, j'ai vu le paysage blanc à Pétersbourg ; pendant six mois , je l'ai vu noir à l'Ile-de-France; joignez-y les insectes si dévorants , les ouragans qui renversent tout, et choisissez. Il est vrai qu'aux Indes les arbres ont toujours des feuilles , queles vergers rapportent sans être greffés, et que les oiseaux ont de belles couleurs.

Mais j'aime mieux notre nature , Nos fruits , nos fleurs , notre verdure ; Un rossignol qu'un perroquet, Le sentiment que le caquet; Et même je préfère encore L'odeur de la rose et du thym A l'ambre que la main du More Recueille aux rives du matin.

On doit compter aussi pour un grand inconvénient le spectacle d'une société malheureuse, puisque la vue d'un seul misérable peut empoisonner le bonheur. Peut-on penser sans frémir que l'Afrique , l'Amérique et presque toute l'Asie sont dans l'esclavage? Dansl'Indoustan , on ne fait agir le peuple qu'à coups de rotin , de sorte qu'on en a appelé le bâton le roi des Indes ; en Chine même, ce pays si vanté, la plupart des punitions de simple police sont corporelles. Chez nous, les lois ont un peu plus respecté les hommes. D'ailleurs, quelque rudes que soient nos climats, la nature la plus sauvage m'y plaît toujours par un coin. Il est des sites touchants jusque dans les rochers de la pauvre Finlande. J'y ai vu des étés plus beaux que ceux des tropiques , des jours sans nuits , des lacs si couverts de cygnes , de canards , de bécasses , de pluviers, etc., qu'on eût dit que les oiseaux de toutes les rivières s'y étaient rendus pour y faire leurs nids. Des flancs des rochers tout brillants de mousses pourprées, et des tapis rouges du kloucva «, s'élevaient de grands bouleaux, dont les feuillages verts, souples et odorants se mariaient aux pyramides sombres des sapins, et offraient a la fois des retraites à l'amour et a la philosophie. Au fond d'un petit vallon, sur une lisière de pré, loin de l'envie, était l'héritage d'un bon gentilhomme dont rien ne troublait le repos, que le bruit d'un torrent que l'œil voyait avec plaisir bondir et écumer sur la croupe noire d'une roche voisine. Il est vrai qu'en hiver la verdure et les oiseaux

« Plante rampante d'un beau vert, dont la feuille ressemble à celle du buis. Elle donne un petit fruit rouge qui est un an- I tiscorbutique.

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disparaissent. Le veut, la neige , le grésil , les frU mas , entourent et secouent la petite maison; mais l'hospitalité est dedans. On se visite de quinze lieues , et l'arrivée d'un ami est une fête de huit jours : on boit au bruit des cors et des timbales la santé du convive, des princes et des dames *, Les vieillards, auprès du poêle, fument, et parlent des anciennes guerres; les garçons, en bottes, dansent au son d'un fifre ou d'un tambour autour de la jeune Finlandaise en pelisse , qui paraît comme Pallas au milieu de la jeunesse de Sparte.

SUes organes y semblent rudes, les cœurs y sont sensibles. On parle d'aimer, de plaire, de la France, et de Paris surtout; car Paris est la capitale de toutes les femmes. C'est la que la Russe, la Polonaise et l'Italienne viennent apprendre l'art de gouverner les hommes avec des rubans et des blondes; c'est là que règne la Parisienne a l'humeur folle , aux grâces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglais mettre à ses geuoux son or et sa mélancolie, tandis que, du sein des arts, elle prépare en riaut la guirlande qui enchaîne par les plaisirs tous les peuples de l'Europe.

Je préférerais Paris a toutes les villes, non pas a cause de ses fêtes , mais parceque le peuple y est bon , et qu'on y vit en liberté. Que m'importent ses carrosses, ses hôtels . son bruit , sa foule, ses jeux, ses repas, ses visites, ses amitiés si promptes et si vaines? Des plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface et la jouissance en observation. La vie ne doit pas être un spectacle. Ce n'est qu'à la campaguc qu'on jouit des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis. Eu tout la campagne me semble préférable aux villes : l'air y est pur, la vue riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs simples, et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel; l'avare en reçoit des présents toujours renouvelés, le guerrier s'y livre à la chasse , le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui. Où trouvera-t-il un animal plus utile que le bœuf, plus noble que le cheval, et plus aimable que le chien? Apporte-t-on des Indes une plante plus nécessaire que le blé et aussi gracieuse que la vigne ?

Je préférerais , de toutes les campagnes , celle

1 Les femmes sont de ces parties, et il est juste qu'accompagnant les hommes à la guerre , elles président à leurs plaisirs. On ne trouve point ailleurs de plus grands exemples de l'amitié conjugale. J'y ai vu des femmes de généraux qui avaient suivi leurs maris à l'armée depuis le premier grade militaire.

de mon pays, non pas parcequ'elle est belle, niais j Si parceque j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal 5 ii un attrait caché , je ne sais quoi d'attendrissant , m qu'aucune fortune ne saurait donner et qu'aucun m pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier il âge, ces jours si pleins, sans prévoyance et sansamertume? La prise d'un oiseau me comblait deii joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, h à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mmm mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes fl Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé , où 1 tout parut aimable, et la prairie où il courut, et Ifl verger qu'il ravagea! Plus heureux qui ne vous al jamais quitté, toit paternel, asile saint! Que dql; voyageurs reviennent sans trouver de retraite ! De j leurs amis, les uns sont morts, les autres éloignés; \ \\ une famille est dispersée; des protecteurs... Mais 1 la vie n'est qu'un petit voyage, et l'âge de P homme j Un. jour rapide. J'en veux oublier les orages, pou™ ne me ressouvenir que des services, des vertus m \ de la constance de mes amis. Peut-être ces lettres conserveront leurs noms, et les feront survivre à nia || reconnaissance ! peut-être iront-elles jusqu'à vous,| bons Hollandais du Cap! Pour toi, Nègre infor-i|ii luné, qui pleures sur les rochers de Maurice, |1 ma main , qui ne peut essuyer tes larmes , en lai ||l verser de regret et de repentir à tes tyrans ,*j<||i n'ai plus rien à demander aux Indes, j'y ai fai jj fortune!

X Paris , ce 1er janvier f773.

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