A UN JEUNE COLON
DE L'ILE-DE-FRANCE
FRAGMENT
La première année se passera dans des travaux continuels, et souvent au milieu des pluies journalières qui feront moisir tous les meubles de volr< ; habitation. Vous verrez votre maïs croître avci rapidité, et s'élever à onze ou douze pieds de hau teur. Ses épis seront vides; alors ne vous découragez pas. Augmentez la grandeur de vos carrés et vous verrez les nuages, commejc les ai vus sou vent, filer le long de vos bois en épaisses vapeurs : . et, par un phénomène assez étonnant, le solei brillera sur votre champ, tandis que la pluie tombera dans vos bois,
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11 jSi votre habitation est située dans un fond , il fit vous résoudre à semer du riz qui croît dans 11 ]jau , et la fataque qui sert de pâturage aux bes-
I lliux; car il faut préférer une riche prairie a un <;amp marécageux. Comme cette terre porte deux
II jcoltes, au lieu de semer dans la saison pluvieuse, Mus sèmerez dans la saison sèche. Cependant une ll\ i|;s meilleures nourritures et des plus abondantes ^ k le manioc et la patate ; dès la première année
II jites bêcher voire terre et plantez-y vos racines ,
I ; qui ne vous empêchera pas de semer du maïs " de recueillir deux récoltes.
JSi ! Alors votre famille est augmentée , vos nègres J lit des enfants, vos troupeaux sont multipliés. ^ yez soin que vos enfants soient chaudement vê- ^ is , de peur de les voir saisis de convulsions de '!| jèrfs occasionnées par le froid : lorsqu'ils seront at-
III Jqués des vers , vous battrez de l'huile de palma- |J| iristi avec du vin blanc , et vous ia leur ferez > valer.
II ï II sera temps dès-lors de songer a rendre votre k [abitation moins sauvage, car elle n'offre que des 11 irbres sans fruits, et une cabane couverte de te quilles. Vous ferez apporter des arbres équarris.
|fous les poserez par assises les uns sur les autres. 1 [ous tournerez votre bâtiment du côté du vent ; |u sud-est. Une salle et quatre cabinets aux qua- I ire coins feront votre maison. À quelque distance, feux autres pavillons sur la droite et sur la gauijhe sont destinés pour la cuisine et pour le magaiin des provisions. Du côté de la cour, les toits de les trois pavillons seront vos greniers. | Choisissez de préférence le bord du ruisseau qui toit borner votre cour ; c'est la disposition générale imaginée par les habitants. Mais voici ce qu'ils lie font pas , et que je vous conseille de faire. Voie maison sera entre cour et jardin ; votre cour ;>erasous le vent, et bordée des cases de vos nègres, le hangars pour loger les bestiaux , d'un poulailler, de votre magasin et de votre cuisine, avec assez d'intervalle des cases aux pavillons. Au lieu d'un mur de bambous , qui croissent à la hauteur des plus grands arbres et lie donnent que de bien faible bois, la cour sera plantée d'arbres fruitiers, jde bananiers , de mangliers , que les nègres aident beaucoup, et ce sera le jardin commun de vos noirs ; car il faut que vous inspiriez a vos nègres un intérêt commun , après leur avoir inspiré de l'attachement pour vous. 11 arrivera encore qu'ils se surveilleront les uns les autres pour la sûreté de ce bien public. Au reste , ce sera dans cet enclos »: que, tous les dimanches, ils aimeront a s'assembler, I et à danser bien avant dans la nuit, Vous choisi-
rez ce jour pour leur donner des récompenses et un bon repas au coucher du soleil ; ceux-là en seront exclus qui auront manqué a leurs devoirs , et vous les punirez par cette privation, à laquelle ils seront très sensibles. On a vu un habitant, M. llarmand, ancien militaire, en faire des compagnies très bien exercées, qui entendaient la manœuvre, et regardaient le dimanche comme un jour de grande fête. Mais comme ces fêtes militaires sont très coûteuses , et dérangent Tordre établi dans l'habitation , bornez-vous a inspirer à vos esclaves la joie et la gaieté.
Le terrain ordinaire d'une habitation a besoin de cinquante noirs pour être mis en valeur. Votre habitation ainsi disposée pour être un jour celle d'une famille considérable , vous diviserez le terrain en un carré coupé au centre par des avenues de bananiers. Vous laisserez de grands bouquets de boisa l'entour, pour les abriter des vents; et, en attendant que vous puissiez cultiver ce jardin avec les légumes nécessaires, vous le sèmerez de graines comme le reste de votre terre.
Si des noirs marrons, pressés par la faim, rôdent autour de votre habitation, ce que vos noirs affidés vous diront, ne souffrez pas que la nécessité les oblige a vous voler , mais engagez vos gens à leur donner d'abord à manger, ensuite vous leur ferez proposer de venir a vous ; ce qu'ils feront sur la foi de vos gens, qui vous connaissent pour un homme juste. Alors vous leur proposerez de travailler a votre défriché moyennant une certaine nourriture , ce que très probablement ils accepteront.
Croyez que ces conditions leur plairont; car il est a ma connaissance que beaucoup de noirs marrons venaient a la ville se louer à nos soldats la nuit. Ils allaient leur chercher du bois de leur ajoupa, moyennant quelques vivres; ils passaient quelquefois des semaines entières avec eux, sans défiance, parcequec'étaientdes malheureux comme eux, qu'ils appelaient quelquefois des nègres blancs.
Quand vous les aurez bien apprivoisés , ne les livrez jamais a leurs maîtres : votre honneur, non pas aux yeux des habitants , mais au jugement de votre conscience, y est intéressé. Alors, si leurs maîtres sont des hommes raisonnables, et que les fautes des noirs ne viennent que d'étourderie, lâchez d'arranger leur accord : que si vous voyez de la répugnance dans l'esclave, ne l'y forcez pas: Les Athéniens ne permettaient pas qu'on remît un esclave fugitif entre les mains d'un maître irrité. J'ai vu de ces infortunés, ramenés et cruellement pu-
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nis, se livrer à des actes de fureur. Un jour une femme plaça l'enfant de son maître dans son lit, et y mit le feu.
Sans doute que parmi ces malheureux vous en trouverez de laborieux , et que vous les gagnerez par de petits bienfaits. Vous leur ferez voir que vos noirs sont chaudement vêtus , bien nourris , jamais frappés ; qu'ils ont des femmes, qu'ils vivent tranquilles ; et vous leur proposerez d'en augmenter le nombre, puisque avec plus de travail ils sont beaucoup plus mal. Une fois que vous aurez bien éprouvé un esclave, proposez à son maître de vous le vendre; certainement il vous le vendra a bon marché, et, quoique vous n'ayez pas d'argent, il vous donnera des termes pour le payer môme en grains, si vous l'aimez mieux. Voilà donc comment vous tirerez parti de vos ennemis, car la reconnaissance apprivoise le cœur humain. Les habitants disent que les nègres sont des ingrats, parcequ'ils fuient ceux mêmes qui leur accordent des secours passagers; mais il ne faut point oublier les coups de fouet , les travaux forcés. Ces souvenirs sont restés dans leurs cœurs. Le parfum de la rose passe vite, mais la piqûre de son épine reste longtemps.
O hommes qui rêvez des républiques! voyez comme vos semblables abusent de l'autorité lorsque les lois la leur confient. Voyez la Pologne , dont les paysans sont si malheureux , la pauvre noblesse si humiliée. Voyez les colonies, où coule le sang humain , où l'on entend le bruit des fouets. Ce sont pourtant vos semblables qui parlent d'humanité comme vous , qui lisent les livres des philosophes, qui crient contre le despotisme, et qui sont des bourreaux lorsqu'ils ont le pouvoir. Dans un pays où les mœurs sont corrompues, il faut un gouvernement absolu ; la force d'un maître , aidée de la force de la loi , s'opposera à toutes les injustices du peuple et des grands : j'aime mieux les excès d'un seul que les crimes de tous.