‹ Œuvres;Chapitre 8 sur 236 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

De Lorient , ce 18 janvier 1768.

Lorient est une petite ville de Bretagne, que le commerce des Indes rend de plus en plus florissante. Elle est, comme toutes les villes nouvelles, régulière , alignée et imparfaite : ses fortifications sont médiocres. On y distingue de beaux magasins, l'hôtel des Ventes qui n'est point fini , une tour qui sert de découverte , des quais commencés, et de grands emplacements où l'on n'a point bâti. Elle est située au fond d'une baie où se jettent la rivière de Blavct et celle de Ponscorf, qui déposent beaucoup de vase dans le port. Celle baie

VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE

ou rade est défendue a son entrée , qui est étroite , par le Port-Louis ou Blavet , dont la citadelle a le défaut d'être trop élevée , ce qui rend ses feux plongeants. Ses flancs, déjà trop étroits, ont des orillons, dont l'usage n'est avantageux que pour la défense du fossé; or , elle n'en a point d'autre que la mer qui baigne le pied de ses remparts.

Le Port-Louis est une ville ancienne et déserte : c'est un vieux gentilhomme dans le voisinage d'un financier. La noblesse demeure au Porti Louis; mais les marchands, les mousselines , les soieries , l'argent , les jolies femmes , se trouvent à | Lorient. Les mœurs y sont les mêmes que dans tous les ports de commerce. Toutes les bourses y \ sont ouvertes : mais on ne prête son argent qu'a la i grosse ; ce qui , pour les Indes , est a vingt-cinq ou | trente pour cent par an. Celui qui empruute est ; plus embarrassé que celui qui prête ; les profils I sont incertains , et les obligations sont sûres. Les ' lois autorisent ces emprunts par des contrats de j grosse, qui donnent aux créanciers une sorte de ! propriété sur toute la cargaison du vaisseau , pouj voir qui s'étend , pour la plupart des marins , sur j toute leur fortune.

, Il y a trois vaisseaux prêts a appareiller pour j l'Ile-de-France : la Digue, le Coudé, et le Mar- \ quis de Caslries. 11 y en a d'autres en armement, j et quelques uns en construction. Le bruit des ; charpentiers , le tintamarre des calfats , l'affluence | des étrangers, le mouvement perpétuel des cha- S loupes en rade , inspirent je ne sais quelle ivresse j maritime. L'idée de fortune qui semble accompa- | gner l'idée des Indes ajoute encore a cette illusion.

Vous croiriez être a mille lieues de Paris. Le peu- | pie de la campagne ne parle plus français ; celui de i la ville ne connaît d'autre maître que la Compa- ! gnie. Les honnêtes gens s'entretiennent de l'ile-dei France et de Pondichéry , comme s'ils étaientdans le i voisinage. Vous pensez bien que les tracasseries de | comptoirs arrivent ici avec les pacotilles de l'Inde; j car l'intérêt divise encore mieux les hommes qu'il

ne les rapproche.

Je suis , etc.

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