DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Ces lettres et ces journaux ont été écrits à mes amis. A mon retour, je les ai mis en ordre et je les ai fait impri- 1 | mer, afin de leur donner une marque publique d'amitié • et de reconnaissance. Aucun de ceux qui m'ont rendu ' j quelque service dans mon voyage n'y a été oublié. Voilà ( quel a été mon premier motif.
Voici le plan que j'ai suivi. Je commence par les plantes iet les animaux naturels à chaque pays. J'en décris le cRs mat et le sol tel qu il était sortant des mains de la nature. Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine.
Je passe ensuite aux caractères et aux mœurs des habillants. On trouvera peut-être que j'ai fait une satire. Je puis ! protester qu'en parlant des hommes , j'ai dit le bien avec ifacilité , et le mal avec indulgence.
I Après avoir parlé des colons, j'entre dans quelques [détails sur les végétaux et les animaux dont ils ont peuplé la colonie. L'industrie, les arts et le commerce de ces ipays sont renfermés dans l'agriculture. Il semble que cet art simple devrait n'offrir que des mœurs aimables; mais il s'en faut bien qu'on mène dans ces contrées une vie patriarcale. J'en excepte les Hollandais. La mort vient d'enlever M. de Tolback, gouverneur du Cap, qui m'avait obligé. Si les lignes que je lui consacre dans ces mémoires ine peuvent plus servir à ma reconnaissance, puisse du {moins l'exemple de sa conduite être utile à ceux qui .gouvernent des Français dans l'Inde 1 J'aurai rendu un grand hommage à sa vertu, si je puis la faire imiter. | Ces lettres sont accompagnées d'un journal de marine, d'un voyage autour de l'Ile-de-France , des événements particuliers de mon retour, d'une explication abrégée de quelques termes de marine, et d'entretiens contenant des observations nouvelles sur la végétation, fj II me reste à m'excuser sur les sujets mêmes que j'ai traités qui paraissent étrangers à mon état. J'ai écrit sur es plantes et les animaux , et je ne suis point naturaliste. L'histoire naturelle n'étant point renfermée dans des bi- )liothèques, il m'a semblé que c'était un livre où tout le nonde pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères sensibles l'une Providence; et j'en ai parlé, non comme d'un ystème qui amuse mon esprit , mais comme d'un sentinent dont mon cœur est plein.
Au reste , je croirai avoir été utile aux hommes , si le îible tableau du sort des malheureux noirs peut leur pargner un seul coup de fouet , et si les Européens , qui rient en Europe contre la tyrannie, et qui font de si •eaux traités de morale, cessent d'être aux Indes des yrans barbares.
Bernardin.
Je croirai avoir rendu service à ma patrie , si j'empêche un seul honnête homme d'en sortir, et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de plus dans quelque lande abandonnée.
Pour aimer sa patrie il faut la quitter. Je suis attaché à la mienne , quoique je n'y tienne ni par ma fortune ni par mon état ; mais j'aime les lieux où , pour la première fois , j'ai vu la lumière , j'ai senti , j'ai aimé , j'ai parlé.
J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent, où tous les biens nécessaires abondent, et qui est préférable aux deux Indes par sa température, par la bonté de ses végétaux , et par l'industrie de son peuple.
Enfin, j'aime cette nation où les relations sont phv nombreuses, où l'estime est plus éclairée, l'amitié pin intime , et la vertu même plus aimable.
Je sais bien qu'on trouve en France, ainsi qu'autrefois à Athènes , ce qu'il y a de meilleur et de plus dépravé. Mais enfin c'est la nation qui a produit Henri IV, Turenne et Fénelon. Ces grands hommes , qui l'ont gouvernée , défendue et instruite, l'ont aussi aimée.
LETTRE PREMIÈRE
De Lorient , le 4 janvier 4 768 .
Je viens d'arriver à Lorient après avoir éprouvé un froid excessif. Tout était glacé depuis Paris jusqu'à dix lieues au-delà de Rennes. Cette ville , qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence qu'elle doit à son malheur. On y remarque plusieurs bâtiments neufs, deux places assez belles, la statue de Louis XV, et surtout celle de Louis XIV. L'intérieur du parlement est assez bien décoré , mais , ce me semble , avec trop d'uniformité. Ce sont partout des lambris peints en blanc , relevés de moulures dorées. Ce goût règne dans la plupart des églises et des grands édifices. D'ailleurs, Rennes m'a paru triste. Elle est au confluent de ia Vilaine et de Fille, deux petites rivières qui n'ont point de cours. Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez sales , ses rues mal pavées. Les gens du peuple s'habillent d'une grosse étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre.
J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. Il n'y croît que du genêt, et une plante à fleurs
AS
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
jaunes qui ne paraît composée que d'épines: les paysans l'appellent lande ou jan ; ils la pilent, et la font manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'a chauffer les fours : on pourrait en tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime. Les Romains en faisaient d'excellents cordages , qu'ils préféraient au chanvre pour le service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois cette observation ; on sait qu'il commanda les flottes de l'empire.
Ne pourrait-on pas, dans ces landes, planter avec succès la pomme de terre , subsistance toujours assurée, qui ne craint ni l'inconstance des saisons , ni les magasins des monopoleurs?
L'industrie paraît étouffée par le gouvernement aristocratique, ou des états. Le paysan, qui n'y a point de représentants, n'y trouve aucune protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne boit que de l'eau, et ne vit que de blé noir.
La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande, à son aise en Prusse , dans un état supportable en Russie , et dans une pauvreté extrême en Pologne : je verrai donc le nègre , qui est le paysan de nos colonies, dans une situation déplorable. En voici , je crois, la raison. Dans une république il n'y a point de maître, dans une monarchie il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement aristocratique donne à chaque paysan un despote particulier.
De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse est ingénieux, le serf polonais n'imagine rien. Cette stupeur de l'ame , plus propre que la philosophie à supporter les grands maux , paraît un bienfait de la Providence. Quand Jupiter, dit Homère, réduit un homme à L'esclavage, il lui ôle la moitié de son esprit.
Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir de grandes misères , sans en chercher le remède ou la cause.
Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît en quelque sorte rapetissée. Les collines, les vallons, les arbres, les hommes et les animaux y sont plus petits qu'ailleurs. La campagne , divisée en champs de blé, en pâturages entourés de fossés et ombragés de chênes , de châtaigniers et de haies ■vives, a un air négligé et mélancolique qui me plairait, sans la saison , qui rend tous les paysages tristes .
On trouve, en plusieurs endroits , des carrières d'ardoises , de marbre rouge et noir , des mines de plomb mêlé d'un argent très ductile. Mais les véritables richesses du pays sont ses toiles, ses fils et ses bestiaux. L'industrie renaîtavec la liberté, par le voisinage des ports de mer. C'est peut-être le
seul bien que produise le commerce maritime, qui n'est guère qu'une avarice dirigée par les lois. Singulière condition de l'homme, de tirer souvent de ses passions plus d'avantages que de sa raison !
Le paysan bas-breton est à son aise. Il se regarde comme libre dans le voisinage d'un élément sur lequel tous les chemins sont ouverts. L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa fortune. Est-il trop pressé , il s'embarque. Il retrouve, sur le vaisseau où il se réfugie, le bois des chênes de son enclos, les toiles que sa famille a tissues, et le blé de ses guérets , dieux de ses foyers qui l'ont abandonné. Quelquefois dans l'officier de son vaisseau il reconnaît le seigneur de son village. A leur misère commune, il voit que ce n'est qu'un homme souvent plus a plaindre que lui. Libre sur sa propre réputation, il devient le maître de la sienne ; et , du bout de la vergue où il est perché, il juge, au milieu du feu et de l'orage, celui qu'aux états il n'eut osé examiner.
Je n'ai point encore vu Lorient. Une demilieue avant d'arriver, nous avons passé, eu bac, un petit bras de mer ; voila tout ce que j'ai pu distinguer. Un brouillard épais couvrait tout l'horizon : c'est un effet du voisinage de la mer; aussi l'hiver y est moins rude.
Cette observation a encore lieu le long des étangs et des lacs. Ne serait-ce point pour favoriser, même en hiver, la génération d'une multitude d'insectes et de vermisseaux aquatiques qui habitent le sable des rivages? Quoi qu'il en soit, la facilité d'y vivre et la température y attirent du nord un nombre infini d'oiseaux de mer et de rivière. La nature peut bien leur réserver quelques lisières de côte, quelque portion d'air tempéré, elle qui a destiné plus de la moitié de ce globe aux seuls poissons.
Je suis , etc.