‹ Œuvres;Chapitre 83 sur 236 · X OBJECTIONS · texte numérisé non relu

X OBJECTIONS

des rochers, des torrents et des précipices. Douce et tranquille vallée, humble toit, bienfaisante naïade, tout a disparu. Son patrimoine n'est plus qu'un nuage , et sa divinité qu'un affreux monceau de glace.

Ainsi la science nous a menés, par des routes séduisantes, à un terme aussi effrayant. Elle traîne à la suite de ses recherches ambitieuses cette malédiction ancienne prononcée contre le premier homme, qui osa manger du fruit de son arbre*: « Voilà l'homme devenu comme l'un de »> nous, sachant le bien et le mal ; empêchons qu'il » ne vive éternellement. » Que de troubles littéraires, politiques et religieux, notre prétendue science a excités parmi nous ! Que d'hommes elle a empêchés de vivre même un seul jour !

Sans doute le génie sublime et l'ame pure de Newton ne s'arrêteraient pas au terme d'une ame vulgaire. En voyant les nuages aborder de toutes parts aux montagnes qui divisent l'Italie de l'Europe , il eût reconnu l'attraction de leurs sommets et la direction de leurs chaînes aux bassins des mers et aux cours des vents ; il en eût conclu des dispositions équivalentes pour les différents sommets du continent et des îles ; il eût vu les vapeurs élevées du sein des mers de l'Amérique apporter, à travers les airs, la fécondité au centre de l'Europe, se fixer en glaces solides sur les hauts pitons des rochers , afin de rafraîchir l'atmosphère des pays chauds, subir de nouvelles combinaisons pour produire de nouveaux effets , et retourner fluides à leurs anciens rivages, en répandant l'abondance sur leur route par mille et mille canaux. Il eût admiré l'impulsion constante donnée à tant de mouvements différents, par l'action d'un seul soleil placé à trente-deux millions de lieues de distance; et au lieu de méconnaître le séjour d'une naïade à la cime des Alpes, il s'y fût prosterné devant le Dieu dont la prévoyance embrasse les besoins de tout l'univers.

Pour étudier la nature avec intelligence , il en faut lier toutes les parties ensemble. Pour moi, qui ne suis pas un Newton , je ne quitterai pas les bords de mon ruisseau. Je vais rester dans mon Siumble vallée , occupé à cueillir des herbes et des fleurs; heureux si j'en peux former quelques guirlandes pour parer le frontispice du temple rustique que mes faibles mains ont osé élever à la majesté de la nature !

Le système des harmonies de la nature, dont je

* Genèse, chap. m, i 22.

ÉTUDE NEUVIÈME

vais m'occuper, est, à mon avis, le seul qui soit à la portée des hommes. Il fut mis au jour par Pythagore de Samos, qui fut le père de la philosophie, et le chef des philosophes connus sous le nom de pythagoriciens. II n'y a point eu de savants qui aient été aussi éclairés qu'eux dans les sciences naturelles , et dont les découvertes aient fait plus d'honneur à l'esprit humain. Il y avait alors des philosophes qui soutenaient que l'eau , le feu, l'air , les atomes, étaient les principes des choses. Pythagore prétendit, au contraire, que les principes des choses étaient les convenances et les proportions dont se formaient les harmonies, et que la bonté et l'intelligence faisaient la nature de Dieu. Il fut le premier qui appela l'univers monde , a cause de son ordre. Il soutint qu'il était gouverné par la Providence , sentiment tout-a-fait conforme à nos livres sacrés et a l'expérience. II inventa les cinq zones et l'obliquité du zodiaque. Il assura que la zone torride était habitable. Il attribuait les tremblements de terre a l'eau. En effet , leur foyer, ainsi que celui des volcans , comme nous l'avons déjà indiqué, est toujours dans le voisinage de la mer ou de quelque grand lac. Il croyait que chacun des astres était un monde contenant une terre, un air et un ciel ; et cette opinion était déjà bien ancienne, car elle se trouve dans les vers d'Orphée. Enfin , il découvrit le carré de l'hypothénuse , d'où sont sortis une infinité de théorèmes et de solutions géométriques. Philolaûs de Crotone, un de ses disciples, prétendait que le soleil recevait le feu répandu dans l'univers, et le réverbérait; ce qui explique mieux sa nature que les émanations perpétuelles de chaleur et de lumière que nous lui supposons sans réparation et sans épuisement. Il tenait que les comètes étaient des astres qui se montrent après une certaine révolution. Oëcette, autre pythagoricien , souteuait qu'il y avait deux terres, celle-ci et celle qui lui est opposée, ce qui ne convient qu'à l'Amérique. Ces philosophes croyaient que l'ame était une harmonie composée de deux parties , l'une raisonnable , l'autre irraisonnable. Ils plaçaient la première dans la tête , et l'autre autour du cœur. Ils assuraient qu'elle était immortelle, et qu'après la mort de l'homme elle retournait à l'ame de l'univers. Ils approuvaient la divination en songes et en augures, et réprouvaient celle qui se fait par des sacrifices. Ils étaient si remplis d'humanité, qu'ils s'abstenaient même de verser le sang des animaux et d'en manger la chair. La nature récompensa leurs vertus et la douceur de leurs mœurs par tant de découvertes , et leur donna la gloire d'avoir pour sectateurs So-

crate, Platon, Architas, général larentin , qui inventa la vis; Xénophon, Epaminondas, qui fut élevé par le pythagoricien Lysis, et le bon roi Numa, qui apprit des prêtres toscans a conjurer le tonnerre; enfin ce que la philosophie, les lettres , l'art militaire et le trône ont peut-êlre eu de plus illustre sur la terre. On a calomnié Pythagore en lui attribuant quelques superstitions , entre autres l'abstinence des fèves, etc. Mais comme la vérité est souvent obligée de se présenter voilée aux hommes , ce philosophe , sous cette allégorie, donnait à ses disciples le conseil de s'abstenir d'emplois publics, parcequ'on se servait alors de fèves pour procéder aux élections des magistrats. Dans ces derniers temps, un écrivain très célèbre, à qui toutes les grandes réputations ont fait ombrage, a osé attaquer celle de Xénophon, qui a réuni en lui les différents mérites qui peuvent illustrer les hommes , la piété, la pureté des mœurs, la vertu militaire, et l'éloquence. Son style est si doux , qu'il lui a fait donner chez les Grecs le surnom d'^.beïlle attique. Ce grand homme a été blâmé de nos jours à l'occasion de cette fameuse retraite où il ramena dix mille Grecs dans leur patrie, du fond de la Perse, et leur fit faire onze cents lieues malgré les efforts de leurs ennemis. Un homme de lettres a prétendu que la retraite de ce grand général fut un effet de la bienveillance ou de la pitié d'Artaxercès ; et, en conséquence, il a traité la marche de Xénophon par le nord de la Perse de précaution superflue. Mais comment le roi de Perse aurait-il eu de l'indulgence pour les Grecs, lui qui avait fait mourir , par une lâche perfidie , vingt-cinq de leurs chefs ? Comment les Grecs auraient-ils pu retourner par le même chemin par lequel ils étaient venus, puisque tout y était en mouvement pour les faire périr, et que les Perses en avaient dévasté les villages? Xénophon dérouta toutes leurs précautions , en prenant son chemin par un côté qu'ils n'avaient pas prévu. Pour moi, je regarde cet acte militaire comme le plus illustre qu'il y ait au monde, non-seulement par une multitude infinie de combats et de passages de montagnes et de rivières devant des ennemis innombrables; mais parcequ'il n'a été souillé d'aucune injustice, et qu'il n'a eu d'autre but que de sauver des citoyens. Les plus fameux guerriers de l'antiquité l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'art militaire. Il y a un mot qui le couvrira à jamais de gloire, qui a été dit dans un siècle et chez un peuple où la science de la guerre était portée h sa perfection , et dans une circonstance où on ne dissimule pas: c'est celui d'Antoine, engagé dans

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

lepaysdesParthes. Ce général, qui avait de grands talents militaires , à la tête d'une armée de cent treize mille hommes, dont soixante mille étaient des Romains naturels, obligé, comme Xénophon , de faire une retraite en présence des Parthes , et vingt fois sur le point de succomber, s'écriait souvent en soupirant : « 0 dix mille * 1 »

ÉTUDE DIXIÈME

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