X OBJECTIONS
pour chaque genre d'animal, et un régime qui lui est propre ; celle de l'homme seul s'étend a tout. Le Tartare vit de chair crue de cheval , le Hollandais de poissons , un autre peuple de racines , un autre de laitage, et par tout pays on trouve des vieillards. Le vice seul et le chagrin abrègent la vie ; et je suis persuadé que les affections morales s'étendent si loin pour les hommes, que je ne crois pas qu'il y ait une seule maladie qui ne leur doive son origine.
Voici ce que pensait Socrate de la philosophie systématique de son siècle ; car elle s'est livrée , dans tous les âges, aux mêmes égarements. « Il ne » s'amusait point, dit Xénophon, à traiter des se- » crets de la nature , ni à rechercher comment a » été fait ce que les sophistes ont appelé monde , » ni quel puissant ressort gouverne toutes les cho- » ses célestes: au contraire, il montrait la folie de » ceux qui s'adonnent à ces contemplations, et il » demandait si c'était après avoir acquis une par- )> faite connaissance des choses humaines, qu'ils » entreprenaient la recherche des divines ; ou s'ils » croyaient être fort sages de négliger ce qui les » touche , pour s'occuper a ce qui est au-dessus » d'eux. Il s'étonnait encore comment ils ne » voient pas qu'il est impossible aux hommes de » rien comprendre a toutes ces merveilles, puisque » ceux qui ont la réputation d'y être les plus sa- » vants ont des opinions toutes contraires , et ne » peuvent s'accorder non plus que des insensés ; » car , comme entre les insensés , les uns n'ont » point de peur des accidents les plus épouvanta- » bles , et les autres craignent ce qui n'est pas à » craindre, de même, entre ces philosophes, les uns » ont cru qu'il n'y a point d'action qui ne se puisse » faire en public, ni de parole qu'on ne puisse dire » librement devant tout le monde; les autres, au » contraire, ont pensé qu'il fallait fuir la conver- » sation des hommes, et se tenir dans une perpé- » tuelle solitude; les uns ont méprisé les temples » et les autels, et ont enseigné de ne point hono- » rer les dieux ; les autres ont été si superstitieux » que d'adorer le bois, les pierres et les animaux » irraisonnables. Et quant a la science des choses » naturelles, les uns n'ont reconnu qu'un seul » être, les autres en ont admis un nombre infini ; » les uns ont voulu que toutes choses fussent dans » un mouvement perpétuel, les autres ont cru que » rien ne se meut; les uns ont dit que le monde » était plein de continuelles générations et corrup- » tions , et les autres assurent que rien ne s'en- » gendre ni ne se détruit. Il disait encore qu'il eût » bien voulu savoir cle ces gens-là s'ils avaient es-
ÉTUDE NEUVIÈME
» pérance de mettre quelque jour en pratique ce » qu'ils apprennent ; comme ceux qui savent un art » peuvent l'exercer quand il leur plaît, soit pour » leur utilité particulière, soit pour le service » de leurs amis; et s'ils s'imaginaient aussi, après » avoir trouvé les causes de tout ce qui se fait, » pouvoir donner les vents et les pluies, et dispo- » ser les temps et les saisons selon leurs besoins; » ou s'ils se contentaient de leur simple connais- » sance, sans en attendre jamais d'autre utilité*. »
Ce n'est pas que Socrate n'eût très bien étudié la nature ; mais il n'avait cessé d'en rechercher les causes que pour en admirer les résultats. Personne n'avait plus recueilli d'observations à ce sujet que lui. 11 les employait fréquemment dans ses conversations sur la Providence divine.
La nature ne nous présente de toutes parts que des harmonies et des convenances avec nos besoins, et nous nous obstinons à remonter aux causes qu'elle emploie, comme si nous voulions lui enlever le secret de sa puissance. Nous ne connaissons pas seulement les principes les plus communs qu'elle a mis dans nos mains et sous nos pieds. La terre , l'eau , l'air et le feu sont des éléments , disons-nous. Mais sous quelle forme doit paraître la terre pour être un élément? Cette couche appelée humus , qui la couvre presque partout, et qui sert de base au règne végétal , est un débris de toutes sortes de matières, de marne, de sable, d'argile , de végétaux. Est-ce le sable qui est sa partie élémentaire? mais le sable paraît être un débris de rocher. Est-ce le rocher qui est un élément? mais il paraît a son tour une agrégation de sable , comme nous le voyons dans les masses de grès. Lequel des deux , du sable ou du rocher , a été le principe de l'autre, et l'a précédé dans la formation du globe? Quand nous serions instruits de cette époque, nous ne tiendrions rien. Il y a des rochers formés de toutes sortes d'agrégations : le granit est composé de grains ; les marbres elles pierres calcaires , de pâte de coquilles et de madrépores. Il y a aussi des bancs de sable composés des débris de toutes ces pierres : j'ai vu du sable de cristal. Les poissons a coquilles , qui semblent nous donner des lumières sur la nature de la pierre calcaire , ne nous indiquent point l'origine primitive de cette matière ; car ils forment eux-mêmes leurs coquilles de ses débris qui nagent dans la mer. Les difficultés augmentent quand on veut expliquer la formation de tant de corps qui sortent et se nourrissent de la terre ; on a beau appeler à
* Xénophon , des Choses mémorables de Socrate, liv. I.
son secours les analogies, les assimilations, les homogénéités et les hétérogénéités. N'est-il pas étrange que des milliers d'espèces de végétaux résineux , huileux , élastiques , mous et combustibles, diffèrent en tout du sol dur et pierreux qui les produit ? Les philosophes siamois ne sont point embarrassés à ce sujet ; |car ils admettent dans la nature un cinquième élément, qui est le bois. Mais ce supplément ne peut pas les mener bien loin ; car il est encore plus étonnant que la matière animale se forme de la matière végétale, que celleci de la fossile. Comment devient-elle sensible, vivante et passionnée? On y fait intervenir, à la vérité , l'action du soleil. Mais comment le soleil pourrait-il être dans les animaux la cause de quelque affection morale, ou, si l'on aime mieux, de quelque passion , lorsqu'on ne voit pas qu'il agisse comme ordonnateur sur les parties mêmes des plantes ? Par exemple , son effet général est de dessécher ce qui est humide. Comment arrive- t-il donc que dans une pêche exposée a son action , la pulpe soit fondante au dehors , et le noyau qui est caché au dedans soit très dur, tandis que le contraire arrive dans le fruit du cocotier, qui est plein de lait au dedans , et revêtu en dehors d'une écale dure comme une pierre? Le soleil n'a pas plus | d'influence sur la construction mécanique des ani- i maux : leurs parties intérieures les plus abreuvées d'humeurs, de sang et de moelle, sont souvent les plus dures , comme les dents et les os; et les parties les plus exposées a l'action de sa chaleur sont' souvent très molles , comme les poils , les plumes, j les chairs et les yeux. Comment se fait-il encore j qu'il y ait si peu d'analogie entre les plantes ten«J dres , ligneuses , sujettes a pourrir , et la terre qui | les produit ; et entre les coraux et les madrépores j de pierres , qui forment des bancs si étendus entre ! les tropiques, et l'eau delà mer, où ils sont formés?; Il semble que le contraire eût dû arriver : l'eau i eût dû produire des plantes molles, et la terre !j des plantes solides. Si les choses existent ainsi , il y en a sans doute plus d'une raison ; mais j'en entrevois une qui me paraît fort bonne : c'est que, si ces analogies avaient lieu , les deux éléments seraient inhabitables en peu de temps : ils seraient bientôt comblés par leur propre végétation. La mer ne pourrait briser des madrépores ligneux, ni l'air dissoudre des forêts pierreuses.
On peut établir les mêmes doutes sur la naturel de l'eau. L'eau, disons-nous, est formée de petits] globules qui roulent les uns sur les autres : c'est ai la forme sphérique de ses éléments qu'il faut attri- j buer sa fluidité. Mais si ce sont des globules , il
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
; doit y avoir entre eux des intervalles et des vides, ! sans lesquels ils ne seraient pas susceptibles de | mouvement. Pourquoi donc l'eau est-elle incompressible? Si vous la comprimez fortement dans \ un tuyau, elle passera au travers de ses pores , s'il ! est d'or ; et elle le fera crever s'il est de fer. Quel- I que effort que vous y employiez , vous ne pourrez ; jamais la réduire à un plus petit volume. Mais ; loin de connaître la forme de ses parties intégranj tes, nous ignorons quelle est celle de leur ensemble. Est-ce d'être répandue en vapeurs invisibles dans l'air , comme la rosée ; ou rassemblée en brouillards dans les nuages , ou consolidée en masse dans les glaces , ou fluide enfin comme dans I les rivières? La fluidité, disons-nous, est un des j principaux caractères de l'eau. Oui, parcequenous | la buvons dans cet état , et que c'est sous ce rapport-là qu'elle nous intéresse le plus. Nous déterminons son caractère principal comme celui de tous les objets de la nature , par la raison que j'ai ] déjà dite, par notre principal besoin ; mais ce caractère même lui paraît étranger : elle ne doit sa i fluidité qu'a l'action de la chaleur; si vous l'en (privez , elle se change en glace. 11 serait bien singulier que, malgré nos définitions fondamentales, | l'état naturel de l'eau fût d'être solide , et que l'état naturel de la terre fût d'être fluide ; et c'est ce qui doit être si l'eau ne doit sa fluidité qu'à la ichaleur, et si la terre n'est qu'une agrégation de sables réunis par différents glutens, et rapprochés jd'un centre commun par l'action générale de la pesanteur.
Les qualités élémentaires de l'air ne sont pas plus faciles à déterminer. L'air est, disons-nous, un corps élastique : lorsqu'il est renfermé dans les grains de la poudre à canon , l'action du feu le dilate au point de lui donner la puissance de chasjser un boulet de fer à une distance prodigieuse. Mais comment , avec tant de ressort , pouvait-il jêtre comprimé dans des grains d'une poudre friaible? Si vous mettez même quelque matière liquide en fermentation dans un bocal , il en sortira mille -fois plus d'air que vous ne pourriez y en renfermer sans le rompre. Gomment cet air pouvait-il être contenu dans une matière molle et fluide, sans se dégager de lui-même? L'air chargé de vapeurs estréfrangible, disons-nousencore. Plus on avance jdans le nord, plus on y voit le soleil élevé sur l'horizon, au-dessus du lieu qu'il occupe dans le ciel. Les Hollandais qui passèrent, en 4597, l'hiver dans la Nouvelle-Zemble, après une nuit de plusieurs mois, virent reparaître le soleil quinze jours plus tôt qu'ils ne s'y attendaient. Voilà qui
va bien. Mais si les vapeurs rendent l'air réfrangible, pourquoi n'y a-t-il ni aurore, ni crépuscule , ni aucune réfraction durable de la lumière entre les tropiques , sur la mer même, où tant de vapeurs sont élevées par l'action constante du soleil, que l'horizon en est quelquefois tout embrumé?
Ce ne sont pas les vapeurs qui réfractent la lumière, dit un autre philosophe , c'est le froid ; car la réfraction de l'atmosphère n'est pas si grande à la fin de l'été qu'à la fin de l'hiver ? à l'équinoxe d'automne qu'à celui du printemps.
Je tombe d'accord de cette observation ; cependant , après des jours d'été très chauds , il y a réfraction dans le nord ainsi que dans nos climats tempérés , et il n'y en a point entre les tropiques : ainsi , le froid ne me paraît point être la cause mécanique de la réfraction , mais il en est la cause finale. Cette admirable multiplication de la lumière , qui augmente dans l'atmosphère à proportion de l'intensité du froid , me paraît une suite de cette même loi qui fait passer la lune dans les signes septentrionaux à mesure que le soleil les abandonne , et qui lui fait éclairer les longues nuits de notre pôle pendant que le soleil est sous l'horizon; car la lumière , de quelque espèce qu'elle soit , est chaude. Ces harmonies merveilleuses ne sont point dans la nature des éléments, mais dans la volonté de celui qui les a ordonnés pour les besoins des êtres sensibles.
Le feu nous offre encore de plus incompréhensibles phénomènes. Le feu d'abord est-il matière? La matière, suivant les définitions de la philosophie, est ce qui se divise en longueur , largeur et profondeur. Le feu ne se divise que suivant sa longueur perpendiculaire. Vous ne partagerez jamais une flamme ou un rayon de soleil dans sa largeur horizontale. Voilà donc une matière qui n'est divisible que dans deux dimensions. Déplus, elle n'a point de pesanteur , car elle s'élève toujours ; ni de légèreté , car elle descend , et pénètre les corps les plus bas. Le feu est, dit-on, renfermé dans tous les corps. Mais puisqu'il est dévorant , comment ne les consume-t-il pas? Comment peutil rester dans l'eau sans s'éteindre? Ces difficultés ; et plusieurs autres , ont porté Newton à croire que le feu n'était pas un élément , mais une certaine matière subtile mise en mouvement. A la vérité, les frottements et les chocs fontparaître lefeudans plusieurs corps. Mais pourquoi l'air et l'eau, quelque agités qu'ils soient , ne s'enflamment-ils point? Pourquoi l'eau même se refroidit-elle par le mouvement , elle qui n'est fluide que parcequ'elle est imprégnée de feu? Pourquoi, contre la nature de
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tous les mouvements , celui du feu va-t-il en se propageant, au lieu de s'arrêter? Tous les corps perdent leur mouvement en le communiquant. Si vous frappez plusieurs billes avec une seule, le mouvement se communique entre elles, se partage et se perd. Mais une étincelle de feu dégage d'une pièce de bois les particules de feu , ou de matière subtile, si l'on veut, qui y sont renfermées; et toutes ensemble accroissent leur rapidité au point d'incendier une forêt. Nous ne connaissons pas mieux ses qualités négatives. Le froid, disonsnous, est produit par l'absence de la chaleur; mais si le froid n'est qu'une qualité négative , pourquoi a-t-il des effets positifs? Si vous mettez dans l'eau une bouteille de vin glacé, comme je l'ai vu faire plus d'une fois en Russie , vous voyez en peu de temps la glace couvrir d'un pouce d'épaisseur les parois externes de la bouteille. Un bloc de glace refroidit l'atmosphère qui l'environne. Cependant les ténèbres , qui sont une négation de la lumière, n'obscurcissent point le jour qui les avoisine. Si vous ouvrez, dans un jour d'été , une grotte a la fois obscure et froide , la lumière environnante ne sera point du tout obscurcie par les ténèbres qui y étaient renfermées ; mais la chaleur de l'air voisin sera sensiblement affaiblie par l'air froid qui y était contenu. Je sais bien qu'on peut dire que, s'il n'y a point d'obscurcissement sensible dans le premier cas , c'est a cause de l'extrême rapidité de la lumière qui remplace les ténèbres ; mais ce serait augmenter la difficulté plutôt que la résoudre, et supposer que les ténèbres ont aussi des effets positifs que nous n'avons pas le temps d'observer.
C'est cependant sur ces prétendues connaissances fondamentales que nous avons élevé la plupart des systèmes de notre physique. Si nous sommes dans l'erreur ou dans l'ignorance au point du départ, nous ne tarderons pas à nous égarer dans le chemin : aussi il est incroyable avec quelle facilité, après avoir posé aussi légèrement nos principes , nous nous payons , dans les conséquences , de mots vagues et d'idées contradictoires.
J'ai vu, par exemple, la formation du tonnerre expliquée dans des livres de physique fort estimés. Les uns vous démontrent qu'il est produit par le choc de deux nuées , comme si des nuées ou des brouillards pouvaient jamais se choquer! D'autres vous disent que c'est l'effet de l'air dilaté par l'inflammation subite du soufre et du nitre qui nagent dans l'air. Mais, pour qu'il pût produire ces terribles détonations, il faudrait supposer que l'air fut renfermé dans un corps qui fît quelque résistance. Si vous enflammez un grand volume
de poudre a canon à l'air libre , elle ne détone | 311 point. Je sais bien qu'on imite l'explosion du ton- { 1 nerre dans l'expérience delà poudre fulminante; i mais les matières qu'on y emploie ont une sorte J 11 de ténacité. Elles éprouvent de la part de la cuil- j 1 1er de fer qui les contient une résistance contre laquelle elles réagissent quelquefois avec tant de j 1 force, qu'elles la percent. Après tout, imiter un j ' phénomène n'est pas l'expliquer. Les raisons ' 1 qu'on donne des autres effets du tonnerre n'ont j 1 pas plus de vraisemblance. Comme l'air se trouve j 1 rafraîchi après un orage , c'est , dit-on , le nitre | f qui est répandu dans l'atmosphère qui en est la I 1 cause ; mais ce nitre n'y était-il pas avant la dé- f tonation , pendant qu'on étouffait de chaleur? Le I nitre ne rafraîchit-il que quand il est enflammé? j ( A ce compte , nos batteries de canon devraient de- | 1 venir des glacières au milieu d'un combat, car il j 1 s'y brûle bien du nitre; cependant on est obligé de J 1 rafraîchir les canons avec du vinaigre ; car, quand j 1 ils ont tiré de suite une vinglaine de coups, on ' n'y peut supporter la main : la flamme du nitre , quoique instantanée, pénètre très fortement le métal , malgré son épaisseur. Il est vrai que leur cha- i leur peut venir aussi de l'ébranlement intérieur j de leurs parties. Quoi qu'il en soit, le refroidisse- ! ment de l'air, après un orage, provient, à mon ! avis , de cette couche d'air glacial qui nous environne, à douze ou quinze cents toises d'élévation, I et qui, étant divisée et dilatée a sa base par le feu j des nuées orageuses, s'écoule subitement dans notre atmosphère. C'est son mouvement qui détermine le feu du tonnerre à se diriger, contre sa nature ; vers la terre. Elle produit encore d'autres effets , que ni le temps ni le lieu ne me permettent pas de développer*.
Nous disions, le siècle dernier, que la terre était allongée sur ses pôles, et nousassurons aujourd'hui qu'elle y est aplatie. Je ne m'engagerai pas ici dans l'examen des principes d'où l'on a tiré cette dernière conséquence, et des observations dont on l'a appuyée. On fait dériver l'aplatissement de la terre
* La plupart de ces objections tombent sur les expériences d'une physique qui n'existe plus, et dont elles contribuèrent à renverser les idées systématiques. Il nous serait facile de placer ici le tableau dps théories nouvelles; mais de combien d'objections elles pourraient, à leur tour, devenir le sujet! que de contra- j dictions dans nos expériences , nos classifications , nos explications ! Un pareil travail serait donc inutile , puisqu'il ne rappel- I lerait que des systèmes qui doivent changer avec le temps, Ainsi , quoique les objections de Bernardin de Saint-Pierre ne s'adressent pas à la science du jour , elles ne perdent rien de leur intérêt pour les esprits habitués aux méditations profondes; car ils ont appris, par ces méditations mêmes , à ne voir dans les sciences que des opinions passagères , et non des vérités immuables. (A.-M.)
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
aux pôles d'une force centrifuge, à laquelle on attribue son mouvement même dans les deux, quoique cette prétendue force , qui a donné plus de diamètre a l'équateur de la terre, n'ait pas la force d'y élever une paille en l'air. On a vérifié, dit-on, l'aplatissement des pôles par les mesures de deux degrés terrestres, prises à grands frais , l'une au Pérou, près de l'équateur, et l'autre en Laponie, dans le voisinage des cercles polaires*. Ces expériences ont sans doute été faites par des savants célèbres; mais des savants aussi célèbres avaient prouvé, d'après d'autres principes et par d'autres expériences, que la terre était allongée sur ses pôles. Cassini évalue a cinquante lieues la longueur dont l'axe de la terre surpasse ses diamètres, ce qui donne à chacun des pôles vingt-cinq lieues d'élévation sur la circonférence du globe. Nous nous rangerons à l'opinion de ce fameux astronome si nous nous en rapportons au témoignage de nos yeux, puisque l'ombre de la terre paraît ovale sur ses pôles dans les éclipses centrales de lune, comme l'ont observé Tycho-Brahé et Kepler. Ces noms-là en valent bien d'autres.
Mais , sans nous en rapporter , sur des vérités naturelles, a l'autorité d'aucun homme, nous pouvons conclure, par desimpies analogies, le prolongement de l'axe de la terre. Si nous considérons , ainsi que nous l'avons dit, les deux hémisphères comme deux montagnes dont les bases sont à l'équateur, les sommets aux pôles, et l'Océan qui découle alternativement d'un de ces sommets, comme un grand fleuve qui descend d'une montagne, nous aurons , sous ce point de vue, des objets de comparaison qui nous serviront à déterminer le point d'élévation d'où part l'Océan , par la distance du lieu où il termine son cours. Ainsi le sommet du Chimboraço, la plus élevée des Andes du Pérou, d'où sort l'Amazone, ayant près d'une lieue et un tiers d'élévation au-dessus de l'embouchure de ce fleuve, qui en est éloignée en ligne droite de 26 degrés environ, ou de six cent cinquante lieues, on en peut conclure que le sommet du pôle doit être élevé sur la circonférence de j la terre de près de cinq lieues, pour avoir une hauteur proportionnée au cours de l'Océan, qui I s'étend jusque sous la ligne a 90 degrés de là, c'està-dire a deux mille deux cent cinquante lieues en lligne droite.
Si nous considérons maintenant que le cours de l'Océan ne se termine pas à la ligne , mais que
* Il est évident qu'on doit conclure de ces mesures mêmes que la terre est allongée aux pôles. Voyez l'explication des fi j gures , à la fin des Éludes.
lorsqu'il descend en été de notre pôle, il s'étend au-delà du cap de Bonne-Espérance jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie, où il forme le courant qu'on y appelle mousson occidentale, qui entoure presque le globe sous l'équateur, nous serons obligés de supposer au pôle d'où il part une élévation proportionnée au chemin qu'il parcourt, et de la tripler au moins, pour que ses eaux aient une pente suffisante. Je la suppose donc de quinze lieues ; et si on ajoute à cette hauteur celle des glaces qui y sont accumulées, et dont les prodigieuses pyramides ont quelquefois, dans les montagnes à glaces, le tiers de l'élévation des hauteurs qui les supportent, nous trouverons que le pôle n'a guère moins des vingt-cinq lieues de hauteur que Cassini lui a assignées.
Des flèches de glace de dix lieues de hauteur ne sont pas disproportionnées au centre des coupoles de glace de deux mille lieues de diamètre qui couvrent en hiver notre hémisphère septentrional, et qui ont encore dans l'hémisphère austral , au mois de février , c'est-à-dire dans le plein été de cet hémisphère, des bords aussi élevés que des promontoires, et trois mille lieues au moins de circonférence, comme l'a reconnu le capitaine Cook, qui en a fait le tour en \ 775 et \ 77 h .
L'analogie que j'établis entre les deux hémisphères de la terre , les pôles , et l'Océan qui en découle , avec deux montagnes , leurs pics , et les fleuves qui en sortent , est dans l'ordre des consonnances du globe, qui en présente un grand nombre de semblables dans les continents et dans la plupart des îles, qui sont de petits continents en abrégé.
Il semble que la philosophie ait affecté, de tout temps , de chercher des causes fort obscures pour expliquer les effets les plus communs, afin de se faire admirer du vulgaire, qui en effet n'admire guère que ce qu'il ne comprend pas. Elle n'a pas manqué, pour profiter de cette faiblesse des hommes, de s'envelopper du faste des mots, ou des mystères de la géométrie , pour leur en imposer davantage. Combien de siècles n'a-t-elle pas fait retentir dans nos écoles l'horreur du vide qu'elle attribuait à la nature! Que de démonstrations prétendues savantes en ont été faites, qui devaient couvrir d'une gloire immortelle leurs auteurs, dont on ne parle plus ! D'un autre côté, elle dédaigne de s'arrêter aux observations simples, qui mettent à la portée de tous les hommes les harmonies qui unissent tous les règnes de l'univers. Par exemple ; la philosophie de nos jours refuse à la lune toute influence sur les végétaux et sur les
ÉTUDE NEUVIÈME
animaux : cependant il est certain que le plus grand accroissement des plantes se fait pendant la nuit; qu'il y a plusieurs végétaux même qui ne fleurissent que pendant ce temps-là; que des classes nombreuses d'insectes, d'oiseaux, de quadrupèdes et de poissons règlent leurs amours, leurs chasses et leurs voyages sur les différentes phases de l'astre des nuits *. Mais comment s'arrêter a l'expérience des jardiniers et des pêcheurs? comment se résoudre a penser et à parler comme eux? Si la philosophie nie l'influence de la lune sur les petits objets de la terre, elle lui en suppose une très grande sur le globe même , sans s'embarrasser de se contredire : elle affirme que la lune, en passant sur l'Océan, le presse ou l'attire, et occasionne ainsi le flux des marées sur ses rivages. Mais comment la lune peut-elle comprimer ou attirer notre atmosphère, qui ne s'étend, dit-on, qu'a une vingtaine de lieues de nous? Et quand on supposerait une matière subtile et capable d'un grand ressort, qui s'étendrait depuis la surface de nos mers jusqu'au globe de la lune, comment cette matière pourrait-elle éprouver cette influence, si on ne la suppose renfermée dans un canal? Ne doitelle pas, dans l'état actuel, s'étendre à droite et à gauche, sans que l'action de la planète puisse se faire sentir sur aucun point déterminé de la circonférence de notre globe? D'ailleurs, pourquoi la lunen'agit-ellepassurles laesetsur lesmersdepeu d'étendue, où il n'y a pas de marées ? Leur petitesse ne doit pas plus les soustraire à sa gravitation qu'à sa lumière. Pourquoi sont-elles presque insensibles au fond de la Méditerranée? Pourquoi éprouventelles, en beaucoup de lieux, des mouvements d'intermittence et des retards de deux ou trois jours? Pourquoi enfin, au nord, viennent-elles du nord, de l'est ou de l'ouest , et non du sud , comme l'ont observé avec surprise Martens , Barents , Linschoten et Ellis, qui s'attendaient à les voir venir de l'équateur, comme sur les côtes de l'Europe? A la vérité, les principaux mouvements de la mer arrivent, dans notre hémisphère, dans les mêmes temps que les principales phases de la lune ; mais on n'en doit pas conclure leur dépendance, étendes observations ont été confirmées par plusieurs observations récentes , et surtout par celles de Spallanzani sur les anguilles qui naissent dans les lagunes du lac de Comacchio , près de Venise. Ce n'est qu'au milieu des nuits sombres et orageuses que ces poissons sortent par troupes du sein des eaux, glissent dans les prairies, traversent les champs, et, sans autre guide que leur instinct , se dirigent vers la mer , où ils vont se précipiter. Tantquela troupe est dans l'obscurité, elle continue son voyage: mais si le plus faible rayon de la lune vient à briller dans le ciel , toutes les anguilles restent immobiles : la nuit la plus sombre peut seule leur rendre le mouvement. (A.-M. )
core moins l'expliquer par des lois qui ne sont pas démontrées. Les courants et lesmaréesde l'Océan viennent, comme je crois l'avoir prouvé, des effusions des glaces des pôles, qui dépendent à leur tour de la variété du cours du soleil , qui s'approche plus ou moins de l'un ou l'autre pôle; et comme les phases de la lune sont elles-mêmes ordonnées avec le cours de cet astre , voilà pourquoi les unes et les autres arrivent dans les mêmes temps. De plus, la lune dans son plein a une chaleur effective et évaporante, comme je l'ai déjà dit : elle doit donc agir sur les glaces des pôles , surtout lorsqu'elle est pleine*. L'Académie des sciences avait assuré autrefois que sa lumière n'échauffait pas, d'après des expériences faites sur ses rayons et la boule d'un thermomètre , avec un miroir ardent ; mais ce n'est pas la première erreur où nous ayons été induits par nos livres et par nos machines , comme nous le verrons lorsque nous parlerons de la décomposition du rayon solaire par le prisme. Ce n'est pas non plus la première fois qu'une assemblée de savants a adopté sans examen une opinion, d'après l'autorité de ceux qui font des expériences avec beaucoup de faste et d'appareil. Yoilà comme les erreurs s'accréditent. On a détruit celle-ci d'abord à Rome, ensuite à Paris, par une expérience fort simple. Quelqu'un s'est avisé d'exposer un vase plein d'eau à la lumière de la lune, et d'en mettre un semblable à l'ombre. L'eau du premier vase s'est évaporée bien plus promptement que celle du second.
Nous avons beau faire, nous ne pouvons saisir dans la nature que des résultats et des harmonies; partout les premiers principes nous échappent. Ce qu'il y a de pis dans tout ceci, c'est que les méthodes de nos sciences ont influé sur nos mœurs et sur la religion. Il est fort aisé de faire méconnaître aux hommes une intelligence qui gouverne toutes choses, lorsqu'on ne leur présente plus pour causes pi emièresquedes moyens mécaniques. Oh! ce n'est pas par eux que nous nous dirigerons vers ce ciel que nous prétendons connaître. Les plus grands hommes ont cherché vers lui leur dernier asile. Cicéron se flattait, après sa mort, d'habiter les étoiles, et César d'y veiller aux deslins des Romains. Une infinité d'autres hommes ont borné leur bonheur futur à présider à des mausolées, à des bocages, à des fontaines; d'autres, à se réunir à l'objet de leurs amours. Et nous, qu'espérons-
* Voyez, à la fin des Études, une note où l'auteur rapporte un morceau de rline relatif à ce sujet. (A.-M.)
RÉPONSES AU
; nous maintenant de la terre et du ciel, où nous ne ! voyons plus que les leviers de nos faibles machi- [ nés? Quoi ! pour prix de nos vertus, notre sort sej rait d'être confondus avec les éléments ? Votre ame, ô sublime Fénelon , serait exhalée en air inflam- ! mable, et elle aurait eu , sur la terre, le sentiment j d'un ordre qui n'était pas même dans les cieux ! ' Comment, parmi ces astres si lumineux, il n'y j aurait que des globes matériels ; et dans leurs mouvements si constants et si variés, que d'aveugles attractions ! Quoi ! tout serait matière insensible autour de nous ; et l'intelligence n'aurait été donnée à l'homme, qui ne s'est rien donné, que pour le I rendre misérable ! Quoi ! nous serions trompés par le sentiment involontaire qui nous fait lever les 1 yeux au ciel, dans l'excès de la douleur, pour y | chercher du secours? L'animal, près de finir sa | carrière, s'abandonne tout entier à ses instincts j naturels : le cerf aux abois se réfugie aux lieux i les plus écartés des forêts , content de rendre l'es- I prit forestier qui l'anime sous leurs ombres hospi- | talières ; l'abeille mourante abandonne les fleurs, ; vient expirer à l'entrée de sa ruche, et léguer son j instinct social à sa chère république ; et l'homme , | en suivant sa raison , ne trouverait rien dans l'uj nivers digne de recevoir ses derniers soupirs ! Des j amis inconstants, des parents avides, une patrie ingrate, une terre rebelle à ses travaux, des cieux indifférents au crime et à la vertu, ce serait là le but de sa dernière espérance 1
Ah ! ce n'est pas ainsi que la nature a fait ses ré- | partitions. C'est nous qui nous égarons avec nos i sciences vaines. En portant les recherches de noj tre esprit jusqu'aux principes de la nature et de la j Divinité même, nous en avons détruit en nous le ! sentiment. Il nous est arrivé la même chose qu'à ce paysan qui vivait heureux dans une petite vallée des Alpes. Un ruisseau qui descendait de ces montagnes fertilisait son jardin. 11 adora long-temps en paix la naïade bienfaisante qui lui distribuait ses eaux . et qui lui en augmentait l'abondance et la fraîcheur avec les chaleurs de l'été. Un jour il lui vint en fantaisie de découvrir le lieu où elle cachait son urne inépuisable. Pour ne pas s'égarer , il remonte d'abord le cours de son ruisseau. Peu à peu il s'élève dans la montagne. Chaque pas qu'il y fait lui découvre mille objets nouveaux, des campagnes, des forêts, des fleuves, des royaumes, de vastes mers. Plein de ravissement, il se flatte de parvenir bientôt au séjour où les dieux président | aux destins de la terre. Mais, après une pénible ; marche, il arrive au pied d'un effroyable glacier. 11 ne voit plus autour de lui que des brouillards ,