‹ Œuvres;Chapitre 86 sur 236 · DE L'HARMONIE · texte numérisé non relu

DE L'HARMONIE

sur leurs pétales. D'autres, au contraire \ comme les abeilles de l'Amérique, n'ont point d'aiguillon, jparcequ'elles placent leurs ruches dans des troncs ïi'arbres épineux qui y sont fort communs: ce |sont les arbres qui portent leurs défenses. Il y a bien d'autres convenances parmi les autres espèces d'abeilles, qui nous sont tout-a-fait inconnues. Cependant, cette grande natiori, si variée dans ses polonies, et si étendue dans ses possessions, n'est qu'une bieu petite famille de la classe des mouches, dont nous connaissons, dans notre seul cli- (nat, près de six mille espèces , la plupart aussi distinctes les unes des autres, en formes et en instincts, que les abeilles elles-mêmes le sont des autres mouches. Si nous comparions les relations de cette classe volatile si nombreuse avec toutes (les parties du règne végétal et animal, nous trouverions une multitude innombrable d'ordres difjférents de convenances; et si nous les joignions à iceux que nous présenteraient les légions des papillons , des scarabées, des sauterelles et des autres insectes qui volent aussi, nous les multiplierions a l'infini. Cependant, tout cela serait peu de chose, comparé aux industries des autres insectes qui jrampent, qui sautent, qui nagent, qui grimpent, Iqui marchent, qui sont immobiles, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui ides premiers; et l'histoire de ceux-ci, jointe a celle des autres , ne serait encore que celle du petit peuple de cette grande république du monde remplie de flottes innombrables de poissons , et de légions infinies de quadrupèdes, d'amphibies et d'oiseaux. Toutes leurs classes , avec leurs divisions et subdivisions , dont le moindre individu iprésente une sphère très étendue de convenances, |ne sont elles-mêmes que des convenances particulières, des rayons et des points de la sphère générale , dont l'homme seul occupe le centre et en trevoit l'immensité.

Il résulte du sentiment de l'ordre général deux autres sentiments : l'un qui nous jette insensible ment dans le sein de la Divinité, et l'autre qui nous ramène à nos besoins; l'un qui nous montre pour cause un être infini en intelligence hors de nous ; et l'autre, pour fin un être très borné dans nous-mêmes. Ces deux sentiments caractérisent les deux puissances, spirituelle et corporelle , qui composent l'homme. Ce n'est pas ici le lieu de les développer ; il me suffit de remarquer que ces deux sentiments naturels sont les sources générales du plaisir que nous donne l'ordre de la nature Les animaux ne sont touchés que du second, dans un degré fort borné.

Une abeille a le sentiment de l'ordre de sa ruche; mais elle ne connaît rien au-delà. Elle ignore celui qui dirige les fourmis dans leur fourmilière, quoiqu'elle les ait vues souvent occupées de leurs travaux. Elle irait en vain , après le renversement de sa ruche, se réfugier, comme républicaine, au milieu de leur république. En vain , dans son malheur , elle leur ferait valoir les qualités qui lui sont communes avec elles et qui font fleurir les sociétés, la tempérance, le goût du travail, l'amour de la patrie, et surtout celui de l'égalité, joint à des talents supérieurs; elle n'éprouverait de leur part ni hospitalité, ni considération, ni pitié; elle ne trouverait pas même d'asile parmi d'autres abeilles d'une espèce différente ; car chaque espèce a sa sphère qui lui est assignée, et c'est par un effet de la sagesse de la nature ; car autrement , les espèces les mieux organisées ou les plus fortes chasseraient les autres de leurs domaines. Il résulte de là que la société des animaux ne peut subsister que par des passions , et celle des hommes que par des vertus. L'homme seul , de tous les animaux , a le sentiment de l'ordre universel, qui est celui de la Divinité même; et en portant par tonte la terre les vertus qui en sont les fruits , quelles que soient les différences que les préjugés mettent entre les hommes , il est sûr de rapprocher de lui tous les cœurs. C'est par ce sentiment de l'ordre universel qui a dirigé votre vie que vous êtes devenus les hommes de toutes les nations, et que vous nous intéressez encore lors même que vous n'êtes plus, Aristide, Socrate, Marc-Aurèle, divin Fénelon ; et vous aussi, infortuné Jean- Jacques!

de l'harmonie. >

La nature oppose les êtres les uns aux autres , afin de produire entre eux des convenances. Cette loi a été connue dans la plus haute antiquité. On la trouve en plusieurs endroits de l'Ecriture sainte. La voici dans un passage de Y Ecclésiastique* :

i 25. Omnia duplicia , unum contra unum , et non fecit quidquam déesse.

« Chaque chose a son contraire , l'une est opposée à l'autre , » et rien ne manque aux œuvres de Dieu. »

Je regarde cette grande vérité comme la clef de toute la philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : « Rien n'a été fait » en vain. » Elle est la source du goût dans les arts et dans l'éloquence. C'est des contraires que naissent les plaisirs de la vue, de l'ouïe, du tou-

*Chap. xlu.

ÉTUDE DIXIÈME

cher, du goût, et tous les attraits de la beauté, en quelque genre que ce soit. Mais c'est aussi des contraires que viennent la laideur, la discorde, et toutes les sensations qui nous déplaisent. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que la nature emploie les mêmes causes pour produiredes effets si différents. Quand elle oppose les contraires, elle fait naître en nous des affections douloureuses; et elle nous en fait éprouver d'agréables lorsqu'elle les confond. De l'opposition des contraires naît la discorde, et de leur réunion l'harmonie.

Cherchons dans la nature quelques preuves de cette grande loi. Le froid est opposé au chaud, la lumière aux ténèbres , la terre à l'eau , et l'harmonie de ces éléments contraires produit des effets ravissants; mais si le froid succède rapidement à la chaleur, ou la chaleur au froid , la plupart des végétaux et des animaux, exposés à ces révolutions subites , courent risque de périr. La lumière du soleil est agréable; mais si un nuage noir tranche avec l'éclat de ses rayons, ou si des feux vifs brillent au sein d'une nuée obscure , tels que ceux des éclairs, notre vue éprouve, dans les deux cas , des sensations pénibles. L'effroi de l'orage augmente si le tonnerre y joint ses terribles éclats entremêlés de silences , et il redouble si les oppositions de ces feux et de ces obscurités, de ces tumultes et de ces repos célestes , se font sentir dans les ténèbres et le calme de la nuit.

La nature oppose pareillement , sur la mer , l'écume blanche des flots à la couleur noire des rochers , pour annoncer de loin aux matelots le danger des écueils. Souvent elle leur donne des formes analogues a la destruction , telles que celles des bêtes féroces, d'édifices en ruines, ou de carènes de vaisseaux renversés. Elle en fait même partir des bruits sourds semblables a des gémissements, et entrecoupés de longs intervalles. Les anciens croyaient voir dans le rocher do Scylla une femme hideuse, dont la ceinture était entourée d'une meute de chiens qui aboyaient. Nos marins ont donné aux écueils du canal de Bahama, si fameux par leurs naufrages, le nom de Martyrs, parcequ'ils offrent, a travers les bruines des flots qui s'y brisent , l'affreux spectacle d'hommes empalés, et exposés sur des roues. On croit même entendre sortir de ces lugubres rochers des soupirs et des sanglots.

La nature emploie également ces oppositions heurtées et ces signes funèbres , pour exprimer les caractères des bêtes cruelles et dangereuses dans tous les genres. Le lion, errant la nuit dans les so-

litudes de l'Afrique, annonce de loin ses approches par desrugissements tout-a-fait semblables aux roulements du tonnerre. Les feux vifs et instantanés qui sortent de ses yeux dans l'obscurité lui donnent encore l'apparence de ce terrible météore. Pendant l'hiver, les hurlements des loups dans les forêts du nord ressemblent aux gémissements des vents qui en agitent les arbres ; les cris des oiseaux de proie sont aigus, glapissants, et entrecoupés de sons graves. 11 y en a même qui font entendre les accents de la douleur humaine. Tel est le lome *, espèce d'oiseau de mer qui se repaît, sur les écueils de la Laponie, des cadavres des animaux qui y échouent : il crie comme un homme qui se noie. Les insectes nuisibles présentent les mêmes oppositions et les mêmes signes de destruction. Le cousin, avide du sang humain, s'annonce à la vue par des points blancs dont son corps rembruni est piqueté, et a l'ouïe par des sons aigus qui interrompent le calme des bocages. La guêpe carnassière est bardée , comme le tigre, de bandes noires sur un fond jaune. On trouve fréquemment dans nos jardins, au pied des arbres qui dépérissent , une espèce de punaise allongée, qui porte sur son corps rouge marbré de noir le masque d'une tête de mort. Enfin, les insectes qui attaquent nos personnes mêmes, quelque petits qu'ils soient , se distinguent par des oppositions tranchées de couleur avec celle des fonds où ils vivent.

Mais lorsque deux contraires viennent a se confondre, en quelque genre que ce soit, on en voit I naître le plaisir , la beauté et l'harmonie. J'appelle j l'instant et le point de leur réunion expression \ harmonique. C'est le seul principe que j'aie pu | apercevoir dans la nature ; car ses éléments mêmes ] ne sont pas simples, comme nous l'avons vu ; ils j présentent toujours des accords formés de deux j contraires, aux analysesles plus multipliées. Ainsi, j en reprenant quelques uns de nos exemples , les ! températures les plus douces et les plus favorables en général a toute espèce de végétation sont cel- 1 les des saisons où le froid se mêle au chaud, comme celles du printemps et de l'automne. Elles occa- j sionnent alors deux sèves dans les arbres, ce que j ne font pas les plus fortes chaleurs de Tété. Les et- < fets les plus agréables de la lumière et des ténè- j bres sont produits lorsqu'elles viennent à se con- i fondre , et a fonner ce que les peintres appellent des clairs-obscurs et des demi-jours. Voilà pour-

* Ou lumme , espèce de plongeon. Voyez Jean Schiffer,

Histoire de, Laponie.

DÈS COULEURS

quoi les heures de la journée les plus intéressantes jsont celles du matin et du soir; ces heures où , dit La Fontaine dans sa fable charmante de Pij- \rame et Thisbé, l'ombre et le jour luttent dans I les champs azurés. Les sites les plus aimables sont ceux où les eaux se confondent avec les terres : ce ï qui a fait dire au bon Plutarque que les voyages de terre les plus plaisants étaient ceux qui se faisaient le long de la mer ; et ceux de la mer , a leur tour, ceux qui se faisaient le long de la terre. Vous verrez ces mêmes harmonies résulter des saveurs et des sons les plus opposés, dans les plaisirs du goût et de l'ouïe.

Nous allons examiner la constance de cette loi , par les principes mêmes par lesquels la nature nous donne les premières sensations de ses ouvrages, qui sont les couleurs ; les formes et les mouvements.

DES COULEURS

Je me garderai bien de définir les couleurs, et encore plus d'en expliquer l'origine. Ce sont , disent nos physiciens , des réfractions de la lumière ! sur les corps, comme le démontre le prisme, qui, j en brisant un rayon de soleil , le décompose en sept rayons colorés qui se développent suivant cet ordre: le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo, et le violet. Ce sont là , selon eux , les sept couleurs primitives. Mais, comme je l'ai | dit, j'ignore ce qui est primitif dans la nature. Je d j pourrais leur objecter que, si les couleurs des obi jets ne naissent que delà réfraction de la lumière I j du soleil, elles devraient disparaître à la lueur de f I nos bougies , car celle-ci ne se décompose au fi ! prisme que bien faiblement; mais je m'en tiendrai i à quelques réflexions sur le nombre et l'ordre de |ij j ces sept prétendues couleurs primitives. D'abord, et j il est évident qu'il y en a quatre qui sont composées : car l'orangé est composé du jaune et du rouge ; le vert, du jaune et du bleu ; le violet, du bleu et du rouge; et l'indigo n'est qu'une teinte de bleu surchargée de noir : ce qui réduit les couleurs solaires à trois couleurs primordiales, qui sont le jaune, le rouge et le bleu, auxquelles si nous joignons le blanc , qui est la couleur de la lumière, et le noir, qui en est la privation, nous aurons cinq couleurs simples, avec lesquelles on peut composer toutes les nuances imaginables.

Nous observerons ici que nos machines de physique nous trompent avec leur air savant, nonseulement parcequ'elles supposent à la nature de faux éléments, comme lorsqucle prisme nous donne des couleurs composées pour des couleurs primi- Bernardin,

tives , mais en lui en soustrayant de véritables : car combien de corps blancs et noirs doivent être réputés sans couleur, attendu que ce même prisme ne manifeste pas leurs teintes dans la décomposition du rayon solaire! Cet instrument nous induit encore en erreur sur l'ordre naturel de ces mêmes couleurs, en le commençant par le rayon rouge, et en le terminant parle rayon violet. L'ordre des couleurs dans le prisme n'est donc qu'une décomposition triangulaire d'un rayon de lumière cylindrique, dont les deux extrêmes, le rouge et le violet, participent l'un de l'autre sans la terminer; de sorte que le principe des couleurs, qui est le rayon blanc, et sa décomposition progressive, ne s'y manifestent plus. Je suis même très porté à croire qu'on peut tailler un cristal avec tel nombre d'angles qui donneraient aux réfractions du rayon solaire un ordre tout différent, et qui en multiplieraient les couleurs prétendues primitives bien au-delà du nombre de sept. L'autorité de ce polyèdre deviendrait tout aussi respectable que celle du prisme, si des algébristes y appliquaient quelques calculs un peu obscurs, et quelques raisonnements de la philosophie corpusculaire, comme ils ont fait aux effets de celui-là.

Nous nous servirons d'un moyen moins savant pour nous donner une idée de la génération des couleurs et de la décomposition du rayon solaire. Au lieu de les examiner dans un prisme de verre, nous les considérerons dans les cieux , et nous y verrons les cinq couleurs primordiales s'y développer dans l'ordre où nous les avons annoncées.

Dans une belle nuit d'été , quand le ciel est serein, et chargé seulement de quelques vapeurs légères, propres à arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu'ils traversent les extrémités de notre atmosphère, transportez-vous dans une campagne d'où l'on puisse apercevoir les premiers feux de l'aurore. Vous verrez d'abord blanchir, à l'horizon, le lieu où elle doit paraître; et cette espèce d'auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube, du mot latin alba, qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel, et se teint en jaune à quelques degrés audessus de l'horizon; le jaune, en s'élevant à quelques degrés plus haut , passe à l'orangé; et cette nuance d'orangé s'élève au-dessus en vermillon vif qui s'étend jusqu'au zénith. De ce point vous apercevez au ciel, derrière vous, le violet à la suite du vermillon, puis l'azur, ensuite le gros bleu ou indigo; et enfin le noir tout-à-fait à l'occident.

Quoique ce développement de couleurs présente une multitude infinie de nuances intermédiaires

ÉTUDE DIXIÈME

qui se succèdent assez rapidement, cependant il y à un moment , et , si je me le rappelle bien , c'est celui où le soleil est près de montrer son disque, où le blanc éblouissant se fait voir à l'horizon ; le jaune pur, à quarante-cinq degrés d'élévation; la couleur de feu, au zénith , à quarante-cinq degrés au-dessous; vers l'occident, le bleu pur ; et à l'occident même, le voile sombre de la nuit, qui touche encore l'horizon. Du moins j'ai cru remarquer cette progression entre les tropiques , où il n'y a presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres, comme dans nos climats.

J.-J. Rousseau me disait un jour que, quoique le champ de ces couleurs célestes soit le bleu , les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte, comme il arrive dans nos couleurs matérielles, lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel, nonseulement entre les tropiques , mais sur l'horizon de Paris. À la vérité, cette couleur ne se voit guère ici que dans quelque belle soirée de l'été. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. 11 y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de rousses, de noires, de grises, de livides, de couleur marron, et de celle de gueule de four enflammé. Quanta celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes, qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais, quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l'occident, en les eroisant les uns sur les autres comme les mailles d'un panier a jour. Ils jettent, sur les côtés de ce réseau, les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes, et les entassent les uns sur les autres comme les Cordilières du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers; ensuite, vers le soir, ils calmissent un peu , comme s'ils craignaientde déranger leur ouvrage . Quand le soleil vient a descendre derrière ce magnifique réseau , on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet, que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d'un filet d'or; et

les deux autres, qui devraient être dans l'ombre , sont teints d'un superbe hacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith , bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste , et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce momen t qu'on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent , dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc qui fuient a perte de vue dans le blanc, ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et la sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici, ce sont de sombres rochers, percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là, ce sont de longues grèves sablées d'or , qui s'étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates , | et verts comme l'émeraude. La réverbération de j ces couleurs occidentales se répand sur la mer, dont 1 elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. I Lesmatelots, appuyés sur les passavants du navire, ' admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux a l'heure de la prière , et semble les inviter a élever leurs I cœurs comme leurs vœux vers les cieux. Il change | à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré; et ce qui était coloré est dans j l'ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances; ce sont tour h tour des îles, des hameaux , des collines plantées de palmiers , de grands ponts qui traversent des fleuves ,^Ies campagnes d'or, d'améthystes, de rubis; ou plutôt ce n'est rien de tout cela; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre, ni aucune langue exprimer.

Il est très remarquable que tous les voyageurs qui ont monté, en différentes saisons, sur les montagnes les plus élevées du globe, entre les tropiques et hors des tropiques, au milieu du continent ou dans les îles, n'ont aperçu dans les nuages qui étaient au-dessous d'eux qu'une surface grise et j plombée, sans aucune variation de couleur, et semblable a celle d'un lac. Cependant le soleil éclairait s ces nuages de toute sa lumière; et ses rayons pou- | vaient y combiner, sans obstacle, toutes les lois de I la réfraction , auxquelles notre physique les a as-

DES COULEURS

sujettis. Il s'ensuit de cette observation, que je répéterai encore ailleurs à cause de son importance, qu'il n'y a pas une seule nuance de couleur employée en vain dans l'univers; que ces décorations célestes sont faites pour le niveau de la terre , et que leur magnifique point de vue est pris de l'habitation de l'homme.

Ces concerts admirables de lumières et déformes, qui ne se manifestent que dans la partie inférieure des nuages, la moins éclairée du soleil, sont produits par des lois qui me sont tout-à-fait inconnues. Mais quelle que soit leur variété, elles s'y réduisent à cinq couleurs; le jaune y paraît une génération du blanc, le rouge une nuance plus foncée du jaune, le bleu une teinte de rouge plus renforcée, et le noir la dernière teinte du bleu. On ne peut douter de cette progression lorsqu'on iobserve le matin , comme je l'ai dit , le développement de la lumière dans les cieux ; vous y voyez jces cinq couleurs, avec leurs nuances intermédiaires , s'engendrer les unes des autres a peu près dans cet ordre : le blanc, le jaune-soufre, le jaunecitron, lejaune-d'œuf, l'orangé, la couleur aurore, Ile ponceau, le rouge plein , le rouge carminé, le pourpre, le violet, l'azur, l'indigo, et le noir. Chacune de ces couleurs ne semble être qu'une jteinte forte de celle qui la précède, et une teinte [légère de celle qui la suit; en sorte que toutes bnsemble ne paraissent que des modulations d'une progression dont le blanc est le premier terme, et je noir le dernier.

î Dans cet ordre, où. les deux extrêmes, le blanc ti le noir, c'est-a-dire la lumière et les ténèbres, Produisent en s'harmoniant tant de couleurs différentes, vous remarquerez que la couleur rouge lient le milieu, et qu'elle est la plus belle de toujes, au jugement de tous les peuples. Les Russes, !)oiir dire qu'une fille est belle , disent qu'elle est jouge. Ils l'appellent crastna devitsa : chez eux , )eau et rouge sont synonymes. On faisait au Pérou tau Mexique un cas infini du rouge. Le plus beau Présent que l'empereur Montézuma crut faire à jlortez fut de lui donner un collier d'écrevisses ui avaient naturellement cette riche couleur \ la seule demande que fit le roi de Sumatra aux espagnols qui abordèrent les premiers dans son âys, et qui lui présentèrent beaucoup d'échantil- )ns du commerce et de l'industrie de l'Europe, p réduisit à du corail et a del'écarlate**; et il leur romit de leur donner en retour toutes les épiceries et les marchandises de l'Indedont ils auraient

* Voyez Herrera.

"Voyez Histoire générale des voyages, par l'abbé Prévost.

1 besoin. On trafique désavantageusement avec les nègres, les Tartares, les Américains et les Indiens orientaux, si on ne leur apporte des étoffes rouges. Les témoignages des voyageurs sont unanimes sur la préférence que tous les peuples donnent a cette couleur. Je pourrais en rapporter une infinité de preuves, si je ne craignais d'être ennuyeux. J'ai indiqué seulement l'universalité de ce goût , pour faire voir la fausseté de cet axiome philosophique, qui dit que les goûts sont arbitraires ; ou , ce qui est la même chose, qu'il n'y a point dans la nature de lois pour la beauté, et que nos goûts sont des effets de nos préjugés. C'est tout le contraire ; ce sont nos préjugés qui corrompent nos goûts naturels, qui sans eux seraient les mêmes par toute la terre. C'est par une suite de ces préjugés que les Turcs préfèrent lacouleur verte à toutes les autres, pareeque , selon la tradition de leurs docteurs, c'était la couleur favorite de Mahomet, et que ses descendants ont, seuls de tous les turcs, le privilège de porter le turban vert. Mais, par une autre prévention , les Persans leurs voisins méprisent le vert, parcequ'ils rejettent les traditions de ces docteurs turcs, et qu'ils ne reconnaissent point cette parenté de leur prophète , étant sectateurs d'Ali. Par une autre chimère, le jaune paraît aux Chinois la plus distinguée de toutes les couleurs, pareeque c'est celle de leur dragon emblématique; le jaune est à la Chine la couleur impériale, comme le vert l'est en Turquie. D'ailleurs, suivant le rapport d'Isbrand-Ides, les Chinois représentent sur leurs théâtres les dieux et les héros le visage teint d'une couleur de sang* . Toutes ces nations, la couleur politique exceptée, regardent le rouge comme la plus belle; ce qui suffit pour établir h son égard une unanimité de préférence.

Mais sans nous arrêter davantage au témoignage variable des hommes, il suffit de celui de la nature. C'est avec le rouge que la nature rehausse les parties les plus brillantes des plus belles fleurs. Elle en a coloré entièrement la rose, qui en est la reine ; elle a donné ce! te teinture au sang, qui est le principe de la vie dans les animaux; elfe en revêt aux Indes le plumage de la plupart des oiseaux, surtout dans la saison des amours. Il y a peu d'oiseaux alors a qui'elle ne donne quelque nuance de cette riche couleur. Les uns en ont la tête couverte, comme ceux qu'on appelle cardinaux ; d'autres eu ont des, pièces de poitrine, des colliers, des capuchons, des épaulettes. Il y en a qui conservent entièrement le fond gris ou brun de leurs plumes,

* Voyage de Moscou à la Chine, par Isbrand-ïdes , p. lit,

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mais qui sont glacés do rouge, comme si on les eût roulés dans le carmin. D'autres en sont sablés, comme si on eût soufflé sur eux quelque poudre d'écarlate. Ils ont avec cela des piquetures blanches mêlées parmi, qui y produisent un effet charmant : c'est ainsi qu'est peint un petit oiseau des Indes appelé bengali. Mais rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique, qui porte sur son plumage gris-de-perle, précisément à l'endroit du cœur, une tache sanglante mêlée de différents rouges , parfaitement semblable a une blessure: il semble que cet oiseau , dédié a l'Amour , porte la livrée de son maître , et qu'il a servi de but à ses flèches. Ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que ces riches teintes coralines disparaissent dans la plupart de ces oiseaux après la saison d'aimer, comme si c'étaient des habits de parade qui leur eussent été prêtés par la nature seulement pour le temps des noces.

La couleur rouge, située au milieu des cinq couleurs primordiales, en est l'expression harmonique par excellence, et le résultat, comme nous l'avons dit, de l'union de deux contraires, la lumière et les ténèbres. 11 y a encore des teintes fort agréables qui se composent d'oppositions d'extrêmes. Par exemple, de la seconde et de la quatrième couleur, c'est-à-dire du jaune et du bleu, se forme le vert, qui constitue une harmonie très belle, laquelle doit tenir peut-être le second rang en beauté parmi les couleurs , comme elle tient le second dans leur génération. Le vert paraît même, aux yeux de bien des gens, sinon la plus belle teinte, du moins la plus aimable, parcequ'il est moins éblouissant que le rouge, et plus assorti a leurs yeux 3\

Je ne m'arrêterai pas davantage aux autres nuances harmoniques que l'on peut tirer, suivant les lois de leur génération , des couleurs les plus opposées, et dont on peut former des accords et des concerts, comme avait fait le père Castel dans son fameux clavecin. Je remarquerai cependant que les couleurs peuvent influer sur les passions, et qu'on peut les rapporter, ainsi que leurs harmonies, à des affections morales. Par exemple, si vous partez du rouge, qui est la couleur harmonique par excellence, et que vous remontiez au blanc, plus vous approcherez de ce premier terme, plus les couleurs seront vives et gaies. Vous aurez successivement le ponceau , l'orangé, le jaune, le citron, la couleur sulfurine, et le blanc. Plus, au contraire, vous irez du rouge au noir, plus les couleurs seront sombres et tristes; car vous aurez le pourpre, le violet , le bleu, l'indigo, et le noir.

Dans les harmonies que vous formerez de part et d'autre en réunissant les couleurs opposées, plus il y entrera de couleurs de la progression ascendante, plus les harmonies en seront gaies ; et le contraire arrivera lorsque les couleurs de la progression descendante domineront. C'est par cet effet harmonique que, le vert étant composé du jaune et du bleu , il est d'autant plus gai que le jaune y domine, et il est d'autant plus triste que le bleu le surmonte. C'est encore par cette influence harmonique que le blanc répand plus de gaieté dans toutes les nuances , parcequ'il est la lumière. 11 fait même par son opposition un effet charmant dans les harmonies que j'appelle mélancoliques; car, mêlé au violet, il donne les nuances agréables de la fleur du lilas ; joint au bleu, il donne l'azur; et au noir, il produit le gris-de-perle : mais fondu avec le rouge, il donne la couleur de rose, cette nuance ravissante qui est la fleur de la vie. Au contraire , si le noir domine dans les couleurs gaies , il en résulte un effet plus triste que celui qu'il produirait lui-même étant tout pur. C'est ce que vous pouvez voir lorsqu'il est mêlé au jaune, à l'orangé et au rouge, qui deviennent alors des couleurs ternes et meurtries. La couleur rouge donne de la vie à toutes les nuances où elle entre, comme la blanche leur donne de la gaieté , et la noire de la tristesse.

Si vous voulez faire naître des effets tout-à-fait opposés à la plupart de ceux dont nous venons de parler, c'est de placer les couleurs extrêmes les unes auprès des autres sans les confondre. Le noir opposé au blanc produit l'effet le plus triste et le plus dur. Leur opposition est un signe de deuil chez la plupart des nations, comme il en est un de destruction dans les orages du ciel et dans les tempêtes de la mer. Le jaune même opposé au noir est le caractéristique de plusieurs animaux dangereux, commode la guêpe et du tigre, etc.... Ce n'est pas que les femmes n'emploient avec avantage dans leur parure ces couleurs opposées; maisj elles ne s'en embellissent que par les contrastes! qu'elles en forment avec la couleur de leur teint:" et comme le rouge y domine, il s'ensuit que ces couleurs opposées leur sont avantageuses ; caij jamais l'expression harmonique n'est plus forU que quand elle se trouve entre les deux extrême;; qui la produisent. Nous dirons ailleurs quelqwj chose de cette partie de l'harmonie, lorsque notm parlerons des contrastes de la figure humaine.

Nous ne devons pas dissimuler ici quelques ob jections qu'on peut élever contre l'universalité âi ces principes. Nous avons représenté la couleui

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