DES FORMES
blanche comme une couleur gaie, et la noire comme une couleur triste; cependant quelques peuples nègres représentent le diable blanc; les habitants de la presqu'île de l'Inde se frottent, en sigue de deuil, le front et les tempes de poudre de bois de santal, dont la couleur est d'un blanc jaunâtre. Le voyageur Gentil de La Barbinais, qui, dans son Voyage autour du Monde, a aussi bien décrit les mœurs de la Chine que celles de nos marins et de plusieurs colonies de l'Europe, dit que le blanc est la couleur du deuil chez les Chinois. On pourrait conclure de ces exemples que le sentiment des couleurs est arbitraire, puisqu'il n'est pas le même chez tous les peuples.
Voici ce que nous avons à répondre à ce sujet. Nous avons déjà fait voir ailleurs que les peuples de l'Afrique et de l'Asie, quelque noirs qu'ils soient, préfèrent les femmes blanches à celles de tous les autres teints. Si quelques nations de nègres peignent le diable en blanc, ce peut bien être par le sentiment de la tyrannie que les blancs exercent sur elles. Ainsi la couleur blanche, devenue pour elles une couleur politique, cesse d'être une couleur naturelle. D'ailleurs le blanc dont elles peignent leur diable n'est pas un blanc rempli d'harmonie comme celui de la figure humaine, mais un blanc pur , un blanc de craie, tel que celui dont nos peintres enluminent les figures de fantômes et de revenants dans leurs scènes magiques et infernales. Si cette couleur éclatante est l'expression du deuil chez les Indiens et chez les Chinois , c'est qu'elle contraste durement avec la peau noire de ces peuples. Les Indiens sont noirs. Les Chinois méridionaux ont la peau fort basanée. Ils tirent leur religion et leurs principales coutumes de l'Inde, le berceau du genre humain, dont les habitants sont noirs. Leurs habits extérieurs sont d'une couleur sombre ; ils portent beaucoup de robes de satin noir ; ils sont chaussés de bottes noijres; les ameublements de leurs maisons sont, pour la plupart, revêtus de ces beaux vernis noirs qu'on inousapporte de leur pays. Le blanc doit donc faire |une grande dissonance avec leurs meubles, leurs ! habillements , et surtout avec la couleur remj brunie de leur peau. Si ces peuples portaient comme nous des habits noirs dans le deuil, quelque sombre que soit leur couleur, elle ne formerait point d'opposition tranchée dans leur parure. Ainsi l'expression de la douleur est précisément la | même chez eux que chez nous ; car si nous opposons, dans le deuil, la couleur noire de nos habits à la couleur blanche de notre peau, afin d'en faire naître une dissonance funèbre, les peuples méri-
dionaux opposent, au contraire, la couleur blanche de leurs vêtements à la couleur basanée de leur peau, afin de produire le même effet.
Cette variété de goût confirme admirablement l'universalité des principes que nous avons posés sur les causes de l'harmonie et des dissonances. Elle prouve encore que l'agrément ou le désagrément d'une couleur ne réside point dans une seule nuance, mais dans l'harmonie ou dans le contraste heurté de deux couleurs opposées.
Nous trouverions des preuves de ces lois multipliées a l'infini dans la nature, a laquelle l'homme doit toujours recourir dans ses doutes. Elle oppose durement , dans les pays chauds comme dans les pays froids, les couleurs des animaux destructeurs et dangereux. Partout les reptiles venimeux sont peints de couleurs meurtries. Partout les oiseaux de proie ont des couleurs terreuses opposées a des couleurs fauves , et des mouchetures blanches sur un fond sombre, ou sombres sur un fond blanc. La nature a donné une robe fauve rayée de brun et des yeux étincelanls au tigre en embuscadedans l'ombre des forêts du midi ; et elle a teint de noir le museau et les griffes, et de couleur de sang la gueule et les yeux de l'ours blanc, et le fait apparaître, malgré la blancheur de sa peau, au milieu des neiges du nord.