LES DEUX PIGEONS
JÀfrrt des lumières ^i^, 19-27 (loDg récit, analjsé, en quelles lignes, par Benfey, tome I, p. 87 ; développé arec une ingénieuse facilité^ il est digne d*étre comparé par là à notre fable : nous le donnons à VAppendiee), — Bidpaï, tome I, p. 77-10$, les Deux Pigeons,
Fénelon a repris ce sujet dans sa xx* fable, sons ce titre : le Pigeom puni de son inquiétude (tome XIX des OEutres^ p. 58) ; mais il Vst sensiblement modifié; le récit se termine, non par le retour, mais par la mort du Pigeon voyageur, qui a expire plein de douleur, condamnant sa Taine ambition, et regrettant le doux repos de son colombier, où il pouroit vivre en sûreté avec son ami. d — Horace, au commencement de Tépître x du livre I (vers 3-6), adresse s Fuscus Aristius cette charmante assurance d*amitié :
••.. jàd cetera pmne gemeUi^ Fratemis animisp quidquid negat alter^ et alter; jinnuimus pariter, vetuli notique columhi. Tu nidum ser9€U^ ego^ etc.
L*hémiaticbe des a vieux pigeons connus s et tout PeDiemble paraissent bien faire allusion à la fable orientale et rendent très-vraisemblable qu*elle n*étaît pas demeurée inconnue de Tantiquité grecque et romaine.
Saint-Marc Girardin cite cette fable dans sa xix* le^on (tome II, p. 1 39-1 41), pour montrer combien notre fabuliste sait mettre de naturel et de vérité dans le langage qu*il prête aux animaux. Ailleurs (xxvin* leçon, tome II, p, 437)» s propos du ravissant épilogue du poème, le critique remarque que « la Fontaine a &it une grande part a l'expression de ses sentiments; et c'est par là qu'il nous piatt. Il n'a rien de général ni de convenu; il est le plus particulier du monde, il est lui-même.... Les réflexions qu'il fait sont de véritables confidences. » — M. Taine (p. 966-369), comparant le langage des deux Pigeons dans Bidpaï et dans la Fontaine, voit d'un côté, « une litanie sentencieuse qui ne laisse à l'auditeur au-
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euDe impreinon préeiie, » et, de Tmatre, « le ditoourt d*oii amant, dont chaque mot eu ime preuTe de tendresse.... Ces détails de tendresse préroyante et akrmëe, cette émotion plaintiTC, ce ton plein de langueur et d'amour, sont dans Virgile. Didon n*est ni plus passionnée ni plus triste b (Toyez oi--après la note 6). — «i Cette fable est célèbre, dit Cfaamfort, et au-dessus de tout éloge. Le ton &n cœur, qui j règne d'un bout à Tautre, a obtenu grâce pour les défiiuts qu'une critique sérère lui a reprochés, a Critique sérère en effet, qu*on aurait bien de la peine à justifier. C'est sans doute n la Motte que Chamfort fait allusion ; c'est de lui du moins qu'il parle un peu plus loin t a La Motte, qui a fait un examen détaillé de cette fidkle, dit qu'on ne sait quelle est l'idée qui domine dans cet apologue, ou des dangers du Tojage, qu de l'inquiétude de l'amitié, ou du plaisir du retour après l'absence. Si, au contraire, dit-il, le Pigeon Toyageur n'eût pas essuyé de dangers, mais qu'i eût trouTé les plaisirs insipides loin de son ami, et qu'il eût été rappelé près de lui par le seul besoin de le revoir, tout m'aurait ramené à cette seule idée, que la présence d'un ami est le plus doux des plaisirs. Cette critique de la Motte, poursuit Chamfort, n'est peut-être pas sans fondement; mais que dire contre un po«tc qui, par le charme de sa sensibilité, touche, pénètre, attendrit Totre ccBUr an point de tous faire illusion sur ses fautes et qui sait plaire même par elles? On est presque tenté de s'étopner que la Motte ait perdu à critiquer cette fable un temps qu'il pourait employer a la relire. » Et non moins tenté de demander à qui troure, comme fait Chamfort, la critique fondée, comment il peut se borner à excuser le fabuliste par l'admirable talent qui fait tout pardonner. La règle d'unité de la Motte nous paraît, de la façon qu'il la pose, d'une ridicule étroitesse. Tout ne tend-il point parfaitement à ce large but, très-légitimement compréhensif, qui est de montrer combien, à tous égards, pour deux Trais amis, il fait bon être ensemble? c'est ce que prouTcnt et l'inquiétude de l'un et le plaisir de l'autre au retour ; et quelle faute peut-il y aToir à accroître ce plaisir par les dangers courus? Voyez la réfutation sans réplique que fait, de son côté, Saint-Marc Girardin, dans sa xxiii* leçon (tome II, p. 959-a63), de rincrojrable jugement de la Motte. Après aToir exprimé brièTcment son admiration pour a le discours du premier des deux Pigeons » (Toyez ci-après la note 8), Chamfort ajoute encore, à propos de l'épilogue : « Tout le morceau de la
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fin, depoii : c Amants, heureux amants, » ett,s*il est possible, d*mie perfection plus grande. C*est Tëpanchement d'une ame tendre, trop pleine de sentiments affectueux, et qui les répand arec une abondance qui la soulage. Quels souvenirs, el quelle expression dans le regret qui les accompagne! On a sonrent imité ce morceau, et même arec succès, parce que les sentiments qu'il exprime sont cachés au fond de tous les cœurs, mais on n*a pu surpasser ni peut-être égaler la Fontaine, b — L'abbé Guillon a rapproché cette fable de celle des Dettx jinds (royez ci-dessus, livre y III, fable xi), et il est tenté de donner la supériorité aux Deux Pigeons^ pour a la naïveté du récit, Taimable simplicité des personnages, la variété des tableaux, la douce et touchante sensibilité qui y domine, enfin.... le charme de la versification. » Il tei^ mine ainsi son examen : a La Fontaine n'edt-il fait que cette fable, elle sufiisait pour rendre son nom immortel, comme le seul hymne qui nous reste de Sapho a consacré sa mémoire pour tous les siècles à venir. » — Une fable de la Motte, la iv* du livre III, a pour titre également : Ut Deux Pigeons; mais elle n'a rien de commun que ce titre avec la nôtre, ni dans l'ensemble ni dans les détails.
Mme de Sévigné, qui aimait tant les fables de la Fontaine, qui les appelait a divines » (tome Y, p. 55 a), fait plusieurs fois dans ses lettres allusion à celle des Deux Pigeons^ qui avait dû la toucher, entre toutes, bien qu'elle les trouvât c toutes bonnes » {ibidem) : le pigeon^ votre pigeon^ ton pigeon^ écrit-elle, mainte fois, à Bime de Grignan, en lui rappelant la tendre et vive affection que son frère a pour elle (tome VI, p. aa, 3o^ 36, 4I9 59, 60, i4a, 188).
On dirait que Buffon s'est souvenu de notre fable dans le gracieux éloge qui termine sa description du Pigeon, Le naturaliste, comme le fabuliste, ont peut-être fait à l'oiseau la part un peu plus belle qu'il ne le mérite. On l'a reproché à Tun comme à l'autre. Pour nous, en lisant le second, nous nous contentons de lui savoir gré de son charmant embellissement, a .... Tous ces pigeons, dit Buffon après avoir décrit les diverses espèces, ont de certaines qualités qui leur sont communes : l'amour de la société, l'attachement 'à leurs semblables, la douceur de mœurs; nulle humeur, nul dégoût, nulle querelle; toutes les fonctions pénibles également réparties; le mâle aimant assez pour partager les soins maternels et même s'en charger, couvant régulièrement à son tour et les œufs et les petits pour en épargner la peine à sa compagne
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pour mettre entre elle et lui cette égalité dont dépend le bonheur de toute union durable : quels modèles pour Thomme, s'il pouvait on sarait les imiter I b
Rappelons, en terminant cette notice, ce souvenir n'est pas encore effacé de toutes les mémoires, de quelle façon exquise, avec quelle tendresse, la grande tragédienne Rachel réciuit la fable des IMux Pigeons, insérée par MM. Scribe et Legouvé dans leur comédie-drame à^AdrUnne Lecouvrtur^ acte II, scène v.
Deux Pigeons s^aîmoient d'amour tendre^ : L*un 'd'eux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays'.
L'autre lui dit : a Qu'allez-vous faire ? 5
Voulez-vous quitter votre frère ?
L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous, crueP ! Au moins, que les travaux, Les dangers, les soins* du voyage,
I. On peut objecter à ceci, à tonte la fable, que la fidélité est peu commune cbez ces oiseaux ; mais il faut remarquer que, dans cette gracieuse fiction, il s'agit d'amitié, non d*amour au sens ordinaire : aux vers 6, i6, 94i on s'appelle frère. Notons toutefois qu*à l'épilogue nous passons de l'amitié à Tamour.
a. Fénelon, dans la fable citée, motive le vojage, mais il brusque le départ et omet le touchant entretien qui le précède, où il eût été bien difficile et bien hardi de lutter avec le poète : a L'un d'eux, se dégoûtant des plaisirs d'une vie paisible, se laissa séduire par une folle ambition, et livra son esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son ancien ami : il part, il va du côté du Levant, etc. » — Loingtain^ dans les textes de 1679, 8a, 1709, 29.
3. Au sujet de ce mot cruel ^ rejeté à la fin : c C'est, dit l'abbé Guillon, le erudeUs de Didon dans ses plaintes à Énée (voyez la note 6) ; c'est le dure d'Ovide, dans sa belle élégie sur la trahison d'un ami :
Ut neque retpieeres^'^nec iohrere jaeentem^ Dure!
(Les Triâtes^ livre I, élégie viii, vers i3-i4.) »
4. Préoccupations, soucis. André Chénier parle des « soins, compagnons du voyage » (élégie xi du livre I, vers 10}.
36i FABLES. [p. n
Changent nn peu votre conrage *. z o
Encor, si la saison s*avançoit davantage'! Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau Tout à rheure annonçoit malheur à quelque oiseau*^. Je ne songerai plus que rencontre funeste. Que faucons, que réseaux. « Hélas ! dirai-je, il pleut : x 5
tt Mon frère a-t-il tout ce qu*il veut,
a Bon soupe, bon gîte, et le reste' ? »
Ce discours ébranla le cœur
De notre imprudent voyageur ;
5. Walckenaer explique et complète ainsi, mais peu exactement : c afTaiblisse Totre courage au point de tous faire changer de résolution. » Courage ^ remarque avec raison Geruzes, signifie ici, comme si souvent autrefois, cœur, dispositions du cœur, « ce qu*on a dans le cœur, ou le cœur lui-même. » C'est par le primitif tforiir, et non plus par son dérirë courage^ qu'est exprimée, un peu plus bas (yers i8), une idée analogue. Vojez deux autres exemples dans le conte y de la III* partie, Ters 948* et dans la scène n de l'acte V de F Eunuque^ ; et comparez les Ltxiguêt de la Collection.
6. Chez VirgUe, Didon dit de même à Éoée {Atéidê^ U^te IV, Ters 309-311):
Quin eîiam hièemo motirit sidère eUusem, Et mediis propenu aquUoMu* ire per mlitam^ Cnulelisi
7. Voyez les vers 93-34 de la fable xvn du lirre II, où l'on aurait dû citer en note, au lieu du vers 18, d'authenticité douteuse, de la 1** églogue de Virgile, le Ters 1 5 de sa ix*.
8. c Quelle grâce, quelle finesse sous-entendues dans ce petit motet le reste^ caché comme négligemment au bout du Ters! a (Chahfort.) Mme de Sévigné, dans une lettre de 1679, à Mme de Grignan (tome VI, p. i5), cite, de mémoire, ces deux Ters par allusion à son fils : < Votre frère me paroît avoir tout ce qu'il Teut,
Bon dîner, bon gîte, et le reste. »
« Elle partit, non sani lui prét<niter
Une main blanche, unique témoignage, Qn*Amour avoit amolli oe courmge,
* On n*en rencontre point qni tiennent leor cùmrage^
c'ett-à-dire qui maîtrisent leur cieor.