LB RÀT QUI S^EST RETIRA DC MONDE
Dans cette fable, plus qu^en aucune autre, la donnée paraît être de rinrention de la Fontaine. Il ne faut pat se laisser tromper par le premier vers ni en conclure que le fabuliste ait réellement rencontré ce sujet dans un recueil de TOrient : on n*a du moina rien trouré qui le proure. C'est par malice qu*il place la scène dans le Levant : il veut, sous un air de naïveté, rendre plus piquant le trait final. Solvet, et aussi Robert (tome I, p. ccxxxti), parlent des aventures du rat Zirac, racontées p. an et suivantes du lipre àts lumières; mais rien ne les rappelle daos le Bat qm t'est retiré d» ntondn^ sauf peut-être quelques mots du début ; la Fontaine avait pu garder quelque impression de ce passage : « Le lieu de ma naissance et de ma demeure étoit en une des villes des Indes nommée Marout, dans laquelle j*avois choisi un lieu retiré du bruit et du tracas du monde, pour vivre sans inquiétude, en la compagnie de quelques Rats qui avoient pris la même résolution que moi. » Robert (tome II, p. 71) cite, avec plus d^à-propos, une fable de Nicolas de Pergame (dans le 7$* dialogue) intitulée : de Carduello in caçea. C'est en effet un sujet fort analogue, avec d*autres personnages. Un Chardonneret bien nourri dans la cage dVn homme riche se souciait fort peu de ceux qui mouraient de faim. En temps de famine, un grand nombre d^oiseaux pauvres, et ne trouvant rien à manger par suite du froid, viennent à lui, et lui demandent Taumône {elee^ mosynam petentes) ; le Chardonneret ne leur donne rien, que des écorces. On peut néanmoins douter que le Dialogue des créatures ' de Nicolas de Pergame ait été connu de la Fontaine, bien qu*on ait signalé un assez grand nombre d'éditions du texte, et trois traductions firançaises*.
Une copie de cette fable se trouve dans les manuscrits de Trallage (Bibliothèque de T Arsenal, ms. 654 1, numéro 80, au verso du
f. Dialogus ereaturarum moralizatus^ Goudas^ i4^3t in-4*. a. Voyez Éd. du Méril, p. i5i, note 3.
F. ujj LIVRE Vli. 107
feuillet 177, et aa recto dm feuittet 178); elle rient à la suite des deux Amjs (lirre VIII^ fable xi), et porte pour titre : Allégorie; U Bmi fut s* est retiré eu monde, A la fin, se lit cette mentioo, écrite de la même main que le corps de la fable : Mai 167$. — Cest une de celles que Fénelon a fait traduire, en latin, au duc de Bourgogne ; on a le corrigé de ce tbème; il a pour titre Mus eremita (i3* des FaMes latines, tome XIX des OEuvros^ p. 486-487).
M. Taine (p. ia6 et 127) retrouTe dans le Rat de la Fontaine « nn de ces ermites dont parle Jean de Meung, un arrière-petitfils de Faux-Semblant 9 du Roman de la Rose, — Saint-Marc Girardin, dans sa xti* leçon (tome II, p. 65-67), ^^^^ cène fable, après plusieurs autres, pour prouver que a la Fontaine, dans ses censnres, n'épargne aucune classe, aucun rang, ni la royauté, ni la noblesse, ni le clergé; il ne fait pas grâce à la civilisation, quand elle est corrompue, et sur ce point il a raison. Mais il n'épargne pas plus les hommes en particulier que la société en général, et c^est par là qu'il n*est pas révolutionnaire, a — « L'auteur de Tartuffe dut être bien content* de cette petite fable, dit Chamfort. C'est vraiment un chef-d*œuvre. Un goût sévère n'en effacerait qu'un seul mot, c*est celui d'argent dans le récit du voyage des députés. Il &llait un terme plus général, celui de provisions, par exemple, a La critique est étonnante. Dans une ville bloquée, les provisions n'abondent pas ; on n*en donne pas à ceux qui partent *, pour nn long voyage, c'est d^argent qu^on se munit afin de s*en procurer an fur et à mesure.
Les Levantins^ en leur légende' lisent qu^un certain Rat, las des soins d'ici-bas,
3. Il fiiut dire a eût été bien content a : Molière était mort en 1673, et cette feble, si nous en croyons la date probable marquée sur la copie citée plus haut, ne fut composée qu'en 1676.
4. Expression fort usitée autrefois, beaucoup moins aujourd'hui, pour désigner les peuples de l'Orient ou, comme nous disons toujours, du Levant. Voyez ci-dessus, p. 89, note 8, une citation de la préface du Livre des lumières,
5. La Légende se dit ordinairement du recueil des traditions ou des récits sur la rie des saints ; en ce sens, c'est un mot particulier au christianisme. Plus d'une légende n'était, comme dit l'abbé Guillon, qn' c un recueil de fables pieuses, d'anecdotes monaca-
io8 FABLKS. [r. m
Dans un fromage de Hollande*
Se retira loin du tracas^.
La solitude étoit profonde^ 5
S'étendant partout à la ronde.
Notre ermite nouveau subsistoit là dedans.
Il fit tant, de pieds et de dents* Qu'en peu de jours il eut au fond de Termitage Le vivre et le couvert : que faut-il davantage? lo
Il devint gros et gras * : Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font vœu d'être siens.
Un jour, au dévot personnage
Des députés du peuple rat S'en vinrent demander quelque aumône légère : z 5
Us alloient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat;
Ratopolis* étoit bloquée :
On les a voit contraints de partir sans argent,
Attendu l'état indigent
De la république'* attaquée.
AO
les. D Rabelais parle (chapitre xxtiti du tiers lirre, tome II, p. 14 1) de a la légende des preudes femmes. » Nous rencontrerons aussi plus d^une fois le mot dans les Contes de notre auteur.
6. Le fromage « de Hollande » est comique avec le lointain de lieu et de temps où nous placent les mots Levantins et légende. Non moins plaisante, à la suite, « la solitude profonde..., à la ronde, » dans ledit rond fromage.
7. a Remarquez ces expressions qui appartiennent à la langue dévote. C'est ainsi que Molière met tous les termes de la mjsticitë dans la bouche de Tartuffe. » (CHAMPonr.)
8. II se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
(MoLiÈAB, le Tartuffe^ 1664, acte I, scène iv, vers a33-a34*)
9. BatopoUs^ Tille capitale des Rats, auxquels le poète a donné ailleurs un roi nommé Ratapon (livre IV, faUe vi, vers 11).
10. Au sens ancien du mot, TÉtat, monarchie ou république, au gré du lecteur.
p. m] LIVRE VIL 109
Us demandoîent fort peu, certains que le secours
Seroît prêt dans quatre ou cinq jours^'.
« Mes amis, dit le Solitaire, Les choses d*ici-bas ne me regardent plus*' : a 5
En quoi peut un pauvre reclus
Vous assister ? que peut-il faire Que de prier le Gel qu'il vous aide en ceci ? J*espère qu'il aura de vous quelque souci. »
Ayant parlé de cette sorte, 36
Le nouveau saint ferma sa porte.
Qui désignai-je, à votre avis, Par ce Rat si peu secourable?
Un moine ? Non, mais un dervis " :
Je suppose qu'un moine est toujours charitable *^. 35
II. Le discours est complet, il est pressant, il contient tous les motifs qui peuvent toucher le cœur d*un bon Rat : Tintérét de la patrie, le besoin de TÉtat, Texiguîtë de Taumône demandée; et, par-dessus tout, on sent dans chaque parole Thumilitë de ceux qui sollicitent.