LE MAL MARIÉ
Esope, fab. gS, 'Av^p xa\ Fuv^ (Coraj, p. 54)* — Haudent, 1^ partie, fab. jS^ if un Homme et de sa Femme,
Mythologia msopica ifeveleti^ p. i65.
M. Taîne (p. i4<V'244) & mis a Thistoire abrëgëe et toute sèche » d'Ésope en regard du rÎTant récit de la Fontaine. — « .... Après un apologue excellent, dit Chamfort, roilà une fable fort médiocre; et même on peut dire que ce n'est pas une fable; c'est une aventure fort commune, qui ne méritait guère la peine d'être rimée. » Le critique a raison en un point : ce sujet, emprunta à Eaope, ne fait pas une fable; mais c'est un conte, qui, malgré le peu d'importance et la Tulgarité du sujet, est encore charmant, plein de détails à la fois naturels et piquants. On j peut comparer le conte de Belphégor^ que la Fontaine publia, en janvier i68a, à la suite de son Poëme du Quinquina. Boileau, dans sa x* satire, qui est de 1693, et bien postérieure par conséquent à la fable de la Fontaine, a tracé de la femme revéche un portrait énergique, où, croyons-nous avec Tabbé Guillon, il s'est souvenu de notre poète, mats sans le surpasser :
Il faut y joindre encor la revéche bizarre, Qui sans cesse, d'un ton par la colère aigri. Gronde, choque, dément, contredit un mari. Il n'est point de repos ni de paix avec elle; Son mariage n'est qu'une longue querelle. Laisse~t-elle un moment respirer son époux. Ses valets sont d'abord l'objet de son courroux, Et sur le ton grondeur lorsqu'elle les harangue. Il faut voir de quels mots elle enrichit la langue.^..
(Vers 350-358.)
— Voyez, dans la xvi« leçon de Saint-Marc Girardin (tome II, p. 87--90), les observations que lui suggèrent cette fable et la fable v de ce même livre VII, sur la manière dont la Fontaine traite le
joa FABLES. [r. ii
mariage et les femmes mariëea : noua en citons un passage, ciaprès, p. 1 14 et ii5, dans la notice de la fable y.
Que le bon soit toujours camarade* du beau,
Dès demain je chercherai femme * ; Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle ame,
Assemblent Tun et Tautre point', 5
I. Nous n'arons nî lu dans aucun bon auteur ni ru cité nulle part d'autre exemple de cet emploi figuré du mot camarade,
9. a Je ne sais pourquoi la Fontaine parle ainsi. On sait qu^il fut marié *. Oublierait-il sa femme [voyez surtout au vers 6] ? Rien n*est plus vraisemblable; il vécut loin d*elle presque toute sa vie. s (CujQicFoaT.) — Il semble impossible, au contraire, qu'en composant ce conte il n*ait pas fait un retour sur Thistoire de son propre hymen; elle lui était assurément aussi présente que lorsque, Ûen des années plus tard (i685), il s'intéressa, âanïê Pfùiémon et Baueit^ à une peinture toute différente. Là, parlant bien en son nom, comme il Ta fait souvent, il a pu avouer et regretter un tort ^ ; ici, il lui eût sans doute répugné de se plaindre et d'accuser \ et, au lieu de croire à un oubli si peu vraisemblable, on admettrait plutôt rintention de détourner une application trop personnelle. Il ne se désigne par aucun trait tout à fait particulier, et a pu vouloir mettre dans la bouche d'un narrateur imaginaire un préambule qui entre dans la fiction comme Thistoire elle-même. — Solvet rapproche de ce début les vers suivants de Scarron à Mme de R*^ :
Sans bonté Je me moque de la beauté, Et je tiens pires que Gorgones Les belles qui ne sont pas bonnes.
3. Ceci, comme le remarque l'abbé Guillon, peut bien être un souvenir de ce passage où Xénophon fait ainsi parler Socrate :
• Dm m vingt-Mptièroe anné«, en 1647.
* Voyes les deraien vers (iS;, i58 et i6a) qaî prieèdent Tépilogae de PkUémon et Bameis^ adrené par le po€te aa duc de YeDdôme :
On le« va Toir encor (le* deux arhre* époux), afin de mériter Les doueeun qa*en hymen Amour leur fit goûter.... Ah I si... ! Mais autre part j*ai porté mes présents.
r. iij LIVRE VII. io3
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point ^. Tai vu beaucoup d'hymens ; aucuns d'eux ne me tentent ' : Cependant des humains presque les quatre parts S'exposent hardiment au plus grand des hasards ; Les quatre parts aussi des humains se repentent*. i«
c Comme le mot àeau te joignait au mot bon ', dès que je voyait mi homme beau, je Tabcrdait, et j^estayais de démêler si je trou~ ▼erait quelque part en lui le beau en compagnie du bon; mais il n*en allait point ainsi : je crus découvrir que beaucoup, tout de belles formet, avaient des âmes tout à fait dépravéet. » {Traité de rÉeouomie^ fin du chapitre vi, traduction de M. Talbot.)
4. Ici Tabbé Guillon cite cette jolie épigramme, que, par inadvertance, il attribue à Moncrif. Elle est de Maucroix, Tami de la Fontaine. Walckenaer nous apprend* qu^elie a été imprimée, avec son nom, dès 1660, dans le tome I, p. 4i du recueil de Poésies choisies publié par Ch. Sercy ; en 1671, dans le Traité Je versifeatiom française de Ricbelet (p. 5i) ; et bien des foit depuis :
Ami, je vois beaucoup de bien Dans le parti qu*on me propose ; Mais toutefois ne pressons rien.
Prendre femme est étrange chose :
Il j faut penser mûrement; Sages gens, en qui je me fie, ATont dit que c*est fait prudemment.
Que d*y songer toute sa vie,
5. On retrouve Texpression de ce peu d^estime et de goût de la Fontaine pour le lien conjugal dans la fable m du livre XI, vers 60-61 ; la Coupe enchantée (conte iv de la IIP partie), vers 87- 88; la lettre au prince de Conti (de juillet 1689), tome III de M. Mart j-Laveaax , p . 4 x 7*4 1 8 .
6. c II j a de bons mariages, a dit la Rochefoucauld, maïs il n*j en a point de délicieux m [maxime cxiii, tome I, p. 78 ; voyez autti la note 3 de cette page). — La Bruyère ménage bien moins les termes : a II y a peu de femmet ti parfaites, qu'elles empêchent un mari de se repentir, du moins une fois le jour, d*avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n^en a point » {des Femmes^ 78, tome I, p. igS).
* Dans le si eomman eompotti grec jtaXoxayaOoç, ■ beau et bon ».
* Poésies diverses,.., de la Sablière et..,, de Maucroix, i8a5, p. 3 1 8-3 19,
io4 V ^ FABLES. If. ii
J'en vais alléguer un qui, s*étant repenti.
Ne put trouver d^autre parti
Que de renvoyer son épouse,
Querelleuse, avare, et jalouse»
Rien ne la contentoit, rien n'étoit comme il faut : i 5 On se le voit trop tard, on se couchoit trop tôt; Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose. Les valets enrageoient; Tépoux étoit à bout : « Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose. » %o
Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,
Lassé d'entendre un tel lutin,
Vous la renvoie à la campagne Chez ses parents. La voOà donc compagne De certaines Philis ' qui gardent les dindons a 5
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps, qu*on la crut adoucie. Le mari la reprend. « Eh bien! qu'avez- vous fait ?
Comment passiez- vous votre vie ?
L'innocence des champs est-elle votre fait? 3o
— Assez, dit-elle ; mais ma peine Étoit de voir les gens plus paresseux qu'ici :
Ils n'ont des troupeaux nul souci.
Je leur savois bien dire", À m'attirois la haine
De tous ces gens si peu soigneux. s 5
7. Nous retrouverons en maint endroit chez notre auteur, et d*ord inaire sans nulle ironie, ce synon3rine, ici comique, de « bergère 9, si commun dans la pastorale, les galants madrigaux, etc.
8. Sur cette ellipse des pronoms régimes, ie^ la, les^ devant lui on leur^ si fréquente alors, qu^elle semble presque avoir été prescrite par tme règle d*euphonie, voyez V Introduction grammaticale au Lexique de Mme de Sévigne\ p. xlix-li. On j lit, entre autres, cet exemple, où il y a accord du participe avec le pronom /a, bien que sousentendu : ce Ce fut M. de Pomponne qui me Tapprit (cette affaire) comme on lui avoit apprise. )>
». u|* LIVRE VII. toS
— Eh! Madame, reprit son époux tout à Tlieure*,
Si votre esprit est si hargneux,
Que le monde qui ne demeure Qu^un moment avec vous et ne revient qu^au soir
Est déjà lassé de vous voir, 40
Que feront des valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée'* ?
Et que pourra faire un époux Que vous voulez qui soit^ jour et nuit avec vous^' ? Retournez au village : adieu. Si, de ma vie, 4 5
Je vous rappelle et qu'il m'en prenne envie, Puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »
9. Aussitôt, sur-le-champ : royez ci-dessus, p. 74, la note 8 de la &ble XXI (rers vj) du livre VI.
10. Ce mot rappelle le hargneux du rers 87 : c^est un chien qui a brisé sa chaîne.
11. Pour cette tournure, fréquente au dix-septième siècle, d*un double relatif, Tun régime d'un premier verbe, Tautre sujet d*un second et suppléant avec lui Tinfinitif latin, voyez encore Vlntro^ duetion grammaticale au Lexique de Mme de Sévigné^ p. xxiii et xxiv. Molière a dit de même :
Nous verrons si c*est moi que vous voudrez qui sorte.
[Le Misanthrope^ acte II, scène iv, vers 743-)
Et la Fontaine dira plus loin, livre VIII, fable iv, vers Si-Sa :
.... Les éloges que TEnvie Doit avouer qui vous sont dus ;
et livre XII, fable xi, vers 8-10 :
Si le maître des Dieux assez souvent s'ennuie,
Lui qui gouverne Tunivers, J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers.
II. Ce dernier trait manque dans Tapologue ésopique, que la Fontaine a du reste suivi de tout point, dans son conte, quant aux faits. — Benserade le résume ainsi dans son quatrain cci :
Avecque ses voisins une femme en querelle Crioit sans qu'un moment on pût vivre avec elle : « Hélas ! dit le mari, voyez donc où j'en suis, Moi qui passe avec elle et les jours et les nuits. »
io« FABLES. [f.
FABLE III