‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 1 sur 49 · II AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

II AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS

mais qui, trop volumineuses, n'ont pu être qu'analysées ici; un fragment meV//^ du Vieux Cordelier sur les ulùri et les citrà^ et bien d'autres morceaux dont le metteur en œuvre fait connaître l'importance à mesure qu'il les présente au public.

Pour publier cette édition, nous nous sommes adressés à M. Jules Claretie, qui, depuis fort longtemps, s'occupait spécialement de la vie et des écrits de Camille Desmoulins, qu'il doit étudier dans une histoire particulière. M. Claretie a, pour notre édition, classé les morceaux, collationné les textes des ouvrages et des lettres de Camille soit sur les éditions premières, soit sur les copies faites sur les originaux, soit sur les manuscrits eux-mêmes.

Cette édition toute nouvelle des œuvres d'un littérateur révolutionnaire qui fut surtout, comme il le dit lui-même, un artiste^ a donc un double intérêt, au point de vue de l'histoire et des lettres. Camille Desmoulins est un écrivain véritable et rare et, à ce titre, il méritait de figurer entre André Chénier et de Pange, parmi les auteurs du dix-huitième siècle dont nous voulons faire revivre les travaux.

Les Éditecrs.

Depuis longtemps nous préparons une histoire complète de Camille Desmoulins et du groupe politique auquel il appartient. La physionomie particulière de récrivain et aussi les divers caractères de cette réunion d'hommes connus dans l'histoire sous le nom de dantonistes nous ont toujours vivement sollicité. Je dirai volontiers que c'est surtout pour les époques troublées comme celle que nous traversons qu'il est bon de refaire, sur les documents authentiques, en dehors des séductions ou des accusations de la légende, l'histoire des révolutions précédentes. On y apprend à. se mieux défier de tous les crimes de la force et de toutes les furies de la réaction, et à n'estimer décidément que la liberté et la justice.

Camille Desmoulins fut tour à tour un des précurseurs et une des victimes de la Révolution. Après avoir raillé ceux qui tombaient, il gémit et tomba à son heure. Nous ne nous étendrons pas longtemps ici sur son rôle et sa destinée politique. Nous garderons les discussions de ce genre pour le livre auquel nous tra- I. 1

2 ŒUVRES l'E CAMILLE DESMOULINS.

vaillons depuis dix ans, Camille Desmoulins^et les Dantonistes, livre que nous achèverons bientôt, et nous nous en tiendrons, pour cette édition des Œuvres de Camille, au seul rôle littéraire de cet écrivain d'un talent si rare, d'un esprit si éclatant et si fin, digne fils, en ligne directe, des grands rieurs gaulois, ceux qui inventaient Gargantua on \b. Satire Méîiippée. Ce côté littéraire d'ailleurs nous suffit, et il n'est pas mauvais de prouver qu'un écrivain républicain sait aussi avoir le goût, la finesse et cette aristocratie d'esprit que ne possèdent pas seuls les Aristoplianes de la monarchie.

Il y a aussi une autre raison pour laquelle nous sommes heureux de rééditer les œuvres de ce polémiste. C'est que Camille Desmoulins est de ceux qui font aimer les idées cj[u'ils défendent. On peut lui reprocher bien des fautes: il est homme et partant il a pu faiblir; on peut l'accuser de légèreté et d'imprudence; on peut, en étudiant sa vie, y compter plus d'une heure défaillante, des emportements irréfléchis, d'impardonnables cruautés de style, des intempérances de plume qui sont, hélas ! aussi terribles que des coups de poi~ gnard. Mais on n'y trouvera du moins ni une malhonnêteté, ni une infamie préméditée : il est de ceux dont on subit le charme. Il est de ces fantômes dont on se dit, quand on les rencontre dans l'his^ toire : «Celui-là, je l'eusse aimé ! » Depuis longtemps, tandis que nous plaidons encore pour la mémoire de plus d'un homme de la Révolution mal jugé, calomnié, Camille Desmoulins a gagné sa cause devant le public. Il apparaît, souriant, au bras de sa Lucile,

el l'ombre légère de sa femme s'étend protectrice sur sa mémoire. Sa vie tient, dirait-on, déjà de la légende, et ses ennemis mêmes ne peuvent s'empêcher de respecter et de plaindre cet enthousiaste au talent exquis, dont les lèvres semblent parfumées, comme celles de Platon, du miel de THymette, et dont les veines battaient gaiement, pleines du sang généreux de la Gaule.

Camille Desmoulins, on le sait, était Picard ' . C'esten province que sont nés la plupart de ces hommes dont Paris devait faire ses représentants; c'est la province qui envoie ainsi à la Ville ses fils les plus résolus et les plus courageux.

Nous sommes tous de notre province ; nous avons tous, dans cette France^ un coin où nos premiers pas sont marqués, et, dans ce tourbillon parisien, plus d'une fois nous songeons à la maison natale, à la rue de la ville ou à la ferme des champs d'où nous sommes partis pour nous fondre dans le grand creuset. De vieilles gens de Guise (Aisne), qui vivaient encore il y a peu d'années, se souvenaient des premières années de Desmoulins enfant. Ils avaient joué avec lui, les soirs d'été, devant la maison de M. Desmoulins, le père.

1. Année 1760, 2 mars. Naissance à Guise de Lucie-Camille- Simplice DesmouUns, fils de Jean-Benoist-Nicoias, lieutenant-général au bailliage de Guise et de Madeleine Godard, sa femme {Noies de l'Etat civil de la ville de Guise), — Vervins (Aisne). Curiosités historiques de la Picardie.

Toutpetit, Camille avait déjà ce tempérament vivace et emporté de ses compatriotes, de ceux que M.Michelet a si bien appelés les fils de Xd. colérique Picardie . Son père, lieutenant général au bailliage de Guise, jurisconsulte distingué qui travailla pendant trente ans à un dictionnaire de jurisprudence, Pavait mis au collège à Paris. Cette famille de bourgeois honnêtes, cultivant au fond du Yermandois les solides vertus qui font les hommes, plaçait sur Camille son espérance entière. Les frères et les sœurs deFenfant se sacrifiaient volontiers à celui dont les facultés brillantes promettaient de la gloire pour tous. Les uns seraient soldats, les autres, les sœurs, se marieraient modestement ; l'une d'elles se ferait religieuse. Lui deviendrait avocat. Avocat au Parlement de Paris ! Et on faisait, pour payer l'éducation de Camille, des économies quotidiennes. On se privait. C'est au coin du feu, entre le père qui travaille et la mère qui songe, c'est dans ces humbles maisons bourgeoises ou populaires, que grandit le plus communément cette rare vertu qui s'appelle le dévouement. Au collège Louis-le-Grand (où il eut Robespierre pour condisciple) Camille étudiait, dévorait tout. Il se nourrissait delà moelle des forts et des libres écrivains des temps passés. Il raisonnait avec Lucrèce, il s'indignait avec Juvénal, il méprisait avec Tacite. Il sortait de ces études avec l'amour ardent d'une liberté dont il devait hâter la venue. On m'a conté qu'aux jours de vacances, lorsqu'il quittait Paris pour aller aux champs paternels revoir son coin de terre picarde, il assemblait les jeunes gens de son âge et, avec sa verve bouillante, leur parlait de tout ce qu'il voyait là-bas,

de l'agitation des esprits, du sourd travail des générations qui réclamaient le grand air libre. Un jour, dans un dîner, ilavait, se laissant emporter, montant sur la table, fait, à la stupéfaction de tous, un véritable discours sur les droits de Thomme, alors méconnus, et que la nation allait bientôt proclamer.

On reconnaît déjà, dans cet écolier en vacances, l'homme qui montera une fois encore dans sa vie sur une table, mais cette fois, à Paris, un jour de juillet et pour crier : « A la Bastille î »

Au sortir du collège, Dosmoulinsfit son droit. Il fut ce jeune homme inconnu qui, perdu dans la foule ou là-haut, dans sa mansarde, travaille et pense. Il fut le spectateur des premières agitations révolutionnaires. Il fut aussi le poëte insouciant qui respire le printemps aux jours d'avril, et qui, laissant là, le dimanche venu, les lourds traités de Droit, se grise d'herbe verte et de flânerie. On a des vers de lui, les adieux qu'il adressait, en quittant le collège Louis-le-Grand, àPabbé Bérardier, son précepteur, les saluts qu'il donnait à la vie à ces heures de début où tout paraît riant et rose. Le métier d'avocat semblait déplaire un peu à Camille que le métier d'écrivain attirait. Il était journaliste né. C'est lui cjui devait plus tard pousser ce cri du polémiste calomnié : « A moi, mon' écritoire ! » Sa plume devait être son arme toujours. Et quelle arme plus terrible qu'une plume honnête entre les doigts d'un honnête homme!

Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, nous a laissé un portrait à la manière noire, de Camille promenant dans Paris sa bile et ses ambitions faméli-

ques. La vérité est que, dans ses courses à travers la turbulente ville, Desmoulins évoquait déjà pour lui, pour son pays, les grandes figures de l'antique Rome.

Jeune homme, il promenait sous les grands arbres du Luxembourg ses chimères de la vingtième année. [[ allait, le soir, au parterre de cette Comédie-Française dont la façade existe encore, pour applaudir quelque pièce de théâtre où, comme dans les comédies de Beaumarchais, le mot de liberté se glissait furtivement ou bravement. On peut dire que le fils de Guise fut aussi, fut surtout un enfant du quartier Latin, un bazochien de Lutèce. Plus tard, en effet, quand la gloire vint à lui sourire, quand il chercha, dans ce Paris, un coin où vivre heureux avec une épouse aimée, ce fut encore au vieux quartier Latin qu'il demanda asile. Il s'établit Cour du Commerce, dans une maison que Danton et Philippeaux habitaient avec lui, — et c'est de là qu'il partait pour aller aux Cordeliers défendre par la parole la cause de la République, qu'il servait si brillamment par la plume.

Généreux, ardent, hardi aussi, ambitieux de toutes les ambitions permises, celles du bien et du bonheur publics, il s'était jeté, avec toute sa verve de jeunesse et tout son esprit, dans le mouvement révolutionnaire qui agitait et allait renouveler la France. Le moment était venu. Le vieux monde, la féodalité douloureuse, les pouvoirs injustes, les iniquités poudreuses, craquaient de toutes parts. D'un bout -à l'autre du pays, une voix, une grande voix inconnue jusqu'ici, celle du peuple, se faisait entendre, à la fois impérative et suppliante. Après Voltaire, après Diderot, après Rous-

seau, après l'Encyclopédie, après tous ceux qui avaient proclamé et popularisé le droit de penser, venait la foule, la grande masse sans nom, ce Monseigneur Tout le monde {Herr Omnes], comme l'appelait Luther, qui réclamait le droit de vivre. Il faut lire ces cahiers des Étals-généraux, ces doléances des petits, des humbles, des pauvres, pour se faire une idée de ce que souffrait notre France à la veille de 1789.

Elles ne sont pas exorbitantes, les réclamations de ceux qui se plaignent; elles sont presque soumises, les observations des pauvres gens. Les uns demandent à manger un peu de viande, une fois par semaine; les autres réclament au maître «la faculté de semer des haricots dans la vigne, afin de se nourrir un peu. » Les paysans d'alors vivaient presque tous de pain trempé dans de Feau salée. Lear labeur incessant pouvait-il suffire? L'impôt en faisait des serfs. Un tas de droits seigneuriaux, de droits ecclésiastiques, de charges écrasantes, courbaient jusqu'à terre le .dos des plus robustes. La taille principale, les six deniers pour livre, les droits accessoires, la capitation, les droits de quittance, le coffre, la corvée, etc. (iniquités oubliées dont les noms ressemblent à de l'argot ou à des mots de grimoire), se dressaient devant le travailleur qui demandait à vivre.

Je prends justement dans les cahiers de Picardie une ou deux doléances éloquentes. On peut, par celles-ci, juger des autres :

« La meilleure et la plus forte partie des biens du diocèse, disent les doléances de Royancourt, appartient aux ecclésiastiques des deux sexes. Leurs rêve-

nus ont doublé depuis quarante ans. Cependant, ils ne payent pas en proportion autant qu'un pauvre mercenaire dans la peine et la disette. »

Un autre cahier, celui de Berrieux, pauvre petite paroisse de il 0 feux, qui paye par an 4,545 livres d'impôts, nous dit tristement: «Si, dans un temps de moisson et le champ glané, une pauvre personne qui aura une vache, et qui n'aura plus de litière à lui donner, a le malheur d'être prise à ramasser des chaumes, on la punit sans miséricorde; si encore, dans un temps d'hiver, il arrive qu'un pauvre homme ait le malheur de tuer un corbeau, on le punit rigoureusement, sous prétexte qu'on dit qu'en tirant avec un fusil il peut mettre le feu au village et que le pcrfc des armes lui est défendu. Et un domestique de notre grande maison est-il parrain, cinq ou six fusils se font entendre d'un bout du village à l'autre, et l'on ne prétexte pas de danger. Nous savons que les gentilshommes ont droit de chasse, mais nous doutons si leurs domestiques ont le même privilège! »

Ainsi, d'un bout de la France à l'autre retentissaient les mêmes plaintes. L'heure avait sonné, et la France était éveillée, en attendant qu'elle fût affranchie.

Camille Desmoulins avait été bien vite enflammé par ce spectacle d'un peuple réclamant ses droits. Sa première brochure, la France libre ^ sonnait déjà la diane de la liberté.

« Écoutez, dit-il, écoutez Paris et Lyon, Rouen et Bordeaux, Calais et Marseille. D'un bout de la France cà l'autre, le même cri, un cri universel se fait en-

tendre... Que je te remercie, ô ciel, d'avoir placé ma naissance à la fin de ce siècle! Je la verrai donc s'élever dans toutes nos places, cette colonne de bronze que demande le cahier de Paris, où seront écrits nos droits et Thistoire de la Révolution, et j'apprendrai à lire à mes enfants dans ce catéchisme du citoyen, que demande un autre cahier. La nation a partout exprimé le même vœu. Tous veulent être libres. »

Tous, c'était beaucoup dire. Camille Desmoulins oubliait les amis du passé et les amis du roi, les conseillers de la routine, les adversaires éternels de Tidée qui monte. A la nation qui disait : Je veux, la Cour répondait : Je refuse. La Cour exilait Necker que le peuple acclamait. La Cour entourait Paris de régiments allemands ou suisses, que détestaient les Parisiens. La Cour faisait passer et reluire au soleil, à travers les créneaux, les gueules de canons de la Bastille, braqués ainsi sur le faubourg. Les conseillers du roi semblaient vouloir la guerre. Paris accepta la guerre.

Un jour, un dimanche de juillet, tandis qu'on se pressait au Palais-Royal pour avoir des nouvelles de ce Versailles d'où la reine et le roi semblaient surveiller la capitale, un jeune homme, — il avait vingt-six ans, des yeux noirs enflammés dans un visage pâle, de longs cheveux noirs tombant sur ses épaules, — arbore à son chapeau un ruban vert, arrache aux feuilles des arbres des cocardes improvisées qui serviront de ralliement aux patriotes, et, poussant le premier ce cri qui devait sortir de toutes les poitrines : Aux annes! dit-il. Et le peuple prit la Ba.stille.

lu ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.

Louis XYI entendit de loin la canonnade. Il put sentir, pour la première fois, ce que pèse le courroux de Paris. « Allons, dit-il, c'est une émeute. » C'était (une voix le lui dit tout bas) une révolution.

Cette journée fut la première de Camille. Dès lors, il appartenait à Thistoire, et l'histoire devait éternellement personnifier la révolution naissante dans ce jeune homme enthousiaste, jetant au vent des feuilles vertes, par une journée de soleil.

L'auteur de la France libre avait salué avec enthousiasme cette révolution, cette délivrance et écrivait joyeusement: ((Comme nous allons à pas de géants vers la liberté ! Plus de magistrature pour de l'argent, plus de noblesse pour de l'argent, plus de privilèges, plus de lettres de cachet, plus de procédure criminelle secrète; liberté de commerce, liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté de parler. » Desmoulins écrivait encore : « A l'exemple de ce Lacédémonien qui, resté seul sur le champ de bataille et blessé à mort, se relève, de ses mains défaillantes dresse un trophée et écrit de son sang: iS/^ar/e a z;a?'nc?< /je sens que je mourrais avec joie pour une si belle cause, et, percé de coups, j'écrirai aussi de mon sang : La France est libre ! » Ce sont là les illusions de la première heure, les fiançailles avec la liberté. Les désillusions amères, les heures sinistres arriveront trop tôt. 3Iais qui voudrait oublier de telles joies, de tels rêves? Desmoulins entra dans la lutte et ne la quitta plus. Nous le retrouvons partout, au 10 août, quand la royauté tombe, à la Convention, quand il faut déclarer la patrie en danger, aux Jacobins, aux Cordeliers, partout où la

Révolulion bouillonne, mais nous le retrouvons surtout, écrivant, combattant, toujours prêt, dans son journal.

Il faudrait, pour bien faire connaître Camille Desmoulins, feuilleter non pas seulement le Vieux Cordelier, qu on a maintes fois réimprimé, mais les Révolutions de France et de Bradant, que peu de gens ont pu lire, dont il n'existe qu'une édition, et qui est bien le monument le plus spirituel, le journal le plus étincelant, le pamphlet le plus curieux — et trop souvent le plus cruel — de notre langue.

C'était une brochure hebdomadaire, à couverture grise, avec une gravure représentant la plupart du temps une caricature. Camille Desmoulins n'était pour rien dans les dessins et ne s'inquiétait que de la rédaction. Je ne crois pas que journaliste au monde ait eu plus d'esprit. Paul-Louis Courier, plus guindé que lui, n'a jamais eu sa verve railleuse et son laisseraller qui garde une distinction si grande. Camille est un vrai Parisien de Picardie. Il s^est naturalisé luimême, et son esprit si fin, si lettré, si délicat, a aussi toute la verdeur, la gouaillerie, l'audace heureuse de l'esprit faubourien, dans ce qu'il a, non pas de gras et de vulgaire, mais de puissant et d'ailé. Camille Desmoulins est un Gavroche de génie.

Quand il plaisante, sa raillerie impitoyable va droit et pénètre comme une flèche. L'abbé Maury ne se relèvera jamais de ses épigrammes. C'était l'adversaire et le faiseur de mots que la reine craignait le plus. Telles des plaisanteries de Desmoulins sont des modèles de comique achevé. Je voudrais citer certaines

12 ŒUVRES DE CAMILLE DESSlOULIKS.

pages sur la garde nationale, qui feraient le désespoir d'un petit journaliste d'aujourd'hui. Impossible d'égaler cette verve de bon aloi.

La garde nationale, la milice civique, était alors dans toute sa gloire. La Révolution avait fait de tous les bons bourgeois paisibles des soldats citoyens. Tandis que les patriotes dansaient en rond au Palais- Royal avec les dragons, les chasseurs, les Suisses et les canonniers, les gardes nationaux, tout étonnés de leur avènement, promenaient fièrement dans Paris leurs épaulettes. Camille les appelait même à ce sujet des épauletiers. Il s'en amusait et raconte que les gardes nationaux gardaient si bien Paris la nuit, qu'il était presque impossible de rentrer chez soi. Une sentinelle à droite, une sentinelle à gauche, une sentinelle au bout de la rue. Au moment où Desmoulins entre dans sa rue, la sentinelle de gauche lui crie : passez à droite ; celle de droite : passez à gauche; et comme il prend le milieu du pavé, une patrouille qui s'avance ajoute : passez au large !

(( Ce n'est plus du patriotisme, écrivait gaiement Camille, c'est du patroid Ilotisme! »

Il ne se moquait d'ailleurs des gardes nationaux que pour la forme. 11 savait bien, et il devait le dire plus tard, que la garde nationale est ou plutôt devrait être la véritable armée de la nation. La landwher prussienne n'est, en somme, qu'une garde nationale solidifiée. Nous avons l'humeur trop gouailleuse en France. Nous nous sommes habitués à nous moquer des gardes nationaux, absolument comme Molière se

moquait des maris trompés. Sganarelle, c'était lai, le pauvre grand homme! Les gardes nationaux, c'est nous, ou plutôt ce devrait être nous.

Patrouillotisme et patriotisme, qu'importe! Les revues, les défilés, le bonheur de jouer au soldat, de revêtir un uniforme et de tenir un fusil, Desmoulins a raison, c'est du patrouillotisme et nous pouvons en rire. Mais Fheure venue de défendre la pairie envahie, ces bons épauletiers feraient leur devoir comme des soldais, et leur résolution deviendrait, ce me semble, du patriotisme ^

Les audaces, les intrépidités, les insolences de Desmoulins devaient, on le comprend, faire naître sur ses talons beaucoup d'ennemis. Cet adversaire de la royauté fut peut-être Thômme que les journalistes de la Cour harcelèrent le plus. Il y avait alors, rédigé par Rivarol et ses amis, un journal de réaction et de calomnie, comme il en existe encore, car ces journalistes-là sont de tous les temps, avec ce.tte différence qu'ils n'ont pas l'esprit de Rivarol. Celui-ci s'appelait les Actes des Apôtres.

En comparant le journal des Apôtres — singuliers apôtres qui prêchaient non pour l'avenir, mais pour le passé — au journal de Desmoulins, on peut se faire une idée du journalisme à la fin du xviii^' siècle, et voir en même temps que les écrivains les plus « avan-

1. Nous écrivions ces lignes un an avant rinvasion de 1870, et nous ne nous douUons guère que la garde nationale serait appelée à servir de réserve à notre héroïque et malheureuse armée. — Depuis, les crimes de la Commune n'ont pu effacer la bonne volonté des gardes nationaux au rempart, et la bravoure admirable de leurs bataillons mobilisés à Montrelout et à Buzenval.

]i ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.

ces, » comme on dirait aiijourcriiui, étaient aussi les plus modérés et les plus spirituels.

Les Révolutions de France et de Brabant^ de Camille, opposées aux Actes des Apôtres, donnent bien le ton de Tesprit qui vient opposé à l'esprit qui s'en va. Ce sont les deux adversaires, face à face. Hier contre Demain. Ils se fusillent. Leurs numéros sont armés en guerre. La plaisanterie est tragique, le rire est féroce. On sent que Ton aiguise, de part et d'autre, des pointes qui seront mortelles. Toutes les armes sont bonnes d'ailleurs, depuis l'ironie la plus fine jusqu'à l'exagération la plus monstrueuse, depuis le bon mot qui cingle comme la pointe d'une cravache, jusqu'à la calomnie qui souffleté comme la main d'un rustre. Et de ces armes grossières, ce n'est pas, croyez-le bien, Desmoulins, le gamin tapageur et railleur, le clerc de la basoche lancé en pleine émeute, qui donne l'exemple. Non : ce sont les gentilshommes à manchettes, les écrivains de cour, les gens d'épée devenus gens de plume. Ce journal, les Actes des Apôtres, avec son pétillement éternel, sa verve, son esprit — ou son bel esprit — est une officine de haines et de colères ; les Champcenetz et les Rivarol qui le rédigent font la grimace à la liberté, comme les dents grincent quand elles s'enfoncent dans un fruit nouveau. Ils tempêtent, s'emportent, composent un journal de salon comme on ferait un journal de la halle, et, raccolant pour leur venir en aide les chansonniers sans emploi et les plaisantins de cabinets de toilette, tirent à bout portant sur les patriotes, et remplacent les raisons par des injures.

Tous les hoinmes qui s'élèvent, sortis des rangs du Tiers État ou des rangs du peuple, tous ceux qui apportent leurs idées et leur dévouement à la pairie, en attendant qu'ils lui sacrifient leur vie, sont impitoyablement, lâchement raillés, calomniés, injuriés. L'horrible, l'infâme Père Duchesne a pour prédécesseurs, le croirait-on ? des pamphlets royalistes.

«Coquins, anons, idiots, assassins, » sont les mois les plus doux de leur répertoire. /«coôm se traduit chez eux par Fiîoutin^, On imprime tout net dans ces numéros qu'il faut traiter les patriotes à coups de canne. L'orgueil et la vanité de la caste qui ne devait rien apprendre et rien oublier se sont réfugiés, comme dans un antre de réaction, en cette gentilhommière. Les plus modérés eux-mêmes, des représentants de la nation, des députés à l'Assemblée Nationale, les Lameth, les Duport, les Barnave, ne trouvent point grâce devant cesapôt7'es en humeur d'invectives. On imprime leurs noms en capitales, Monsieur P. E. T. H. L O.N., Monsieur R. O.B.E. S. P. LE.R.R.E., on les accole à des bandits, à des forçats.

Un escroc, dans un compte rendu d'une séance des Jacobins, raconte qu'il a été mis aux galères simplement parce qu'il avait la i^age du bien public. « On me regardait avec attendrissement, dit-il, et avec joie ; on me considérait avec une sorte d'avidité ; on me touchait avec un mélange de vénération et de volupté !

1. IV°^61. — Première séance aux Jacobins. Une des plus irritantes plaisanteries du journal. L'auteur de l'arlicle y montre M. Camille Desmonlins entrant au club cd donnant la main à Mademoiselle Théroigne.

Que je bciise^ s'écria le jeune B. A. R. N. A. V. E., que je baise cent fois ces mains généreuses, qui ont porté des chaînes pour la liberté... Et moi ces cicatrices, disait M. R. 0. B. E. S. P. I. E. R. R. E., ce sont les stigmates de la Révolution. En un momenl je fus déshabillé (la scène se passe aux Jacobins); les plus ardents coupaient des petits morceaux de mon habit; on en vint à découvrir mes épaules. Àh! s'écriaM. R. 0. B.E. S.- P. I. E. R. R. E. , que cette marque serait glorieuse et belle/ qu'elle serait touchante si ce n était des fleurs de lis! Il est temps., enfin, qu'on n'ait plus que la nation sur les épaules. Il faut, s'écria M. D. U. P. 0. R. T., quil soit citoyen actif. Vingt ans de service sous le pouvoir législatif, ^est comme le double sous le pouvoir exécutif,., ./espère qu^il sera des nôtres à la prochaine législature^. y>

Voilà donc les députés traités de galériens. Ce n'est pas tout, et l'Assemblée entière passe par ces verges royalistes. Les histoires les plus indignes et les plus absurdes sont inventées à plaisir, contées parfois avec ce diable d'esprit français qui séduit même en ses écarts. C'est que, si des chanoines Turménie, des Langlais, des Beville, des abbés badins, apportent aux Actes des Apôtres leur contingent de verselets et de sottises, Rivarolest là, et Champcenelz, qui, d'un coup d'ongle, emportent la chair et la peau. Ils font merveilles. Si ce recueil ne ressemble pas aux plates et calomnieuses parodies de 1 848, aux B'oires aux idées, à tels vaudevilles réactionnaires, c'est que le mordant

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