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Les Actes (les Apôtres, cli. lxi, page

auteur de tant de saillies éternelles les anime, el qu'il jette à foison dans ce grenier à couplets, plus méchants encore que mauvais, son contingent de colères et de haines.

Il se raccrochait, ceRivarol,àlasociétéqui croulait, comme à une planche de salut. Il ne distinguait rien dans l'incendie de cette aurore que les lueurs rouges qui refïrayaient. Homme du passé, beau diseur, beau parleur, accueilli par des sourires dans ce monde où il devait prodiguer ses bons mots, il ne voit pas plus loin que le salon où il est écouté. Sa misanthropie n'est pas un amour rentré. Dans ce désastre, il n'est fidèle à aucun autre idéal qu'à cet aimable coin de feu où le peuple demande à poser ses sabots pour les réchauffer, à ce boudoir dont on va déranger les meubles si bien disposés pour la causerie, à ces jolies mains qui savaient si bien l'applaudir. Quand il regarde par la fenêtre, il doit prendre plaisir à admirer les grandes allées d'arbres, régulièrement taillés, les ifs métamorphosés en boules ou en triangles, les séductions d'une nature façonnée au goût des marquises. Il n'a jamais jeté sur les campagnes, sur les paysans qui retournent la terre, le coup d'œil attristé de La Bruyère. Pour lui, peut-être, ces êtres farouches sont-ils seulement des espèces.

Même il n'a pas, dans son esprit, la poignante amertume d'un Chamfort^ Plus sémillant, il est moins profond; plus séduisant, il est moins saisissant.

1. Un des argumenls de Rivarol contre la Révolution, c'est qu'on ne rit plus à Paris! — On avait trop ri, hélas! Songeons un peu au mot de Bossuet : Rome rit et meurt.

L'autre a été jeté seul, et comme perdu, dans le monde. Il a appris à souffrir, il a appris à aimer, et quel cruel apprentissage! Rivarol n'a pas même eu besoin d'apprendre à plaire. Il est venu et il a vaincu.

Tel était, pour personnifier les Actes des Apôtres dans leur plus illustre représentant, l'adversaire de Desmoulins. Rivarol avait déjà critiqué, à son apparition, la France libre ^ dans un journal qu'il publiait alors. 3Iaintenant les traits, les sarcasmes étaient plus vifs, plus violents, lancés avec une sorte d'acharnement et comme empoisonnés. h'Anon des Maulins, le hardi Camille, devait plus d'une fois recevoir les coups de cravache du polémiste aristocrate.

Or, à cet esprit d'une société qui agonise, les Révolutions de France et de Brabant répondent par je ne sais quoi de jeune, de hardi, de nouveau, de téméraire. L'esprit de Camille Desmoulins ! C'est une note inconnue dans le rire, quelque chose comme une Satire Ménippée républicaine, un mélange d'esprit gaulois et d'esprit attique, des colères de Picard et des élégances d'Athénien, une érudition ramassée comme à poignée et lancée à la face de l'adversaire comme de la poudre aux yeux; rien de pédantesque d'ailleurs dans l'allure, une certaine tournure de style qui raille l'antiquité sans la parodier, un perpétuel mouvement, un perpétuel renouvellement de cris éloquents terminés par une gambade, une longue tirade qui s'interrompt par un feu d'artifice, des traits d'esprit à pleines mains, de l'imprévu, de la soudaineté, une alacrité bouillante, quelque chose d'insaisissable et d'intradui-

sible, les saillies d'un gamin de Paris élevé au Portique lancées comme des fusées à travers les canonnades de la Révolution.

Plus d'une fois, devant ce rire, celte belle humeur doublée de science, ce petit journaliste qui savait devenir si grand, devant cet élégant et terrible adversaire, les Apôtres (ils s'appelaient les Apôtres !) se sentirent désarmés i. Le bon ton n'était pas toujours de leur côté. Le républicain donnait des leçons d'urbanité au gentilhomme. Le basochien en savait plus long que l'académicien. Rivarol se mordait les lèvres. C'était dans ces cas-là qu'on ne reculais pas devant la calomnie. Cet étrange Peltier, tripoteur de journaux bizarres, a raconté depuis, étant à Londres, comment on fabriquait contre les patriotes les infamies qu'on imprimait toutes vives dans les Apôtres et le Petit Gauthier. Basile avait trouvé des disciples.

Mais quoi qu'ils fissent, l'esprit nouveau montait plus haut, allait plus loin. Les ailes du coq gaulois battaient plus vite que les ailes de pigeon de la perruque des émigrés. Desmoulins avait le dessus, non-seulement de par le droit, mais de par l'esprit. Il pouvait hausser les épaules devant les quatrains où, par exemple, on parlait de sa couardise. Et pourquoi décrocher une

1 . Voici justement une de ces plaisanteries de Camille relatives à la déplorable aiTaire de Nancy à la suite de laquelle les journaux royalistes, devançant le fameux : L'ordre règne à Varsovie^ allaient répétant : Le calme est parfaiiement rétabli.

«Quel rétablissement, grands dieux! s'écrie Desmoulins; on croit entendre ce chirurgien répondre à l'homme qui a l'œil crevé et qui lui demande : '.aPerdrai-je l'œil? — Non, vous ne le perdrez point, je le tiens dans ma main. » {Révolutions de France et de Brabant, no40,p. 9G.)

épée contre des gens d'épée, quand il avait sa plume qui savait si bien les terrifier?

Je pourrais justement traiter ici, à propos de Camille, cette question du duel et surtout du duel politique qu'on a tant de fois agitée. Au début de la Révolution, les gentilshommes de la cour et les gardes du corps eussent volontiers changé le terrain du combat qui se livrait entre le trône et la nation, et volontiers ils eussent transporté le débat en champ clos. « Les écrivains et les orateurs qui défendent la liberté ne sont pas si nombreux, se disaient-ils. On les réduirait au silence bien vite à coups de fleurets... »

En France, où ce qu'on craint le plus profondément est de passer pour trop prudent, il est bien rare qu'on refuse une rencontre qui vous est proposée. Que dirait le monde? Après avoir écrit contre le duel, un écrivain pose la plume et va se battre. Cela est illogique et absurde, mais on ne veut pas avoir Tair de reculer devant un canon de pistolet ou devant une épée nue. Les journalistes de la Révolution furent plus fermes sur les principes, et ils ne craignirent pas d'avoir l'air de trembler. L'un, Elysée Loustallot, condamnait le dueP. L'autre, Desmoulins, disait: « Dès qu'un spadassin a insulté, il a acquis le droit de tuer. Eh bien, moi, je mourrais avec honneur de la main de Sanson, mais de la main d'un spadassin, ce serait mourir piqué de la tarentule. » Loustallot et Camille estimaient plus (ils l'ont prouvé) l'honneur que la vie,

1. Voyez le très-remarquable travail et la très-complète étude (le M. Marcelin Pellet sur ce journaliste de la Révolution {Elysée Loustallot). M. Pellet a le premier rétabli l'orthographe de ce nom.

mais ils étaient logiques : cette existence, ils ne la risquaient pas dans une rencontre, ils la vouaient tout entière à la patrie; ils ne la jouaient pas, ils la donnaient.

Voici par exemple comment Camille , dans une lettre à son père — à son père qui le suivait, pour ainsi dire des yeux, du fond de sa province, tandis que la mère, effrayée, se demandait si cette fournaise parisienne lui rendrait son fils — voici comment Camille raconte une de ces attaques dont il était l'objet :

« J'ai été menacé hier dans un lieu public. Une femme du peuple, qui feignait d'être ivre, est venue s'y placer à côté de moi ; elle a tiré de son sein un papier où était un nom qu'elle croyait pour moi fort redoutable, et après quelques propos de halles m'a dit de bien prendre garde au Luxembourg ^ Mais je ne crains ni le Luxembourg ni les Tuileries. Quand on me parle des dangers que je cours et qu'il m'arrive d'y réfléchir, je regarde ce que nous étions et ce que nous sommes, et je me dis à celle vue : A présent de la mort Vamertume est passée! Tant de gens vendent leur vie aux rois pour cinq sous ! Ne ferai-je rien pour l'amour de ma patrie, de la vérité et de la justice ? Je m'adresse ce vers qu'Achille dit à un soldat dans Homère :

« Et Patrocle est bien mort qui valait mieux que moi ! »

!♦ Je souligne ces lignes auxquelles l'avenir devait donner un sens tragique. Le Luxembourg ne fut-il pas, en effet, la prison oîi Camille fut écroué après son arrestation et avant d'être traduit au Tribunal Révolulionnairc?

Dans les Révolutions de France et de Brabant , à propos du duel de Barnave el de Cazalès, Camille s'exprimait ainsi sur le même sujet :

« Il n'est pas même besoin qu'on ait heurté l'opinion d'un gladiateur, il suffit qu'il ait rencontré sur son passage l'homme qui lui déplaît , pour se croire en droit de l'assassiner ; et , ce qui est incroyable , c'est que pour commettre un meurtre impunément, il n'a besoin que d'ajouter l'outrage à l'assassinat et de dire j... f... par exemple, mot vraiment magique, mot qui vaut des lettres de grâce au coupe-jarret qui l'a prononcé avant de se battre ; car, dans nos mœurs, dès qu'un spadassin a insulté, il a acquis le droit de tuer. Il lui suffit, pour se justifier, de dire qu'il a joué sa vie contre la vôtre, comme si les probabilités étaient égales entre l'inexpérience de l'homme de lettres et l'art d'un maître d'escrime ; comme si les enjeux étaient égaux ; comme si la vie que risque le ferrailleur consistait dans ce souffle, dans cette respiration qui nous est commune avec les plus vils animaux, et non pas dans l'existence morale , dans le sentiment intérieur des services qu'on rend à la société, dans l'estime publique et dans la considération personnelle dont on est environné ! (!(N°39, p. 699.)

On a cependant, à propos d'une certaine aventure, accusé Desmoulins de lâcheté. Un jour que Camille dînait chez le suisse du Luxembourg, un certain acteur nommé Naudet,très-forl à l'épée, qui d'habitude criait à ceux qui le sifflaient : Je vom reconnaîtrai^ se lève de table et l'injurie. Ce Naudet était capitaine de grena-

diers dans la garde nationale. Le gros Desessarls, acteur aussi et sapeur dans le même bataillon que Naudet, insulte à son tour Desmoulins. « Je fis deux pas .(( en arrière, raconte Camille, pour n'être pas écrasé « du poids seul du colosse. Par malheur, ajoute-t-il,je « n'avais point de canne.» Et renouvelant les plaisanteries de Cyrano contre Montfleury, il parle du large .point de mire que lui offrirait Desessarts : — « Oui, (( mais cet homme est matelassé de graisse et capable « d'amortir un boulet de canon. Encore, ajoute Ca- « mille, si mon adversaire était Malouet ou Mallet du «Pan! Mais tuer Desessarls! Qu'importe un pareil « aristocrate de plus ou de moins? »

Ainsi, Camille répond en journaliste aux brutalités qui l'assaillent, et il dit fort bien :

c( Il me faudrait passer ma vie au bois de Boulogne si j'étais obligé de rendre raison à tous ceux à qui ma franchise déplaît. » Puis, avec une sorte de prescience de l'avenir qui réduit à néant toutes les accusations de pusillanimité : « Je crains bien, dit-il, je crains que le temps ne soit pas loin où les occasions de périr plus glorieusement et plus utilement ne nous manqueront pas ! »

Et le futur condamné de Germinal avait malheureusement raison.

Nous ne nous arrêterons pas ici sur tous les travaux de Camille et nous renverrons le lecteur à l'écrivain lui-même dont nous ferons, dans cette édition,

précéder chaque écrit d'une notice explicative. Cette méthode nous paraît plus rationnelle et plus profitable au public.

Il faut cependant peut-être donner dans cette simple étude littéraire quelque exemple de la mayiière môme de Desmoulins et en profiter, croyons-nous, pour dire tout d'abord, que le vif esprit de Camille l'entraînait, hélas ! beaucoup trop loin, et qu'il a dû plus d'une fois verser des larmes sur celles de ses pages qu'il n'a pas réussi à effacer de son sang.

C'est ainsi que je reprocherai à ce malheureux Camille d'avoir attaqué, d'avoir aidé à proscrire ces Girondins, dont les jeunes têtes, trop tôt tombées, portaient tout un monde de générosité, d'élan, de patriotisme et d'intelligence! En frappant Brissot', il les frappait tous, les hommes de la Gironde; il frappait Gensonné, il frappait Barbaroux, il frappait le grand et sage Condorcet, Thonnêle et intègre Roland, il aidait à proscrire Louvet et ses compagnons. En les voyant juger, condamner, le pauvre Camille versa des pleurs. « C'est moi, ce sont mes plaisanteries qui les tuent ! » disait-il, à travers ses sanglots. Il était trop tard. Trop tard le cœur aimant de Camille se révoltait contre la cruauté de son esprit.

En dépit de tout cependant, de ses attaques intempestives, de ses saillies aiguisées, au point d'être barbares, la marque distinctive du talent de Camille, c'est la générosité et c'est le charme. Il aura beau, l'enfant terrible, s'intituler le procureur général de la

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