Mirabeau a dil en otfetcela
beau ait tenu ce langage, aussi nous le ferons ambassadeur.
Pour M. Mounier qui veut, non-seulement un veto suspensif, mais un veto absolu, et qui a bien osé nous proposer un sénat vénitien, il s'en ira au Dauphiné comme il était venu, avec cette différence que, venu au milieu des applaudissements, il s'en retournera au milieu des huées. Et M. de Lally, si fervent royaliste, et qui s'imagine apparemment qu'en reconnaissance de son zèle pour le pouvoir d'un seul, nous allons créer pour lui, comme dans le Bas-Empire, la charge de grand-domestique; il ira, s'il veut, prendre séance dans la Chambre haute du Parlement d'Irlande, qu'il nous cite pour modèle.
Lorsque cet honorable membre proposa à l'Assemblée nationale une chambre haute, une cour plénière et deux cents places de sénateurs à vie et à la nomination royale \ lorsqu'il fit briller ainsi à tous les yeux
1. 0 mes ehers conciloyens! je gémis, quand je vois autour de moi cette multitude de gens qui de Tauguste et sainte liberté font une affaire, et qui spéculent sur la Constitution. Dans le degré de corruption et d'égoïsme où nous sommes parvenus, si nous voulons conserver la liberté, gardons-nous bien de créer un Sénat et des places inamovibles, de mettre la feuille des bénéûees et d'accumuler les richesses dans la main d'un seul homme. Quand toutes les consciences sont à vendre, il ne reste plus qu'à combiner tellement la Constitution qu'il n^y ait personne en état de les acheter. Les trésors de la Numidie avaient corrompu trois fois, et les généraux, et les consuls, et la municipalité, et les tribuns, et la magistrature, dans l'affaire de Jugurtha. Mais quand le peuple romain en eut évoqué la connaissance à l'assemblée générale, il fut impossible à Jugurtha de corrompre tout le peuple ; non que le peuple fût moins corruptible que les sénateurs, mais où trouver un acheteur assez riche ?
Ce ne sera point assez, dans un siècle corrompu, que le peuple ne se dépouille point de sa toute-puissance pour en revêtir un Sénat, et qu'il soit seul dispensateur des places, il faut que l'amovibilité des charges soit telle, que les mutations soient si rapides, qu'il n'y ait point d'aliment à la cupidité. Alors les emplois sont réellement
deux cents récompenses pour les traîtres, comment les Chapelier, les Barnave, les Pétion de Villeneuve,
des charges et non des bénéfices. Alors, à ceux qui veulent primer et se faire remarquer, il restera, non plus l'ambition des grandes places, mais l'ambition des grandes choses. L'ambition qui vient de l'orgueil sera nécessairement détruite; il ne restera que l'am- ])ition qui vient de la bienfaisance, l'ambition nécessaire aux grands cœurs, celle d'être utile. Malheureusement ce n'est point de celte noble ambition que la plupart sont travaillés, mais d'une tout autre fièvre.
A la ville, on sait qu3l conflit il y a eu entre les électeurs et les représentants de la Commune, chacun se disputant et tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, tout le monde use ses poumons et son temps pour parvenir à être président, vice-président, secrétaire, vice-secrétaire. Ce ne sont que comités de subsistances, comités de finances, comités de police, comités civils, comités militaires. Hors des districts, on se tue pour des épaulettes. On ne rencontre dans la rue que dragons, graines d'épinards.
Que vov.lez-vous ? chacun cherche à paraître.
11 n'est pas jusqu'au fusilier qui ne soit bien aise de me faire sentir qu^il a du pouvoir. Quand je rentre à onze heures du soir, on me crie : Qui vive? « Monsieur, dis-je à la sentinelle, laissez passer un patriote picard. » Mais il me demande si je suis Français, en appuyant la pointe de sa baïonnette. Malheur aux muets! Prenez le pavé à gauche, me crie une sentinelle ; plus loin, une antre crie : Prenez le pavé à droite; et, dans la rue Sainte-Margueiite, deux sentinelles criant : Le pavé à droite, le pavé à gauche ; j'ai été obligé, de par le district, de prendre le ruisseau.
Je prendrai la liberté de demander à MM. Bailly et Lafayelle ce qu'ils prétendent faire de ces trente mille uniformes. Je n'aime point les privilèges exclusifs ; le droit d'avoir un fusil et une baïonnette appartient à tout le monde, pourvu que ces armes protectrices restent suspendues dans le foyer, à côté des dieux pénates, et n'en sortent que lorsque l'on bat la générale. M. de Lafayette est colonel, non de 30,000, mais de 250,000 hommes. Nous sommes tous soldats de la patrie; il me semble qu'il n'est pas besoin de tant de soldats de la police. Oh ! le beau gouvernement que celui où, comme à Lacédémone ou en Normandie du temps du duc Rollon, à la clameur de haro, tout citoyen que j'appelle chez le magistrat est obligé de m'y suivre. A Amsterdam, vingt-quatre mille hommes sans armes suffisent pour la garde ,• cependant la ville est composée d'autant de nations différentes qu'il y en avait à la tour de Babel. [Note de C. Desmoulins.)
les Target, les Grégoire, les Robespierre, les Buzot ; les de Landines, les Biauzal, les Volney, les^chre.ils, les Glezen, les Mirabeau et tous les Bretons ; comment ces fidèles défenseurs du peuple n'onl-ils pas déchiré leurs vêlements en signe de douleur? Comment ne se sont-ils pas écriés : Il a blasphémé. Certes, je suis zélé partisan de la liberté de haranguer et de faire des motions, moi-même j'ai besoin d'indulgence, veniam petimusque , damusque vicissim. Jamais je ne proposerai, comme le célèbre législateur Zaleucus, que celui qui viendra faire une motion ait la corde au cou et pérore au pied de la Lanterne. Cependant, proposer un veto et, pour comble de maux, des aristocrates à vie, à la nomination royale, je demande si on peut concevoir une motion plus liberticide.
Le Palais-Royal avait- il donc si grand tort de crier contre les auteurs et fauteurs d'une pareille motion? Je sais que la promenade du Palais-Royal est étrangement mêlée, que des tilous y usent fréquemment de la liberté de la presse, et que maint zélé patriote a perdu plus d'un mouchoir dans la chaleur des motions. Cela ne m'empêche point de rendre un témoignage honorable aux promeneurs du Lycée et du Portique. Le jardin est le foyer du patriotisme, le rendezvous de l'élite des patriotes qui ont quitté leurs foyers et leurs provinces pour assister au magnifique spectacle de la Révolution de 1789, et n'en être pas spectateurs oisifs. De quel droit priver de suffrages celte foule d'étrangers, de suppléants, de correspondants de leurs provinces? Ils sont Français, ils ont intérêt à la Constitution, et droit d'y concourir. Combien de Parisiens même ne se soucient pas d'aller dans leurs districts! Il est plus court d'aller au Palais-Royal. On n'a pas besoin d'y demander la parole à un président,
d'attendre son tour pendant deux heures. On propose sa motiork Si elle trouve des partisans, on fait monter Forateur sur une chaise... S'il est applaudi, il la rédige; s'il est sifllé, il s'en va. Ainsi faisaient les Romains dont le Forvm ne ressemblait pas mal à notre Palais-Royal. Ils n'allaient point au district demander la parole. On allait sur la place, on montait sur un hanc, sans crainte d'aller à l'Abbaye. Si la motion était reçue, on la proposait dans les formes, alors on l'affichait sur la place, elle y demeurait en placard pendant vingt-neuf jours de marché. Au bout de ce temps, il y avait assemblée générale; tous les citoyens, non pas un seul, donnaient la sanction. Honnêtes promeneurs du Palais-Royal, ardents promoteurs de tout bien public, vous n'êtes point des pervers et des Gatilinas, comme vous appellent M. de Clermont-Tonnerre et le Journal de Paris\ que vous
1 . N'est-il pas incroyable que, sur la dénonciation diw Journil de Paris, M. de Saint-Huruge ^ reste en prison? Quoi! parce que le Journal de Paris l'a accusé d'avoir écrit une lettre de menaces au président de l'Assemblée nationale; malgré son domicile, malgré sa dénégation, sans reconnaissance d'écriture, sans vériQcation préalable, un citoyen a étéjelé en prison! Le marquis de Saint-Huruge a demandé au Journal de Paris une rétractation ; et le refus obstiné du journaliste a montré que ce n'était point de sa part une erreur, mais une calomnie. Le marquis de Saint-Huruge a demandé où était son accusateur, et on a refusé de le lui confronter, de le lui nommer; et cependant il reste en prison! Il a demandé où était cette lettre, celte signature, il déQe de la produire, elle n'existe pas ; et cependant il re^te en prison. Y a-t-il rien de plus lyrannique et de plus hovrible.'^ La Chronique de Paris, les RevoJudons de Paris^ VObseriateur^ tous les écrivains patriotes ont publié ce trait de bienfaisance du Journal de Paris; ils ont soulevé l'indignation publique : l'innocence de l'accusé est évidente, el cependant il reste en prison ! Et pourquoi y reste-t-il ? C'est que la dénonciation du Journal de Paris est appuyée sur une lettre de
1 . Ce colossal agitateur dont Camille prendra la défense dans une autre brochure (voyez plus loin), une des plus bizarres physionomies de la Révolution française.
ne lisez point. Catilina, s'il m'en souvient, voulait se saisir du veto, à l'exemple de Sylla, qui avait ôté au peuple ses tribuns et son veto. Ainsi, loin d'être des Catilinas , vous êtes tout le contraire, et les ennemis de Catilina. Mes bons amis, recevez les plus tendres remercîments de la Lanterne. C'est du Palais-Royal que sont partis les généreux citoyens qui ont arraché des prisons de FAbbaye les gardes françaises détenus ou présumés tels pour la bonne cause. C'est du Palais- Royal que sont partis les ordres de fermer les théâtres et de prendre le deuil le 12 juillet. C'est au Palais- Royal que, le même jour, on a crié aux armes! et pris la cocarde nationale. C'est le Palais-Royal qui, depuis six mois, a inondé la France de toutes ces brochures qui ont rendu tout le monde, et le soldat même,, philosophe. C'est au Palais-Royal que les patriotes, dansant en rond avec la cavalerie, les dragons, les chasseurs, les Suisses, les canonniers; les embrassant, les enivrant, prodiguant l'or pour les faire boire à la santé de la Nation, ont gagné toute l'armée et déjoué les projets infernaux des vrais Catilinas. C'est le Palais-Royal qui a sauvé l'Assemblée nationale et les Parisiens ingrats d'un massacre général. Et parce que
deux îTiembres de l'Assemblée nationale ; les deux honorables membres seraient compromis ; la turpitude du Journal de Paris et une grande iniquité seraient dévoilées, et il vaut mieux que le marquis de Saint-Huruge demeure sous les verrous, si son élargissement peut troubler le sommeil de ces journalistes, qui, payés pour détourner notre curiosité sur des fadaises, pour entretenir la badauderie, pour faire circuler dans les cafés et y faire avaler, avec les bavaroises et les limonades, les mensonges grossiers du Gouvernement, en nous taisant des dissertations exquises sur la manière dont on se crotte en marchant, en nous apprenant comment la boue s'échappe par la tangente, et tant d'autres belles choses, ont su se tirer eux-mêmes du trottoir et de la boue où ils devaient rester, et se donner un carrosse bien suspendu, où les faquins nous éclaboussent. {Note de C. Desmoulins.)
deux OU trois étourdis, qui eux-mêmes ne veulent pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse, auront écrit une lettre comminatoire, une lettre qui n'a pas été inutile, le Palais-Royal sera mis en interdit, et on ne pourra plus s'y promener sans être regardé comme un Maury et un d'Éprémesnil !
On ne réfléchit pas assez combien ce veto était désastreux. Peut-on ne pas voir qu'au moyen du veto, en vain nous avions fait chanter un Te Deum au clergé pour la perte de ses dîmes ; le Clergé et la Noblesse conservaient leurs privilèges. Cette fameuse nuit du 4 au 5 août, le roi eût dit : « Je la retranche du nombre des nuits, je défends qu'on en invoque les décrets, j'annule tout, veto. » En vain l'Assemblée nationale aurait supprimé les fermiers généraux et la gabelle, le roi aurait pu dire : Veto. Voilà pourquoi M. Treilhard, avocat des publicains, a défendu le veto jusqu'à extinction de voix. Il a bravé l'infamie, et s'est dit comme M. Pincemaille dans Horace :
Populus me sibilat, at mihi plaudo Ipse demi, nummos simul ac contempler in arcâ.
Je ne suis qu'une Lanterne, mais je confondrais en deux mots ces grands défenseurs du veto, 31ounier, Clermont-Tonnerre, Lally,Thouret, Maury, Treilhard, d'Entraigues, etc. En faveur de ce monstrueux et absurde veto, qui ferait de la première nation de l'univers et de vingt-quatre millions d'hommes un peuple ridicule d'enfants, sous la férule d'un maître d'école, ils ne savent que s'appuyer des cahiers des provinces. Ils ne prennent pas garde qu'il n'est pas un seul de ces cahiers qui, en même temps qu'il accorde le veto, ne renferme quelque article contradictoire et destructif de ce veto. Par exemple, toutes les provinces
ont voté impérativement une nouvelle Constitulion; donc elles ont déclaré implicitement que nul n avait le droit de s'opposer à cette Constitution. Toutes les provinces ont voté impérativement la répartition égale des impôts, l'extinction des privilèges pécuniaires, etc.; donc, par ce mandat impératif, elles ont déclaré indirectement que nulle puissance n'avait le droit de dire veto^ et de maintenir Tancien usage.
Cette contradiction qui se trouve dans tous les cahiers, entre l'article qui accorde le veto et un ou plusieurs articles, n'a pas échappé aux rédacteurs dans les provinces. On en a fait la remarque dans plusieurs bailliages. Mais les provinces suivaient alors le précepte de l'Évangile, qui recommande la prudence du serpent. Il leur suffisait d'établir par un ou deux articles, que sur ces points où la Nation avait déjà manifesté son vœu unanime, il n'y avait lieu au veto; elles ont affecté d'accorder un veto contradictoire, pour ne pas trop alarmer le despotisme; Dans cette contradiction de tous les cahiers, quel parti plus sage que de faire expliquer de nouveau les provinces, de demander qu'elles déclarassent leur dernière volonté ; ce qui est, en propres termes, la motion du Palais- Royal? Il est vrai qu'il y a eu des contrefaçons.
Les défenseurs du veto à Versailles s'appuient encore de leur prétendue majorité. La Lanterne va relever ici une grande erreur; et l'observation qu'elle soumet au jugement du Palais-Royal, son district favori, est d'une telle importance, qu'elle élimine, elle seule, de l'Assemblée nationale au moins cinq cents ennemis de la raison et de l'optimisme.
Nous n'avons plus d'états généraux qui faisaient des doléances; nous avons une Assemblée nationale (\m fait des lois. Une telle assemblée ne peut être com-
posée que des représentants de la nation, et la Lanterne ne reconnaît pour ses représentants que les six cents députés des Communes. 11 est évident que les six cents autres membres sont députés, non de la Nation, mais du Clergé et de la Noblesse. Le clergé et la noblesse n'ont pas plus le droit d'envoyer six cents députés k Versailles, que n'en aurait la magistrature ou toute autre corporation. Voilà donc six cents membres de l'Assemblée qu'il faut renvoyer dans les galeries. Comme tous les citoyens sont égaux et ont droit de concourir à la constitution, il serait injuste que la noblesse et le clergé ne fussent pas représentés. Il faut qu'ils aient leurs députés dans la même proportion que le reste des citoyens, et un par vingt mille. Le dénombrement du clergé et de la noblesse s'élève à trois cent mille individus; c'est donc quinze représentants à choisir parmi les six cents. Tout le reste n'a, dans l'Assemblée, pas plus le droit de voter que les citoyens du Palais-Royal. Ainsi pense la Lanterne. A ces causes, elle proteste contre l'article de la constitution qui établit une fel? g ion dominante et un culte exclusif; et sa protestation est fondée en droit, vu que si le clergé n'avait pas eu trois cents représentants dans l'Assemblée nationale, la motion de M. Rabaut de Saint-Étienne aurait prévalu.
Mais il faut pardonner au clergé de crier tout haut de sa tête en faveur d'un culte dominant.
Don Pourceau raisonnait en subtil personnage.
L'abbé Maury voit que la mense du prieuré de Lihons court le plus grand risque. « Perfides Communes, s'écrie l'abbé François, quand vous nous embrassiez dans l'église de saint Louis, c'était donc pour
nous étouffer. Voilà déjà la dîme el les prémices supprimées; si la liberté du culte est établie, les portes de l'enfer auront bientôt prévalu contre nous, malgré la prophétie. »
M. François a raison. Lorsqu'il va être question de contribuer à l'entretien du prêtre catholique : a Moi, dira le paroissien, que je nourrisse le prêtre! c'est à celui qui va à la messe à payer le sacristain \ » Tout le monde se fera hérétique, schismatique, et même juif, s'il le faut, pour ne point payer. Le philosophe dira : « C'est à celui qui se fait enterrer dans le cimetière, ou qui est jaloux des honneurs du caveau, à payer le luminaire, la grande sonnerie, et les juréscrieurs. Pour moi, mon tombeau est dans mon jardin; là reposeront ma femme et mes enfants. Cette idée que les cendres de son père sont éparses dans cette enceinte attachera mon fils à sa propriété. Cet héritage consacré, jamais il ne le vendra. Au riche, son voisin, qui marchanderait ce coin de terre, il répondra comme ce chef des Canadiens à qui des Européens proposaient de céder leur pays : « Nous ne pouvons nous éloigner de celte terre; dirons-nous aux ossements de nos pères : Levez-vous et marchez ^/ »
Consolez-vous pourtant, bons Parisiens, vous aurez
1. L'acte de la république de Virginie, qui établit la liberté de religion, déclare qiCil est crïminel et tijrannique de forcer un choijen à payer des contributions destinées à répandre des opinions qui ne sont pas les siennes. Bien plus, la loi ajoute que même le forcer de fournir à l'entretien de tel ou tel prédicateur d'une croyance religieuse, qui est la sienne^ c'est le priver de la douce liberté de donner sa contribution au pasteur en particulier qui lui prêche l'honnêteté et la droiture de la manière la plus persuasive, et dont il voudrait prendre la marche pour son modèle, etc., etc.
2. (Voyez les projets de Chauuiette en 93.) — Il serait assez curieux de comparer tout cela aux idées déjà oubliées de M. Haussmann el au cimetière futur de Méry-sur-Oise.
toujours votre chère patronne, et on n'enlèvera pas au curé son Saint-Eustacbe, comme le disait si plaisamment un de nos devanciers. Vous aurez toujours vos processions, vos serpents, vos basses-contre, et vous serez toujours maîtres de vous faire enterrer à Clamart ou à Saint-Sulpice; seulement vous ne regarderez plus comme des païens et des employés des fermes, ceux qui, à l'exemple d'Abraham et de Jacob, voudront être portés dans la terre de Chanaan, et dormir à côté de Sara et de Rachel.
Il est une religion qui n'appartient pas à certains peuples, à certains climats, comme le christianisme, le paganisme, le judaïsme et le mahométisme; mais une religion qui est répandue chez tous les peuples, une religion de tous les siècles et de tous les pays, une religion innée; c'est celle qu'ont conservée dans sa pureté les hommes éclairés et les Sages. C'est la religion des Socrate, des Platon, des Cicéron, des Scipion, des Marc-Aurèle, desÉpictète,desConfucius, des Plutarque, des Virgile, des Horace, des Bayle, des Érasme, des Bacon, des l'Hôpital, des Buffon, des Voltaire, des Montesquieu, des J.-J. Rousseau. Sa foi est de croire en Dieu, sa charité d'aimer les hommes comme des frères, son espérance est celle d'une autre vie. Cette religion ne procurera jamais des extases comme celle de sainte Thérèse ou de saint Ignace qui transpirait l'amour divin et en était trempé au point de changer trois fois de chemise à une messe de minuit.
N'a pas qui veut le bonheur d'être fou.
3Iais il y a un conte charmant de Voltaire fait pour nous consoler. C'est un jluphti pliilosophe, qui, sur le récit des visions extatiques d'une vieille dévote
musulmane, va lui rendre visite; il la trouve aussi heureuse que madame Guyon, et je ne sais plus quelle sainte religieuse à qui un ange perce le cœur d'un coup de lance, et applique le stigmate de saint François. Le Muphti ne peut s'empêcher de lui porter envie, et néanmoins il retourne au palais patriarcal en se disant : «Voudrais-je de ce bonheur-là? »
Assurément il y aurait de la cruauté d'empêcher personne de marcher les talons au rebours, de se donner la discipline, et d'être ravi comme saint Paul au troisième ciel, d'y voir es que V œil n'a point vu, et d'entendre ce que V oreille na point entendu. Ce serait un attentat à la liberté, et je prie de ne point calomnier la Lanterne à ce point, que de lui prêter de pareilles intentions; je déclare, au contraire, qu'il doit être permis à qui voudra d'aller à Sainte-Geneviève, à Notre-Dame de Lorette ou à Saint-Jacques de Compostelle, et môme, comme le bienheureux Labre, de pousser jusqu'à Jérusalem. Heureux ceux qui croient! La foi transporté les montagnes; elle ferait venir la mer jusques à Paris, et nous épargnerait la dépense énorme d'élargir la Seine et de creuser un port audessus du Champ de Mars. Mais cette foi n'est pas donnée à tous, et il est juste que l'Assemblée nationale s'occupe des intérêts de tout le monde. Si le peuple a besoin d'une religion, le philosophe, l'homme sensible et honnête en ont plus besoin encore. Voyez cjucls efforts ont fait Platon, Cicéron et Jean-Jacques pour nous persuader rimmortalilé. Nous sommes en France un million de théistes, observait, il y a vingtcinq ans, le patriarche deFerney; depuis, ce nombre s'est accru à l'infini, et très-probablement le théisme deviendra peu à peu la religion catholique, c'est-àdire universelle. L'estimable M. Rabaut^ dont le 1. M
civisme et les talents font tant d'honneur au clergé de Genève, demande des temples pour quatre millions de protestants. Le temple du théiste est Tunivers : mais la Lanterne demande des églises^ c'est-à-dire des lieux d'assemblées pour huit millions de théistes. Cette religion serait digne de la majesté et des lumières du peuple français. Dépouillée des mensonges des autres cultes qui tous ont défiguré la divinité, elle ne conserverait que ce qu'ils ont d'auguste, la reconnaissance de l'Être Suprême et l'idée de la justice, inséparable de la récompense des bons et de la punition des méchants. Le philosophe exerce le sacerdoce de cette religion; et il y a cet avantage pour le peuple, qu'il ne lui faut ni dîme, ni casuel, ni abbaye, ni prieuré, ni croupe, ni pension sur les bénéfices. Après avoir été entendre l'abbé 3Iaury prêcher aux Quinze-Vingts le célibat, on irait à Saint- Sulpice ou à Saint-Roch suivre un carême ou un Avent de l'abbé Raynal, ou de J.-J. Rousseau. Les cérémonies religieuses et touchantes ne manqueraient pas à ce culte. Que l'Église lui restitue tout ce qu'elle a emprunté du paganisme, qui n'est que le théisme altéré; et au lieu de la procession des Rogations, nous aurons la procession de la fête de Paies; au lieu de l'eau bénite, l'eau lustrale; au lieu du pain bénit, les agapes, les repas en commun des Pythagoriciens; au lieu de cette plaque de cuivre ou d'argent qu'on nous présente, nous aurons l'ancienne cérémonie du baiser de paix, institutions! charmante pour ceux qui savaient se placer avantageusement. Avons-nous rien de plus pieux que la prière d'Épictète ou l'hymne de Cléanthe? Qui est-ce qui ne se trouve pas aussi dévot, aussi recueilli, lorsqu'à l'Opéra ^'Alceste il entend la prière du grand-prêtre, que lorsqu'à Noli'e-Dame il entend
VOSalutaris deGossec? Pas une de nos fêtes qui ne soit une imitation des païennes. Il y a plus; nous n'avons souvent imité de ces fêles que leurs extravagances, sans retenir leur but moral. Je n'en veux pour exemple que ces saturnales tant décriées, auxquelles est venu succéder le carnaval. Aux saturnales les païens se comportaient comme si le monde allait finir. C'était une fête commémorative, instituée pour rappeler l'égalité originelle; c'était une espèce de déclaration chômée des droits de l'homme. Tout y représentait l'anéantissement futur des sociétés. Il n'y avait plus de tribunaux, plus d'écoles, plus de sénat, plus de guerre. Tous les états étaient confondus. On régalait les pauvres à sa table sans distinction de rang. Les maîtres changeaient d'habits avec leurs esclaves, et les servaient à leur tour. On payait les dettes, les mois de nourrices, et les loyers des pauvres. J'en ai dit assez pour faire sentir au clergé qu'il a tort de se tant prévaloir de la prétendue nécessité de sa morale dont on peut fort bien se passer. Je laisse à l'abbé Fauchet à faire un beau livre là-dessus, à nous donner un corps complet de religion, et à achever le Dieu national qu'il a si heureusement commencé^.
1. A la fin de la S(;conde édition, on lit : Le second discours de LA LANTERNE paraîtra incessamment.
Celte saile n'a jamais paru. — J. C.