FIN DU PROSPECTUS
Des gravures accompagnaient chacun des numéros des Révolutions de France et de Brabant recouverls d'un papier gris bleu, format in-8. Ces gravures tantôt sérieuses, comme la Délivrance d'un prisonnier par des patriotes brabançons, tantôt satiriques comme le général d'Alton poursuivi par les réverbères patriotiques, ne dépendaient que de l'éditeur Garnéry, non de Camille. Le général d'Alton, dans cette gravure, tient deux têtes coupées à la main, et des lanternes à forme humaine, chaussées de bottes de sept lieues, courent à sa suite portant cet écriteau : Premier vengeur des crimes. Tout cela est très-naïf. Aucune ressemblance : ailleurs on voit un aristocrate devant le Manneken- Piss de Bruxelles pour le punir d'avoir déchiré des affiches. La gravure qui représente Favras arrivant aux enfers sur la barque à Caron, et rencontrant au rivage quatre corps portant quatre têtes (au bout d'une pique), Foulon, Berthier, Delaunay, Fléchettes, sans compter Desrues, est tout bonnement sinistre. Desmoulins avait raison de réclamer contre cet embellissement apporté à sa prose.
Le n° 1 des Révolutions de France et de Brabant est daté du 28 novembre 1789. En voici le titre exact :
Révolutions de France et de Brabant, et des royaumes qui, demandant une Assemblée nationale et arborant la cocarde, mériteront une place dans ces fastes de la liberté, par Camille Desmoulins, de la Société de la Bévolution.
Chez Garnéry, libraire, rue Serpente, n« 17; A Marseille, chez 3Ios3y, libraire.
L'an Premier de la Liberté. Présidence de Thourev.
Camille aussitôt s'y abandonne à sa verve, à son enthousiasme et à son impertinence.
Consummatum est, tout est consommé. Le roi est au Louvre, l'Assemblée nationale aux Tuileries; les canaux, de la circulation se désobstruent, la Halle regorge de sacs, la Caisse nationale se remplit, les moulins tournent, les traîtres fuient, la calotte est par terre, l'aristocratie expire, les projets des Mounier et des Lally sont déjoués, les provinces se tiennent par la main et ne veulent point se désunir; la Constitution est signée, les patriotes ont vaincu, Paris a échappé à la banqueroute, il a échappé à la famine, il a échappé à la dépopulation qui le menaçait; Paris va être la reine des cités, et la splendeur de la capitale répondra à la grandeur, à la majesté de l'empire français.
Après la défaite de Persée, au moment où Paul- Émile descendait de son char triomphal et entrait dans le temple de Jupiter Capitolin, un député des villes de l'Asie, haranguant le Sénat à la porte, lui adressa ce discours : «Romains, maintenant vous n'avez plus « d'ennemis dans l'Univers, et il ne vous reste plus « qu'à gouverner le monde et à en prendre soin, « comme les dieux mêmes. » Nous pouvons dire dé même à l'Assemblée nationale: à présent vous n'avez plus d'ennemis, plus de contradicteurs, plus de veto à craindre, il ne vous reste qu'à gouverner la France, à la rendre heureuse, et à lui donner des lois telles qu'à votre exemple tous les peuples s'empressent de les transplanter et de les faire fleurir chez eux.
Vous imaginez-vous, mon clier lecteur, que je vais continuer sur ce ton et épuiser mon haleine par de si
longues tirades? IS'y comptez pas; je ne vous prodiguerai pas les grands mouvements oratoires.
Tel est le ton ; quelquefois, Camille discute sérieusement :
Le Comité de constitution avait proposé ce projet de loi : Le^ électeurs pourront chomr les députés à V Assemblée nationale parmi les éligibles de tous les départements. Mirabeau, Desmeuniers, Chapelier, appuyaient très-fort ce projet. Cependant, sur la motion de "M. d'Ambly, rAssemblée adopta unautre décret, dont voici la teneur :
Tous les députés à l'Assemblée nationale seront choisis dans le département électeur^ sans pouvoir être pris hors de ce département.
Puisque c'est chose jugée et que le décret est passé, la nation doit le respecter jusqu'à ce que ce soit réformé par une autre élection ; afin de préparer cette réforme, je vais proposer quelques réflexions tardives et montrer combien cette motion de 31. d'Ambly est attentatoire aux di^oits de l'homme et du citoyen.
Toutes ces considérations qu'on a présentées, qu'il y avait les coureurs de bailliages, des gens tels ciue M. Simon, etc., qui feraient crever des chevaux de poste et iraient de sénéchaussées en sénéchaussées semer l'or, solliciter les électeurs, et se ranger parmi les candidats, que la Cour pourrait ainsi éparpiller dans les départements une cinquantaine d'accapareurs de sutïrages; qu'elles sont petites ces considérations auprès de ce grand principe, la liberté des suffrages et de la confiance! Est-ce qu'il y a encore des distinctions de province? Est-ce que vous voulez nous désunir, nous parquer, nous cantonner? Est-ce que nous
ne sommes pas tons une grande famille? Est-ce qu'il y a des liaies, des barrières dans le Champ de Mai? ne sommes-nous pas tous sous la même tente? Quoi ! TOUS ferez à ma conscience une violence sacrilège et je ne pourrai nommer celui que je croirai le plus digne ! Il n'y a d'État vraiment libre que celui où tout citoyen peut écrire sur sa coquille: «Je donne ma voix contreAristide parce qu'il est juste, » elcependantmoi, je ne pourrai écrire sur mon scrutin : « Je donne ma voix à Pétion parce quil n'a jamais varié dans ses principes. » Y a-t-il rien de plus tyrannique? Ce saint Paul, qui a été éloquent deux ou trois fois dans sa vie, écrit admirablement quelque pari : «Vous tous qui avez été régénérés parle baptême, vous n'êtes plus juifs, vous n'êtes plus Samaritains, vous n'êtes plus Romains, vous n'êtes plus Grecs, vous êtes tous chrétiens. «C'est ainsi que nous, qui venons d'être régénérés par l'Assemblée nationale, nous ne sommes plus de Chartres ou de Montlhéry, nous ne sommes plus Picards ou Bretons, nous ne sommes plus d'Aix ou d'Arras, nous sommes tous Français, tous frères. Je vois bien que M. le marquis d'Ambly n'a jamais lu les Offices de Cicéron, ce chef-d'œuvre de sens commun. Il aurait appris, dans ce catéchisme, qua la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ce sont là les droits de l'homme et du citoyen auxquels l'Assemblée nationale ne peut pas elle-même attenter . Oh ! monsieur d'Ambly, vous auriez beau courir de bailliage en bailliage, s'il y a des philosophes, vous n'aurez jamais leurs voix.
Camille, tout en regrettant de n'être point législateur, est satisfait de son rôle de critique :
Si j'avais l'honneur d'êlre de l'Assemblée natio-
nale, je sens que j'aurais fait opposer à l'inégalité réelle des fortunes Tégalité fictive des droits.
3Iais me voilà journaliste et c'est un assez beau rôle. Ce n'est plus une profession méprisable, mercenaire, esclave du gouvernement. Aujourd'hui, en France, c'est le journaliste qui a les tablettes, l'album du censeur !
Nous ne pouvons, d'ailleurs, que donner de courts extraits de cette publication, et encore en choisissant ceux qui se rapportent plus intimement à l'histoire de Camille ou à l'histoire générale. Le cadre de notre édition serait trop étroit pour contenir même un résumé des 86 numéros des Révolutions de France et de Brabant :
Je fais la motion qu'il soit défendu dans les actes publics d'user de ce mot Reine des Français comme contraire à la loi salique, malsonnant à l'oreille des patriotes, et sentant la servitude. Comme je n'ai point l'avantage d'être de l'illustre district des Cordeliers, je lui adresse cette motion par la voie de ce journal. Je supplie son digne président M. d'Anton, de la proposer aux honorables membres pour la discuter dans leur sagesse et l'adresser aux cinquanteneuf autres; je laisse ma motion sur leurs bureaux et je la signe... Un Français. (N'' 3, p. 99.)
Un libraire d'Oloron en Béarn me mande que j'ai fait en sa personne un martyr de la liberté. Trois de nos moines qui désertaient en Espagne étant venus
lire les nouvelles chez lui où il tient un cabinet littéraire, il leur donna la France libre pour passe-temps. 3Iais au paragraphe Clergé, ces fugitifs furent transportés d'une telle colère, que ne pouvant tomber sur l'auteur ils faillirent assommer le libraire à sa place. Avant qu'il eiU eu le temps d'appeler la garde nationale, ils étaient déjà montés sur leurs mules. Le sieur d'Aubert me mande qu'il est estropié pour le reste de ses jours, qu'il ne sait contre qui recourir et il m'appelle en garantie pour les frais du médecin. Il dit qu'ayant fait pour moi la recette, il convient que je fasse pour lui la dépense. Cela est trop juste, monsieur d'Aubert ; mais quoique je partage votre ressentiment, je ne laisserai pas d'être ici de Tavis de Dom Gerle.
Liberté de conscience, liberté pour tout le monde. Il ne faut donc point faire violence à ces pieux solitaires vieillis dans la vie contemplative. (N° 4, p. 146.)