‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 34 sur 49 · VARIETES · texte numérisé non relu

VARIETES

Et priez Dieu qu'il préserve la ville De tout couplet, satire ou vaudeville, Et de tous vers sous le manteau portés ; Car, à coup sûr, ils vous seront prêtés.

Il vient de paraître une brochure de 32 pages d'impression, intitulée : Satyres ou choix des meilleures pièces de vers qui ont précédé et suivi la révolution. Si ce ne sont pas les meilleures pièces, ce sont du moins les plus cyniques et les plus dévergondées. Quelquesunes sont même d'une grossièreté dégoûtante. L'éditeur, dans un avertissement, promet d'honneur, sous l'honneur de la démocratie, est-il dit, de donner une suite à ce recueil et de publier dans les quinze jours

223 ŒTCVRES DE CAMILLE DESMOULIN!^.

un nouveau cahier, jusqu'à parfait épuisement du scandaleux portefeuille. Il faut espérer que le comité de police Tencouragera dans cette entreprise. Ce libelliste a pris un épigraphe tiré de Voltaire. L'épigraphe qui lai convient le mieux est le mot de Desfontaines : // faut bien que tout le monde vive. Quelque indulgence que je professe pour la liberté de la presse, j'ai senti tout ce qu'elle avait de danger, en voyant mon nom jusqu'à trois fois au bas des pièces litigieuses de cet infâme recueil. L'imposteur affamé, s'il voulait persuader au public que j'en fusse l'auteur et lui faire avaler le poison de la calomnie, aurait dû le préparer plus habilement, il aurait dû s'instruire que faire des vers n'est pas seulement tirer sur le papier des lignes d'égale grandeur. Il ne se contente pas de compromettre le repos de l'anonyme, dont il prétend lever le voile et désigner le dos; à cette obligation que nous lui devons, il ajoute la faveur d'estropier nos vers, et voici comme il nous imprime :

De ses Bourbons ce peuple autrefois idolâtre

Et qui soupirait au seul nom de Louis XII et d'Henri IV,

Ne ciiérit plus ses rois, disait le vieux Mitra :

Le parterre de l'Opéra veut siffler notre auguste reine....

A qui le rédacteur fera-t-il croire que je suis l'auteur de ces vers? Certainement je ne les aurais pas alignés ainsi, mais bien comme il suit:

De ses Bourbons ce peuple autrefois idolâtre

Et qui soupirait au seul nom

De Louis douze et d'Henri quatre, Ne chérit plus ses rois, disait le vieux Mitra ;

Le parterre de l'Opéra

Veut siffler notre auguste reine; Ce peuple enfin est las de voir qu'on le promène, etc.

Quand aurons-nous une bonne loi sur la liberté de la presse? Je pourrais, à mon tour, assigner l'auteur au Cliàtelet, et lui demander, ainsi que M. de Ghénier, la preuve que c'est nous qui sommes les auteurs de ces satires ; je pourrais conclure, comme on fait tous les jours contre moi, à cinquante, à cent mille livres de dommages-intérêts. Mais un pauvre diable qui fait un pareil recueil à ses risques et périls est notoirement insolvable. (N° 29, p. 239.)

Mes honorables confrères de la Chronique du Manège prennent soin de ma célébrité. Ils viennent de publier ma vie dans les formes sous le titre modeste de Faits et gestes cfe Camille Desmoulins. Je commence à me croire un personnage, puisque j'ai des biograplies si illustres ; il ne manque plus à ma gloire que d'entendre crier dans les rues : Grande trahison de Camille Desmoulins! et je suis marqué du sceau de l'immortalité. De tous les détracteurs de mes pauvres feuilles, nul n'a la dent plus acérée et plus longue, comme de raison, que ces journalistes louveteaux.

Lupi ceii quos improba ventris Exegil cœcos rabies.

Ils ne me pardonnent pas ces deux gros bataillons de souscripteurs, dont j'ai eu tort de me vanter, et où je crains bien que la désertion ne se mette.

J'ai vu dès la première page que l'historien ne

connaissait pas même la naissance de son héros, ce qui ne m'a, pas peu mortifié, car je croyais être connu d'un pôle à l'autre. Dès lors je m'attendais, puisque ces faits et ces gestes étaient purement d'imagination.

à me trouver noirci de tous les crimes. Que ce fut pour moi une agréable surprise de voir que le plus grand des méfaits que me prête Thistoriographe était d'avoir volé des livres, crime donl il peut être bien sûr que pour lui on ne le soupçonnera point. J'ai même de grands remercîments à lui faire; car, s'il ne me peint pas en beau, il ne dit du mal que des qualités que je ne puis cacher, et il dit beaucoup de bien de certaines qu'on ne peut pas montrer; je lui en ai une véritable reconnaissance. L'honneur d'être Apollon ne vaul pas le plaisir d'être le dieu Faune; mais l'excédant de bonnes fortunes que je crains que sa narration ne m'attire m'oblige de protester contre le bien autant que contre le mal que dit de moi l'estimable auteur. 3Ia reconnaissance pour le sieur Marchand, que j'apprends être auteur de la Chronique du Manège et mon Plutarque, m'oblige à lui observer que, puisqu'il m'appelle folliculaire comme lui, il y a cette différence entre moi et ce confrère bénévole, qu'il ne m'est jamais arrivé de fouiller dans la vie privée de qui que ce soit. Le folliculaire Camille, qui se dévoue à la haine et brave les menaces et les outrages pour éclairer ses concitoyens sur la vie publique de ceux qu'ils ont mis à leur tête, exerce en effet la censure la plus importante comme la plus honorable magistrature chez un peuple libre; au lieu que le folliculaire Marchand, qui remplit sa chronique de mes prétendus faits et gestes, et de la vie d'un citoyen qu'il ne connaît pas, serait vil et odieux, si ces faits étaient vrais, et lorsciu'il les controuve, c'est un libelliste digne de la sévérité des lois. Qu'il n'appréhende pas néanmoins que je l'invoque; je n'invoque qu'une chose: la liberté de la presse pour moi, et contre moi j'en permets jusqu'à la licence. Quel mal

me font les libelles qui pleuvent depuis quelque temps sur ma têle? Je passe la main sur mon front et je ne me sens point blessé. Ce n'est que pour les hommes sans philosophie qu'il faut des lois en celte matière. Je serai toujours fort aise qu un pauvre diable dine ta mes dépens et tire un assignat de vingl-cinq livres sur ma vie secrète. L'espèce humaine est si mêlée de méchants et de scélérats que quand on veut être homme de bien, avoir une patrie et aimer le peuple, on doit se croire trop heureux d'en être quitte pour des outrages et de n'être pas massacré, pendu ou éventré comme on doit s'y attendre, et comme l'ont été tant de patriotes à Nancy. (S" 42, p. 130.)

Pour moi, je ne suis ni aux Lameth, ni aux Barnave, ni aux jacobins, je suis à la patrie. Il n'y a que Pétion et Robespierre que j'aie loués constamment, parce que tout homme de bonne foi conviendra qu'ils ont toujours été irréprochables. J'ai pris, avec Mirabeau, tantôt la trompette et tantôt le fouet: c'est le privilège d'une maîtresse qu'on ne puisse l'aimer ni la haïr à demi, mais on ne peut pas en conclure que j'aie jamais varié; car ce n'est pas la girouette qui change, mais lèvent. (X*' 69.)

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