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« Je ne conseille pas à S. M. Sarcle, ou à S. M. Bolié- (f mienne ou à L. M. Espagnole, Napolitaine, Prus- « sienne, de se mêler de nos affaires : quatre à cinq « millions d'hommes armés combattraient pro aris et «. focis et pour la liberté contre des mercenaires à « quatre sous par jour. Les expériences d'Amérique ce et dernièrement de Gand etdeTurnhoutont prouvé (( que les Insurgens peuvent très-bien faire face à des (c troupes de ligne. Il n'y a pas d'apparence que les « têtes couronnées, les plus ennemies de la Révolu- « tion, osent engager leur armée dans un pays où est « le siège du mal français et où l'épidémie se mettrait « bientôt dans leur camp dès que nous y aurions ente voyé, avec nos cocardes et nos vins, la traduction « des décrets et la déclaration des Droits de l'homme « et du citoyen. Nous avons déjà des intelligences « plus qu'on ne pense chez la plupart des peuples nos « voisins; et si ces convois de nos décrets, de nos (c cocardes et de nos vins, que nous ferions passer (( dans leur camp, n'ébranlaient pas la fidélité aux « despotes, si nous ne trouvions que des automates, « des machines de guerre dans ces soldats, alors notre « général La Fayette nous dirait comme Montluc à « Catherine de Médicis hésitant d'autoriser à donner (( la bataille de Cerisoles : — Nous les battrons à plate ce couture et il y en aura, tant d'occis que nous pourrons « en manger pendant six semaines^ ! »
Cet écrit fera mieux comprendre que quoi que ce soit l'entrain, l'élan prodigieux de la France républi-
caine et expliquera, je crois, ses victoires. Ce ne sont pasmalheiireusement (et nous Tavons bien vu naguère) les proclamations et les phrases qui battent Tennemi et l'emphase n'a jamais franchi une frontière; mais ce que Camille écrivait alors, la France entière le ressentait jusque dans son cœur. L'écrivain n'est ici que le porte-voix de la patrie, de cette patrie qui a su vaincre à la lin du siècle dernier parce qu'elle a voulu vaincre. Quels élans! Quelles journées! Quels souvenirs ! Et quel rêve î
Camille Desmoulins, éloquent ici comme Tyrtée, ne songeait cependant pas à mourir; Camille devait alors tenir à la vie. Elle lui souriait. Il n'était plus ce débutant inquiet, ce jeune homme pâle, aux vêtements pauvres, que Chateaubriand vit un jour. Il était célèbre et il était aimé. Depuis des années, il chérissait une jeune fille, rencontrée, comme Tincarnation vivante de ses espoirs, sous les arbres du Luxembourg, Il l'avait connue presque enfant, il l'avait vue grandir et le sentiment qu'elle lui avait inspiré semblait croître aussi avec les années. Elle s'appelait Lucile Duplessis. Toute jeune, intelligente, passionnée comme lui, elle s'était sentie attirée vers Camille irrésistiblement et, quoiqu'elle fût riche, surtout pour cette époque, et qu'il fût pauvre, elle avait voulu l'épouser. La mère, madame Duplessis, était du côté des jeunes gens. Plus positif, homme d'affaires, esprit pratique et naturellement ennemi des romans, M. Duplessis, le père, résistait. Il était riche, ai-je dit. Donner Lucile à un écrivain sans autre fortune que son talent, l'imprudence était grande. Mais ce que femme veut, le mari le veut, et M. Duplessis ne pou-
vait résister longtemps : il avait contre lui sa femme et sa fille.
Voici comment Camille Desmoulins explique luimême, dans une lettre à son père, la façon dont M. Duplessis donna son consentement.
(( Aujourd'hui, M décembre (1790), je me vois enfin « au comble de mes vœux. Le bonheur pour moi (( s'est fait longtemps attendre; mais enfin il est arec rivé, et je suis heureux autant qu'on peut l'être sur (( la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai (( tant parlé, que j'aime depuis huit ans, enfin ses pa- « rents me la donnent et elle ne me refuse pas. Tout (.( à l'heure sa mère vient de m'apprendre cette nou- « velle en pleurant de joie.
(( L'inégalité de fortune, M. Duplessis ayant 20,000 « livres de rente, avait jusqu'ici retardé mon bon- « heur; le père était ébloui par les offres qu'on lui « faisait. Il a congédié un prétendant qui venait avec « cent mille francs. Lucile, qui avait déjà refusé « 23,000 livres de rente, n'a pas eu de peine à lui « donner son congé. Vous allez la connaître par ce « seul trait. Quand sa mère me Ta eu donnée il n'y a (( qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; « je me jette aux genoux de Lucile. Surpris de l'en- « tendre rire, je lève les yeux, les siens n'étaient pas « en meilleur état que les miens: elle était tout en « larmes; elle pleurait même abondamment et cepen- « dant elle riait encore. «
N'est-ce pas charmant? Et ne croirait-on pas voir, dans un de ces calmes intérieurs du dix-huitième siècle que nous peint Chardin, sourire, d'un air attendri,
quelqu une de ces roses et fraîches jeunes filles de Greuze ' ?
1. Il faut les éludier de près, ces hommes qu'on nous fait si farouches. 11 faut, pour les connaître, les surprendre dans le secret de leur vie quotidienne, et de celte étude et de cet examen on rapporte une admiration plus grande, parce qu'elle est mêlée d'attendrissement. Camille Desmoulins, dira-t-on, épousait une femme dans la classe bourgeoise riche, et le mariage lui apparaissait avec toutes les séductions et les bonheurs que lui promettait Lucile. Mais il en était d'autres, à celte même époque, des républicains comme Camille, qui, plus pauvres, aussi passionnés, se sentaient aussi heureux d'offrir et d'accepter non pas la fortune, mais le sacrifice. Un des plus purs serviteurs de la cause de la liberté. Goujon, un de ces héroïques Montagnards qui se poignardèrent eux-mêmes pour échapper à la réaction, Goujon, jeune aussi, épris de la fille d'un de ses vieux amis, Lise Cormery, et ne voulant devoir la main de Lise qu'à elle-même, lui écrivait la lettre qui suit.
Cette lettre m'a été apportée par la famille de Goujon. Elle est inédile et elle n'a jamais été lue par d'autres que par les parents. Voyez comme elle montre bien ce qu'étaient et les hommes qui pouvaient écrire de pareilles lettres et les femmes qui étaient capables de les comprendre :
« Lise, écrit Goujon à sa fiancée, Lise, je ne sais s'il peut m'être permis de reposer mon cœur au milieu du tumulte qui m'environne. Je ne sais si je devrais offrir le partage d'une vie qui peutêtre doit s'écouler au milieu des orages, mais enfin une force plus puissante que la froide raison m'entraîne... Je vous aime... Cette simplicité, cette élévation, cette pureté d'àme que j'ai cru voir en vous, ont pénétré mon être d'un sentiment tendre et profond que l'absence n'a point diminué. Je vous crois juste, sensible, courageuse. Je crois que vous me rendriez heureux ; je vous demande, si vous le voulez.
« Je veux pourtant vous dire sur moi la vérité. La sorte de réputation que j'ai acquise, le talent que l'on m'accorde, les places où l'on m'a porté, quoique si jeune encore, tout semble annoncer un jeune homme ardent, ambitieux... Lise, il n'est rien de tout cela. L'amour des hommes me transporte, mais leur éloge me touche peu. L'ambition n'est rien pour moi. Faire triompher la vérité, combattre, mourir pour elle, voilà la passion qui embrase et nourrit mon être. Je vous tromperais donc si je vous disais : Je travaillerai pour être riche, pour être honoré. !Non, je travaillerai pour que la liberté triomphe et pour que vous soyez heureuse. Voilà tout, absolument tout. Je n'ai point de fortune, j'en fais peu de cas. Calculez donc si vous seriez heureuse, vivant comme vous
Lucile fat la compagne, fut Famie de Camille Desmoulins'. Elle était là lorsqu'il écrivait. Elle comptait, aux battements de son cœur, les heures qui s'écoulaient et pendant lesquelles Camille était loin, aux jours de danger, aux jours d'émeute. Elle calmait ses désespoirs ou combattait ses moments de doute. Elle l'amenait doucement devant le berceau de ce fils, du petit Horace qui leur était né, et lui disait : « Pour lui, sois clément, » ou : « Pour lui, sois intrépide. » Elle était ce dévouement et cette affection de tous les jours qu'il faut à ces natures ardentes jetées en pleine lutte. Elle était pour Camille ce que madame Danton était pour son mari, le guide le plus sûr, le plus fidèle,
avez faU, à la campagne, avec moi qui vous aimerais de toute mon îxme. Ou, puisqu'il faut tout dire, si l'amour du bien, si la patrie, si le bonheur de mes concitoyens m'appelait au milieu des villes, au milieu de la corruption, au milieu des dangers, Lise, me suivriez-vous ^ Élèveriez-vous mon courage ou si vous chercheriez à me retenir et à me détourner de mon devoir? Voilà tout.
« Adieu, Lise, répondez-moi. Je n'ai pas besoin, je crois, de finir en disant que je vous aime ^ »
Inutile d'ajouter que Lise Cormery accepta, telle qu'illa tendait, la main loyale et ferme de Goujon.
El voilà ce qu'étaient ces hommes! Mais leurs femmes héroïques comprenaient ces héros et combattaient à leurs côtés. Il n'y eut qu'une femme qui trembla en ces heures terribles et c'était une courtisane, la Dubarry. Les autres suivirent leurs époux jusque sur l'échafaud.
1. Une biographie mensongère de Desmoulius prélend que Lucile élait tille adultère de l'abbé Terray. Une autre, que l'appartement occupé, rue de l'Odéon, par les jeunes époux avait été meublé par le duc d'Orléans. Ce sont là des calomnies. L'espèce de fortune de M'ie Duplessis coûta d'ailleurs bien cher, hélas, à Camille. Ses accusateurs lui reprocheront plus tard d'avoir épousé une femme riche.
1. ^'■ous abrégeons cette admirable lettre qui prendra place, tout entière, dans une édition nouvelle de nos Derniers Montagnards.
celui qui voit le plus loin et le plus juste, parce quMl aime le mieux ^
Danton, ami de Camille, lorsqu'il perdit sa femme, sentit se briser en lui quelque chose de son être. On sait que, revenu de Belgique trop tard pour recevoir son dernier soupir, il la fit déterrer pour la revoir encore. Camille Desmoulins eut du moins cette douloureuse consolation de mourir avant celle qu'il aimait. C'est la physionomie intime de Camille Desmoulins plutôt que sa figure politique que j'étudie ici, je le répèle. L'homme politique vaudrait d'être discuté plus longuement — et plus sévèrement sans doule, — nous le reconnaissons volontiers.
Un moment vint, dans cette Révolution Française, où les plus convaincus et les plus résolus se sentirent las. Danton disait : Je suis saoul des hommes, partait pour Arcis-sur-Aube, son pays, et, tandis que les paysans se pressaient curieux, un peu effarés, devant sa fenêtre pour apercevoir le grand homme dont la voix remuait les faubourgs jusqu'aux entrailles, et lançait, comme un clairon, un peuple à la frontière, lui, songeant, s'occupait à assurer une pension à Marguerite Hariot, sa vieille nourrice, ou disait à sa mère: «Quel bonheur, quand je reviendrai ici pour ne plus vous quitter et planter mes choux! » Un autre, Hérault deSéchelles, regardant passer les charrettes des condamnés, allait rue Saint-Honoré, chaque soir, et, comme on lui demandait ce qu'il faisait là, il répondait: « Je viens
1. II y aurait cependant à faire une restriction et j'ai bien peur que Lucile, si exaUée, n'ait pas apporté à Camille la pondération dont son talent avait besoin.
3G ŒUVRES LE CAMILLE DEr^MûL LINS.
apprendre à mourir! » Camille Desmoulins, lui, soupirait aussi, et écrivait à son père : « Que ne puis-je c( être aussi obscur que je suis connu! Où sont mes (( champs de Guise? Où est Tasile, le souterrain qui (t me cacherait à tous les regards avec ma femme, « mon enfant et mes livres? >' Il ajoutait : « Ménagez « votre santé, pour que je puisse vous serrer contre (( ma poitrine si je dois survivre ! »
C'est un dangereux symptôme, lorsque ce besoin de calme saisit ces hommes d'action, lorsqu'ils abdiquent pour ainsi dire et aspirent ainsi à quitter le combat. Pendant qu'ils révent, les adversaires veillent et la chute se prépare. D'ailleurs, pourquoi Camille se sentait-il comme pris de défaillance? La cause de la République était-elle donc gagnée à cette heure? Les fureurs d'un Hébert, les exagérations d'un Jacques Roux ne lui nuisaient-elles pas autant que les intrigues criminelles des monarchistes et les balles de l'armée de Condé? Si, en vérité, puisque Camille Desrnoulins, au milieu des cris de guerre, voulut jeter enfin un cri de clémence et écrivit le ]'ieux Cordelier/ Et qui peut s'empêcher d'admirer partout où on la trouve cette grande, cette rare, cette humaine vertu, la pitié? — Camille voulait la République maternelle et douce. Il eut la gloire de demander, le premier, la Ihi de la Terreur. Il s'écriait, réclamant la fin des proscriptions et des prisons :
« La liberté, c'est le bonheur, c'est la raison, c'est « i'égalité! c'est la justice! c'est la déclaration des a droits. Voulez-vous que je la reconnaisse? que je « tombe à ses pieds, que je verse tout mon sang pour
« elle? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille cice toyens que vous appelez suspects, et ne croyez pas (( que cette mesure serait funeste à la République ! »
Ce cri, Camille Desmoulins devait, d'ailleurs, le payer de sa vie. Le Vieux Cordelier, inspiré par Danton, déplut à Saint-Just et au Comité de salut public. Hébert avait accusé Camille aux Jacobins, Robespierre avait voulu le défendre, proclamant que Desmoulins, quoique faible, n'avait point démérité du peuple. Mais Camille n'avait plus longtemps à demeurer libre. On vint arrêter l'écrivain dans cette maison de la Cour du Commerce, où, quelques jours auparavant, déjeunant avec son ami Rrune, celui qui devait devenir duc et maréchal de France, il disait gaiement, pendant que Lucile versait le chocolat : « Ruvons et mangeons, car demain nous mourrons ! »
C'était le 11 germinal, le 31 mars 1794. Le matin, Camille avait reçu de son père cette lettre : « Mon cher (( fils, j'ai perdu la moitié de moi-même, ta mère n'est (( plus. J'ai toujours eu l'espérance de la sauver, c'est (( ce qui m'a empêché de t'informer de sa maladie. « Elle est décédée aujourd'hui, heure de midi. Elle « est digne de tous nos regrets ; elle t'aimait tendrece ment. J'embrasse bien affectueusement et bien trisce tement ta femme, ma chère belle-fille, et le petit ce Horace. Je pourrai demain t'écrire plus au long. Je ce suis toujours ton meilleur ami. »
Camille la relisait peut-être, cette lettre de mort, cette lettre qui lui disait : « Ta mère n'est plus, » lorsqu'on frappe à la porte. H ouvre. On lui présentait Tordre d'arrestation.
Jl essaya bien d'appeler, de se défendre, de soulever comme autrefois, au Hjuillet, ce peuple qui, à sa voix, se jetait sur les bastilles. Mais il faisait nuit. Le café Procope, devant lequel on passait, était presque vide, et les indifférents laissaient faire, comme toujours.
Elle est toute tracée pour le drame, cette existence troublée, si rayonnante et si tragique. Les lettres écrites par Camille dans la prison du Luxembourg, les plus éloquentes, les plus profondément déchirantes et humaines qu'on puisse lire, ces lettres où le cri du père séparé de sou enfant, de Tépoux arraché à sa femme, se mêlent aux fiers accents du citoyen faussement accusé et sûr de sa conscience, ces généreuses lettres, passées toutes trempées de larmes à la postérité, un Shakspeare ne les égalerait pas.
Il est là, le prisonnier, dans le Luxembourg, et du fond de sa prison il peut apercevoir, s'éveillant au souffle d'avril, les arbres sous lesquels il berçait à Fécart ses rêves de république athénienne, la place où il rencontra Lucile pour la première fois, le banc où ils s'asseyaient, ce jardin que le printemps rajeunit et où jamais, —jamais, — il ne pourra remettre les pas. Il se rappelle tout ce cher passé si court, ces heures enfuies, ce roman inachevé, cette vie de bonheur qui fuit, qui va disparaître. Il revoit cette chapelle de St- Sulpice où l'abbé Bérardier, celui-là mêuie dont il avait été l'élève à Louis-le-Grand, l'avait uni à Lucile. « Quelles larmes nos yeux versèrent! que nous étions heureux 1 » Il évoque aussi ces parties de campagne à Cachan, où Lucile riait si fort, où Danton venait, où Fi-éron s'amusait si bien. Tout ce passé lui revient.
ironique fantôme, et il pleure, et avec ses larmes tombent de sa plume les pages les plus poignantes sorties de rimmaine douleur :
« Lucileî Lucile ! ô ma chère Lucile! où es-tu? où (( est ta tête qui se frottait contre ton pauvre Lou en (( rentrant, où sont tes bras qui me serraient, et ton « cou, et tes pieds, et ta bouche? Hier! oh! hier, « quels adieux!... C'est à ce moment de notre sépa- « ration que j'ai senti mon âme passer en toi et me « quitter... Hier, j'ai eu un nouveau mouvement de « douleur bien violent, et j'ai senti mon cœur se fendre (( quand j'ai aperçu ta mère dans le jardin. Vis pour « mon Horace, parle-lui de moi, je ne l'embrasserai « plus, et il ne dira plus : Adi, adi ! il ne me rappellera « plus par ses pleurs quand j'allais àlaConvenlion! »
Voilà répoux, voilà le père. Voici le citoyen :
« Je vais rejoindre mes deux frères qui sont morts (( pour la République (l'un d'eux avait été coupé en « morceaux par les Chouans). Je suis bien sûr d'em- « porter l'estime et le regret de tous les hommes qui (( aiment la vertu et lavérité. Je meurs à trente-quatre (( ans. J'appuie ma tête avec calme sur l'oreiller de c( mes écrits, trop nombreux peut-être, mais qui res- (( pirenttous le même désir de rendre mes concitoyens « heureux et libres. »
Devant le tribunal, Camille, assis à côté de Danton, de Phélippeaux, de Fabre d'Églantine, de Westermann, sentit la colère lui monter au visage. Devant ces gens qui l'accusaient de trahir la République, il ne put garder son sang-froid. H avait d'avance écrit sa défenseril la froissa de rage et la jeta comme un souf-
flet à ses juges \ Danton répondit : « Vous m'accusez d'être vendu? Un homme de ma trempe est impayable! Vous voulez faire passer Danton pour un aristocrate? La France ne le croira pas longtemps ! »
Westermann, le général républicain c|ui avait combattu au 10 août dans les rangs du peuple, et un peu partout contre l'ennemi, comme on lui demandait ce qu'il avait à dire pour sa défense :
« Laissez-moi, dit-il avec son accent alsacien, montrer au peuple ma poitrine nue ! J'ai reçu, pour la République, sept blessures, toutes par devant. Je n'en ai reçu qu'une par derrière, c'est votre acte d'accusation ! »
Le tribunal siégeait dans la salle occupée aujourd'hui, au Palais de Justice, par la Cour de Cassation. On entendait la voix de Danton, ses rugissements de lion, de l'autre côté du quai. La foule était énorme et frémissante. Elle pouvait se ruer sur le Palais et délivrer les accusés. Aussi, Fouquier-Tinville et le président Herman, muni des pleins pouvoirs de la Convention, étoufïèrent-ils les débats. Nous ferons connaître par le détail ce procès affreux desDantonistes-. Ce fut un des crimes de la Révolution. « Que vont devenir Lucile et Horace?» s'écriait Desmoulins condamné. On mena Danton, Camille et leurs amis à l'échafaud (3 avril 1794).
1. Interrogé sur son âge parle président, il répondit :« J'ai l'âge du sans-culotte Jésus ; c'est-à-dire trente-trois ans, âge fatal aux révolutionnaires! » En réalité, il en avait trente-quatre.
2. Dans notre livre : Camille Desmoiilins et les Dantonistes.
SA VIE LllTKRAlRK. 41
Camille, les vêtements en lambeaux, furieux, criait au peuple :
« Défends-moi ! C'est moi qui ai poussé le premier cri de liberté en juillet 89. »
Et Danton lui disait :
« Du calme. Il faut bien mourir! »
En route, un des condamnés, Fabre d'Églantine, l'auteur de 11 pleut, bergère, et de tant de comédies cliarmantes, regrettait surtout une chose, une pièce en vers qu'il laissait inachevée, « un chef-d'œuvre, » gémissait-il.
« Bahi disait Danton en riant de sou rire de Titan, des vers! dans huit jours tu en feras plus que tu ne voudras ! »
Quelques années auparavant, Camille Desmoulins avait été assigné à des dommages-intérêts par Sanson, qu'il avait appelé «le bourreau» dans son journal. Sanson avait crié à la calomnie. Depuis lors Desmoulins, toujours ironique, ne l'avait plus nommé que le chef du pouvoir exécutif. Quelle étrange destinée amenait sous le couperet du plaignant ce plaideur des années passées ! 3ïaintenant Sanson pouvait se venger.
Sous ce ciel 'de'printemps, sous le vent de Germinal, les têtes des amis tombèrent, et Camille, Danton et Hérault s'embrassèrent dans le même panier.
Un an plus tard, Dussault, passant sur cette place de la Révolution, songeait longuement à toutes les choses lugubres que ce coin de Paris avait vues. Il se souvint qu'on était alors au 5 avril : c'était la date anniversaire de la mort de Desmoulins. Machinalement, Dussault regarda sur la terrasse de l'Orangerie, à gauche,
auprès de l'escalier, une touffe de lilas qu'il avait remarquée l'année précédente, le jour même où il avait vu tomber la tête de Camille.
« Tiens, dit Dussault, le printemps est en retard, le lilas était en fleur lorsque Camille est mort. »
Et tous les ans, le 5 avril, Dussault allait voir curieusement, presque superstitieusement, celte touffe de lilas, qu'il appelait le lilas de Camille '.
Lucile n'avait point laissé arrêter son mari sans essayer de le défendre. Elle avait écrit à Robespierre, elle avait décidé à la lutte des anciens amis de Camille. Dillon, Brune, s'étaient chargés de soulever la foule sur le passage des condamnés. J'aurais préféré le voir, cet infortuné Brune, un des fondateurs des Cordeliers, mourir en défendant son ami, et mourir jeune au service de la République, que vieux et assassiné par la réaction royaliste et comme maréchal de l'Empire. La conspiration fut découverte. Dillon,
1 . Cette anecdote a sa preuve dans le passage suivant de Dussault.
Lettre de J.-J. Dussault au ciioyenRœderersur la religion, 29 floréal an III. « Un des premiers jours de ce printemps, je traversais la place de la Révolution avec un de mes amis : la conversation se tourna sur les scènes affreuses dont cette place a été le théâtre. « Les événements de l'année dernière, me dit-il, se sont liés dans mon esprit aux époques de la nature ; je me plais à rappeler ces divers événements, et les ratlache aux gradations diverses et successives de la saison. — Le printemp>, repris-je, est beaucoup plus tardif celle année et cela doit déranger un peu votre calcul et votre mémoire. Celte touffe de lilas, que vous voyez à gauche sur la terrasse de l'Orangerie, auprès de l'escalier, était déjà toute verdoyante, le jour que Camille monta à l'échafaud, et maintenant elle pousse à peine quelques bourgeons. — Cependant à la variation près de la saison, vous y avez attaché un souvenir, et vous ne verrez jamais ces lilas se couvrir de feuilles sans penser à l'infortuné qui effaça tous ses torts en écrivant le Vieux Cordelier. »
Lucile Desmoulins, compromis dans ce complot qu'on appela « la conspiration des prisons, » furent condamnés à mort. Lucile mourut fièrement, heureuse de rejoindre celui qu'elle aimait. Le hasard de la mort l'avait jetée dans la même prison que la veuve d'Hébert, de cet Hébert que Camille avait si courageusement attaqué et qui avait précédé Desmoulins sur l'échafaud. Mais toutes les haines finissaient devant l'égalité terrible du veuvage, de l'accusation et du malheur.
On m'a conté cette histoire, qui peut être une légende : le lendemain de l'arrestation de Camille Desmoulins, le soir, la nuit venue, madame Duplessis et sa fille Lucile se tenaient debout, les yeux rouges de larmes, devant le bei'ceau de cet enfant qui, lui aussi, devait mourir à trente-deux ans, devant le berceau du petit Horace qui dormait, souriant à son rêve, et qui dans huit jours serait orphelin.
Sombre, pâle, irrité, M. Duplessis, le père de Lucile, se promenait à grands pas dans la chambre. Il fermait les poings, il se disait qu'il aurait eu raisoii peut-être, autrefois, d'empêcher ce mariage. Tout à coup, levant la tête, il aperçut sur une armoire basse une statue de la Liberté, une statue en plâtre que Camille avait placée là. Cette image de la Liberté parut ironique à cet homme, d'humeur royaliste au fond. Il prit la statue, la regarda un moment avec de là haine et de la rage, et, l'élevant en l'air, il allait là briser à ses pieds, lorsque Lucile, qui suivait ses gestes et son regard, devinant tout, s'élança vers lui et retenant son bras : « Non , mon père, dit-
44 a:UVRKS DE CAMILLE DESMOULIN?.
elle fermement. Respectez-la; il meurt pour elle! » Elle avait raison, Fépouse de Camille, la mère courageuse, la femme frappée au cœur. En mourant, Camille affirmait davantage cet amour puissant qui Tavait fait vivre, qui inspirait son talent^ qui agrandissait son âme, Tamour ardent de la liberté. Il était tombé, qu'importe ! Il avait succombé f c'était le sort. Mais pas une parole de doute n'était sortie de ses lèvres républicaines. Les fureurs dont il avait été le témoin et les forfaits dont il était la victime lui laissaient sa foi intacte. Il savait bien, il savait comme tous ceux qui mouraient alors, que la loi fatale du monde est le sacritice à l'avenir. Des générations se sont englouties pour nous léguer avec leur exemple le prix de leurs efforts et de leurs tortures. Il en est de la liberté humaine comme de ces flambeaux que les esclaves mourants se passaient de main en main dans les cirques antiques. Pour que la flamme ne s'éteignît pas, ceux qui mouraient la ranimaient de leur dernier souftle. Ainsi les autres dans la nuit pouvaient continuer leur route : les devanciers avaient fait leur devoir.
Aussi bien, remarquez-le, le dernier cri de tous ceux qui tombent, Girondins ou Montagnards, est un cri d'espoir, un cri de certitude. Le présent leur manque, mais ils entrevoient dans les siècles futurs l'ère de justice qu'ils ont voulu fonder! Et leur dernier appel, le testament de leur conscience, leur cri d'agonie et de foi est le même toujours : « Tout pour la République et pour la France ! »
Que si l'on ne comptait que les blessures et les
plaies, on la méconnaîtrail étrangement cei te Révolution, la mère du monde nouveau. On peut dire d'elle ce que Barnave disait de la patrie : «La Révolution a encore su mieux aimer qu'elle n'a su haïr. » Ne gardons de son œuvre que le souvenir reconnaissant. Respectons, comme l'épouse de Camille, la blanche statue de la Liberté ! N'ayons qu'un amour, celui de ceux qui sont morts pour nous, et rappelonsnous ce mot qui résume la Révolution tout entière, le mot de Robert Lindet alors qu'on lui proposait de voter la ruine de Lyon {Commune affranchie) :
<c Nous sommes ici, répondit Robert Lindet, pour nourrir la France, non pas pour la décapiter! »
Il avait raison. Et ils l'ont en effet nourrie et délivrée cette France qui, sans eux, sans leurs efforts, sans leurs sacrifices, eût été mise en lambeaux dès 1794, comme une autre Pologne, par les rois coalisés. Ne nous laissons pas aller au courant de réaction que la Commune de Paris de i87i a fait naître par ses folies et ses crimes. N'oublions pas, je le répète, que cette patrie, que nous voudrions voir affranchie, assagie, heureuse et libre, les contemporains de Camille l'ont nourrie et qu'ils l'ont sauvée. Hélas! où sont les frontières qu'ils nous avaient conquises? Et l'histoire impartiale et sereine, jugeant aujourd'hui la mémoire de ces frères ennemis réconciliés dans la mort, l'histoire n'a qu'un verdict, le verdict suprême :
L'heure où la France fut la plus grande et la plus rayonnante, ce fut l'heure où la République, dans un lambeau du drapeau tricolore, portait au monde la liberté!
Il ne sera peut-être pas inutile de compléter notre travail littéraire par quelques jugements sur Camille Desmoulins, portés par ses contemporains.
Dans ses Mémoires, Bertrand Barère nous a laissé ce portrait rapide de Camille :
« C'était une tête ardente dans laquelle avait fermenté l'histoire classique des anciennes républiques. Il avait beaucoup d'esprit et trop d'imagination pour avoir du bon sens.
« Dès le premier jour de la Révolution, le 14 juillet 1789, au Palais-Royal, où le peuple s'était rassemblé à cause des dangers publics, on vit tout à coup un jeune homme, les yeux brillants, la tête exaltée et la parole haute, s'adressant avec éloquence au public effrayé par l'invasion militaire de la capitale. Au milieu de sa péroraison, il s'arma d'un pistolet et menaça de s'arracher la vie plutôt que d'obéir aux satellites du féroce prince de Lambesc qui avait assassiné, le. dimanche précédent, un vieillard inoffensif à la porte des Tuileries.
« Cette protestation patriotique produit un grand effet; Camille Desmoulins, qui l'observe, s'écrie avec un enthousiasme audacieux et guerrier : v< Armons- « nous de toutes armes et marchons au repaire de la « tyrannie; allons nous emparer de la Bastille et nous «foudroierons les ennemis de la liberté ! »Ce discours
abrupt entraîne la masse du peuple rassemblé au Palais-Royal et le lendemain la Bastille est prise.
0 C'est le plus beau fait de la vie de Camille Desmoulins qui, plus tard, perdit sa renommée et la vie dans les divisions intestines de la Convention nationale. »
D'autres ont été plus sévères. Le vaudevilliste Georges Duval a poussé le portrait jusqu'à la caricature :
(( Il avait le teint bilieux, comme Robespierre, Tœil dur et sinistre, et une physionomie qui tenait plus de l'orfraie que de l'aigle. Je l'ai revu bien des fois depuis et il ne m'a pas semblé plus beau. Tl y en a, je le sais, qui ont voulu faire de lui un joli garçon, mais ce sont des flatteurs, ou bien ils ne l'ont jamais vu. » (G. Duval, Souvenir de la Terreur^ tome I", p. 51.)
J'extrais encore d'un journal sans nom d'auteur attribué à Clermont-Tonnerre et Lafayette, intitulé : VAmi du peuple ou le Puhliciste parisien (les livraisons de ce journal n'ont que les dates et ne sont point numérotées), ces lignes tirées du numéro du 13 avril 1791 :
« Camille Desmoulins, timide et les yeux baissés, quand un honnête homme le regardait en face, rien de plus terrible la plume à la main; alors il atïronte tous les dangers, peint la vertu sous les dehors du crime, dénature les faits, leur donne une tournure plaisante et croit avoir persuadé parce qu'il a fait rire. »
Dans Touvrage de Gracchus Babeuf intitulé : Du Système de dé populo t ion ou la vie et les crimes de Carrier,
48 ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULIÎs'S.
(an ill de la République^, page 60) , je trouve encore ce jugement :
« Camille était un joli faux logicien ; il avait Tesprit aussi gauche que son âme était droite. C'est bien avec raison qu'on dit aujourd'hui qu'il fut incapable d'être un conspirateur. Il ne savait pas faire concorder deux idées politiques, et cela lui importait peu. Il sacrifiait volontiers le sens commun à trois passions qui le possédaient en écrivant : l'une, de paraître excellentissime patriote, comme il l'était effectivement; l'autre, de se montrer un puits d'éruditionet de mémoire; la troisième, de faire régulièrement quatre calembours par phrase. A travers cette manie de jeune homme perçaient souvent néanmoins quelques vérités utiles, parce que l'intention était parfaitement pure. »
Dans un article sur la bibliothèque de Sainte-Beuve [Catalogue des livres rares et curieux composant la bibliothèque de Sainte-Beuve^ Paris, L. Potier, libraire, in-8°, 1870), M. Ed. Schérer cite ce portrait de Camille Desmoulins tracé par le père de Sainte-Beuve sur un numéro du Vieux Cordelier :
« Desmoulins avait un extérieur désagréable, la prononciation pénible^, l'organe dur; nul talent oratoire; mais il écrivait avec facilité et était doué d'une gaieté originale qui le rendait très-propre à manier l'arme de la plaisanterie ^ »
Des adversaires ont su parfois rendre à Camille une justice posthume — entre autres Maton (de la Varenne) :
l. Jouinal le Temps, 15 iV'viier 1870.
« Le sensible Desmoulins, dit cet auteur, contre lequel j'avais fait prononcer en 1790 des condamnations tout à fait désagréables et que je devais croire mon ennemi, s'éleva au-dessus de tout ressentiment; il ne vit en moi qu'un homme de bien persécuté et fit tous ses efforts auprès de Panis pour que je fasse interrogé ou relaxé.
« La peine de mort qu'il a subie depuis avec Danton ne m'empêche pas de faire connaître la générosité dont il a usé envers moi\ »
On ne peut d'ailleurs se rendre compte du souvenir attendri que laissa Camille qu'en lisant les écrits du temps, entre autres certaine pièce, VOmbre de Camille Desmouliyis, où sont peints sous de noires couleurs les remords des jurés qui le condamnèrent-.
Enfin, pour donner une idée de l'attendrissement que fit naître cette mort, je rappellerai que Dorat- Cubières mit en vers « la dernière lettre de Camille à son épouse. »
1. Les crimes de Maral et des autres égorgeurs ou ma Résurrection, par P. A. L. Maton (de la Varenne). 2<^ édition, an 111 ^1795).
2. L'ombre de Camille Desmonlins, Arras, chez fauteur (S. D.) in-8, pièce L. 641, n° 1332. Bibliothèque nationale.
Le n^ 171 du Moniteur de l'an IV annonce la mise en vente des Bustes de Camille Desmoulins et Pliélippeaux, par C. Martin. — Le 12 thermidor an IV, le Censeur de journaux rend compte d'une fête donnée par Tallien et son épouse : a Ce qui a excité la sensibilité des convives, dit-il, ce sont les images de Camille Desmoulins et Pliélippeaux, éclairées par plus de mille lampions. {Le Censeur des journaux était rédigé par Gallais, le grand-père de M. Emile Campardon, l'historien de Marie-Antoinette. — 11 était royaliste; les mille lampions sont ironiques, mais le fait subsiste. On pourra consulter enfin le Dernier tableau des crimes et mensonges de Wadier^ assassin reconnu des vertueux Pliélippeaux et Camille Desmoulins, par J.-B. Darmainy, à Paris, an III de la Rép'-iblique.)
C'est une imitation libre plutôt qu'une traduction littérale; elle fut mise en musique par le citoyen de Launay, c aussi estimable, dit une annonce, par son patriotisme que par son talent. »
Ah! que le sommeil a de charmes,
Qu'il est doux pour les malheureux!
Le sommeil a tari mes larmes
Et mon sort est moins rigoureux;
Mon œil vient de te voir en songe
Et je te serrais dans mes bras;
Bientôt je me réveille, hélas!
Tout mon bonheur n'est qu'un mensonge^.
Le 7 floréal an IV, le Conseil des Cinq-Cents rendait un arrêté qui « déclare que Camille Desmoulins a été conduit à la mort pour s'être élevé contre les proscriptions, et avoir rappelé des sentiments d'humanité trop longtemps oubliés. »
Extrait du procès - verbal des séances du Conseil des Cinq-Cents.
Du T floréal, l'an IV de la République française, une et indivisible.
Un membre, au nom de la Commission formée pour examiner les pétitions des citoyennes Valazé, Carra, Gorsas, Brissot et autres, présente un projet de résolution qui est mis di\x\ voix et adopté dans les termes suivants :
Le Conseil, considérant que les citoyens Valazé, Pétion, Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, représentants du peuple,
1, Le Calendrier républicain, poëme, par Cubière^, citoyen français. An Vil, p. 17 i.
membres de la Convention nationale, sont du nombre des représentants qui, après avoir coopéré à établir la liberté et à fonder la République, l'ont scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement à la patrie et de leur respect pour les droits de la nation;
Considérant que, parleur mort, leurs femmes et leurs enfants sont privés de leurs secours et réduits à l'indigence;
Considérant que le citoyen Phélippeaux, représentant du peuple et membre delà Convention nationale, a été conduit à la mort pour avoir révélé les intrigues par lesquelles se perpétuait la guerre de Vendée, que sa veuve est dans l'indigence;
Considérant que Camille Desmoulins, aussi représentant du peuple, membre de la Convention nationale, fut conduit à la mort pour s'être élevé contre les proscriptions et avoir rappelé des principes d'humanité déjà trop longtemps oubliés;
Qu'il est instant de venir au secours de ces infortunes, qui ont des droits égaux à la reconnaissance nationale ;
Le Conseil, déclarant qu'il y a urgence, prend la résolution suivante :
Article l^^. i\ géra payé, par le Trésor public, aux veuves ou enfants des citoyens Phélippeaux, Camille Desmouhns, etc., un secours annuel qui sera déterminé ainsi qu'il suit :
Article II. — Chaque veuve recevra annuellement deux mille francs ; dans le cas où elle aurait des enfants nés de son mariage avec le représentant du peuple, il lui est accordé une augmentation de raille francs pour chacun d'eux jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge de quinze ans; toutefois le total des secours ne pourra excéder la somme de quatre mille francs.
Article III. — Si la mère vient à décéder, le secours accordé aux enfants leur sera continué jusqu'à l'âge de dixhuit ans.
Article IV. — Les enfants des citoyens sus-énoncés, qui dès à présent auraient perdu leur mère, recevront
deux mille francs; s'ils sont plusieurs, le secours sera porté à trois mille francs. Ce secours leur sera payé jusqu'à ce qu'ils aient atteint dix-huit ans.
Article V. — La présente résolution sera imprimée, elle sera portée au Conseil des Cinq-Cents par un messager d'État.
Collationné sur l'original par nous, président et secrétaires du Conseil des Cinq-Cents, à Paris, le 25 floréal an IV de la République française, une et indivisible.
Crassons de L'Hérault, président.
BioN, Le Beffroy, secrétaires.
La pension accordée à Horace, fils de Camille Desmoulins, par cet arrêté, ne lui fut jamais payée.
C'est par cet acte public que nous terminerons celle notice, laissant Camille Desmoulins se peindre et pour ainsi dire se raconter lui-même avec ses défauts, ses faiblesses, ses malices, ses cruautés, mais aussi ses vertus et son honnêteté. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, en effet, celui-là ne saurait être considéré par la postérité comme un bourreau, mais comme une victime de sa propre pitié et comme un martyr.
Jules CLARETIE.