‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 3 sur 49 · Voyez son J. P. Brissot démasqué · texte numérisé non relu

Voyez son J. P. Brissot démasqué

Lanterne — horrible surnom dont il se fût défendu lui-même si on se fut avisé de le lui donner — il a beau railler, harceler, déchirer, le malheureux! sa façon de dire, son style, ses dispositions naturelles sont rémotion, l'enthousiasme et la chaleur.

Il fait, il veut faire aimer la jeune République. Il la veut libre, il la veut grande, il la veut spirituelle, il la veut gaie. Il conseillait à tous ceux qui le pouvaient, par exemple, non point de se vêtir de bure, mais, — c'était l'opinion du Mondain de Voltaire, — de se vêtir de soie, comme ces citoyennes de Lyon qui, en 91, avaient juré de ne porter que des vêtements de soie jusqu'à la reprise des affaires. La République de Camille, ce n'est point Sparte, c'est Athènes. Camille fait appel à tout ce qu'il y a de vivace, de jeune, de rayonnant, d"honnête et de poétique dans le cœur de l'homme. Ce n'est point le puritain farouche, c'est le compagnon aimable et facile, c'est l'élégance d'Alcibiade avec l'esprit d'Aristophane et la foi d'un républicain de Rome.

Il raille les rois avec une ironie charmante, un esprit ailé et piciuant qui se joue comme une guêpe dans un rayon de soleil :

(( J'aime un roi de théâtre. A l'Opéra, par exemple, j'admire la basse-taille du monarque , les roulades de Mgr le dauphin (les princes y ont communément la voix belle), et j'aime beaucoup pour mes 48 sous entendre chanter toute une famille royale. La royauté n'est bonne qu'au théâtre. »

Il a des bonheurs d'expression singuliers. H a trouvé, par exemple, un mot qu'on croyait dater de

Fan 1869. Il dit dans ses Révolutions de France et de Brahant :

" Marie -Antoinette est « irréconciliables avec la liberté. » .

On peut dire de lui, je Tavoue, comme de Sosie :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !

C'est ainsi qu'il écrit que voulant aller se promejier aux Tuileries avec sa femme, on le mit à la porte parce que le roi faisait son tour de jardin à cette heure. Seulement, si vous croyez que Desmoulins s'exprime ainsi. Non certes. « Impossible de nous promener ce jour-là, dit-il, le 7^01 était lâché. »

Mais, encore une fois, où sa verve se déploie tout entière, c'est quand il nous peint la grandeur de cette Révolution qu'il aime, quand il nous dit la France envahie et délivrée, les insolences de Fétranger, les héroïsmes des patriotes, les frissons du drapeau tricolore aux jours de fêtes civiques, Fenthousiasme des volontaires, l'ardeur des combattants, la foi irrésistible des citoyens; c'est quand il nous dit les grandes et sombres journées de la Convention, les luttes mortelles de la tribune, les terribles discussions des clubs, tout ce qui bout, tout ce qui s'agite, tout ce qui fermente, tout ce qui écume, tout ce qui palpite dans cette France nouvelle et cette nation entière marchant ■— ou plutôt malheureusement — se ruant vers le progrès aux accents meurtriers de la Marseillaise.

C'est encore quand il énumère les travaux, les

espoirs, les rêves — qu'ils eussent réalisés, tous ces hommes au cerveau puissant , les Condorcet , les Lakanal, tant d'autres, — c'est quand il s'écrie :

(( Hâtons-nous d'ouvrir des écoles primaires. Dans (( les campagnes, des instituteurs nationaux! A la (( place de collèges de grec et de latin, qu'il y ait dans « tous les cantons des collèges gratuits d'arts et de « métiers. Amenons la mer à Paris afin de montrer « avant peu aux peuples et aux rois que le gouvernece ment républicain, loin de ruiner les cités, est favo- « rable au commerce qui'ne fleurit jamais que dans « les républiques, et en proportion de la liberté d'une « nation : témoins Tyr, Cartilage, Athènes, Rhodes, « Syracuse, Londres et Amsterdam. »

Après avoir fait le compte rendu du P/ulinte de Molière, de Fabre d'Églantine qui remplit, dit-il, les loges désertées par les aristocrates aux eaux, voici comme il défend la république d'Athènes :

«Beaux rêves d'une République imaginaire, s'écrie- « t-on; songes creux de Platon! C'est dans le luxe (c qu'est la racine du mal : il n'y a point de liberté, (( point d'égalité possibles sans cette loi de Lycurgue ft qui défendait à Sparte d'avoir des meubles faits au- « trement quavec La coignée et la scie : et dans le dix- « huitième siècle ceux qui ont goûté cette vie de Paris « et de Versailles dont Voltaire a si bien chanté les « charmes ne voudront jamais de cette égalité. Je sais « que l'abbé de 3Iably fait tenir ce discours à Pho- « cion; mais je ne saurais être ici de son sentiment. « Les Lacédémoniens, superstitieux pour les lois de « leur Lycurgue, comme les Belges pour leur joyeuse

« entrée, s'étaient mis en tête qu'ils cesseraient crélre « libres et que tout serait perdu lorsqu'ils ne vivraient « plus de brouet noir et de fromage. Mais ce n'est (( point leur boisson, l'eau de l'Eurotas, qui pouvait « leur inspirer le goût de l'égalité et de l'indépen- (( dance, car personne ne regarde les rois et les (î grands avec autant de mépris qu'un ivrogne. La (( science de ce législateur n'a consisté qu'à imposer « des privations à ses concitoyens; l'art est de ne rien « retrancher aux hommes du petit nombre de leurs (( jouissances, mais d'en prévenir l'abus. Le beau mé- « rite qu'avait Lycurgue d'ôter la cupidité aux Lacé- « démoniens, avec sa monnaie de cuivre dont mille (( francs, aujourd'hui si légers dans un billet de caisse, «■ remplissaient la maison jusqu'au toit! Le beau mé- (( rite de leur inspirer la frugalité, avec son fromage (( et sa sauce détestable; de guérir les maris de la « jalousie en mettant le cocuage en honneur; de (( guérir de l'ambition avec sa table d'hôte à 10 sous « par repas ! Mably trouve tout cela admirable; mais « c'est détruire la passion de l'amour avec un rasoir, « et en vérité il n'y a pas là de quoi se récrier sur a l'invention. Lycurgue est un médecin qui vous tient « en santé avec la diète et l'eau. Mais quelle pire « maladie qu'un tel régime et la diète et l'eau éternel- « lementl Je ne m'étonne plus, disait un sybarite qui « venait de passer 24 heures àLacédémone et qui fai- « sait bien vite remettre les chevaux à la voiture « pour continuer ses voyages, je ne m'étonne plus « du courage de ces gens-là! qui diable craindrait (( la mort dans ce pays et ne s'empresserait de se

« faire tuer bien vite pour être délivré cVime telle « vie ' ? »

Ailleurs Camille réclame spirituellement cette liberté de la presse dont les écarts font bien souvent peur à quelques-uns:

«Le grand remède à la licence de la presse est dans (( la liberté de la presse. On l'a dit cent fois, c'est « cette lance d'Achille qui guérit les blessures qu'elle (( a faites. Comme je Tobservais dans mon dernier (( numéro, la liberté politique n'a point de plus ferme a rempart ni de meilleur arsenal que la presse : il y a « cette différence à l'avantage de cette espèce d'ar- « tillerie que les mortiers de d'Alton vomissent la « mort, aussi bien que les canons de Vandermersh : « il n'en est pas de même dans la guerre de l'écri- « toire ; il n'y a que l'artillerie de la bonne cause qui « renverse tout ce qui se présente devant elle. Sou- (( doyez chèrement tous les meilleurs artilleurs pour « soutenir la mauvaise cause, promettez l'hermine et « la fourrure de sénateur à Mounier, à Lally, à Berce gasse; donnez huit cents fermes à J.-F. Maury; ft faites Rivarol capitaine des gardes : opposez-leur « le plus mince écrivain ; avec le bon droit l'homme « de bien en fera plus que le plus grand vaurien^. »

Je citerai enfin, dans toute sa verve patriotique et ce que les Anglais appelaient alors thejacobhiical rage, ce défi du pamphlétaire à la coalition dont on menaçait alors la France :

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