PROSPECTUS
Aujourd'hui, un journal est une puissance, même une haute puissance , et M. Necker ne soupirait pas plus dans sa retraite, après son rappel à l'hôtel du Contrôle général, que je n'ai fait depuis ma démission de journaliste, après un imprimeur qui me rappelât au gouvernail de l'opinion. Le libraire s'est présenté. En donnant de fiers regrets à ma solitude et au doux éloigneinent des affaires, je cède à une violence encore plus douce, et me voilà redevenu journaliste, c'est-à-dire un des nouveaux pairs de P'rance et un peu plus puissant seigneur qu'un prince français.
Aussi bien, je vois que dans une révolution, il en est de la plume comme de l'épée, qu'on ne peut plus remettre dans le fourreau, une fois qu'elle en est dehors. A peine m'étais-je retiré sous mon toit, pour me reposer de mes fatigues polémiques et respirer un peu des décrets de prise de corps et des haines de plus d'un parti, que c'a été une noble émulation parmi mes bons amis, mes généreux confrères, à qui dauberait davantage sur moi, et me lâcherait le plus de ruades. Ces messieurs me regardaient sans doute comme le lion qui s'est laissé faire les ongles par Amaryllis.
Sans dent ni griffes h voilà
Comme xdo.ce démantelée,
On lâcha sur lui quelques chiens.
Encore s'ils ne s'étaient jetés que sur moi, la chose publique n'en souffrirait pas beaucoup; mais déjà ils commençaient à mordre ces hommes que je regarde comme le point de ralliement des patriotes et le panache sans tache qui mèaera enfin la nation à la liberté et au bonheur.
C'en est trop, on n'y peut plus tenir, et il faut dégainer la plume de l'écritoire. De Tencrel du papier! Tremblez, intrigants, ambitieux, aristocrates, contrerévolutionnaires de toutes les couleurs. Je vais dire encore une fois la vérité à tous les partis. Justement nous avons trouvé un libraire selon notre cœur et qui consent à se faire entrepreneur de vérités.
C'est assurément une mauvaise opération de librairie qu'une entreprise de vérités. Candide a-t-il jamais fait fortune? Mais, d'un autre côté, peut-il y avoir un plus beau moment pour reprendre le journal intitulé : Révolutions de Finance et de Brabant et des Royaumes qm\ arborant la cocarde nationale, mériteront
une place dans ces fastes de liberté? Ce que j'avais prédit dès sa naissance et en 1789, de la Société des Amis de la Constitution (de la Révolution, comme on l'appelait alors) s'accomplit tous les jours. « Ce grand arbre, disais-je dans un de mes premiers numéros, planté aux Jacobins, par les Bretons, a déjà poussé de toutes parts, jusqu'aux extrémités de la France, des racines qui lui promettent une durée éternelle, et tous les peuples viendront s'asseoir à son ombre. »
Le temps n'est pas loin où cet arbre va couvrir l'univers de ses rameaux. A l'entrée de ce printemps, au moment des plus hautes espérances des émigrés et des Feuillants, TAgamemnon de la ligue contre les Jacobins, Léopold, meurt. A six cents lieues de nous, un tyrannicide, alTilié aux Jacobins, Ankarstrom lue Gustave, qui devait être l'Achille delà ligue des despotes. Au dehors, mille villes demandent en secret leur afTiliation à cette société mère. Au dedans, tel écrivain qui, il n'y a pas un an, disait encore : Les Jacobins passeront, vient de prendre, pour ses amis, possession du ministère français, en sa qualité de Jacobin. Et dans la fête des soldats de Château-Vieux, dans la pompe de ce triomphe décerné, en leurs personnes, à tous les soldats qui ont posé les armes devant la volonté du peuple, il y aurait eu de quoi rendre Jacobins tous les camps et armées de l'Europe.
Cette face des atïaires et la sève du printemps font sortir les révolutionnaires de leurs quartiers d'hiver.
Le bruit court que Marat va tout réduire en poudre. Et datis les Cordeliers est entré comme un foudre.
Aux presses de l'Ami du peuple, saisies tant de fois, et immortelles par l'honneur d'avoir soutenu un siège, l'orateur du peuple joint aussi les siennes, en-
noblies par des décrels de prise de corps. C'est dans ce journal, que nous intitulons : la Tribune des Patriotes^ et qui fait suite au n° 86 des Révolutions de France et de Brabant, après lequel j'ai posé la plume, que Stanislas Fréron, l'orateur du peuple et président des Cordeliers, va rentrer en campagne avec Camille Desmoulins, membre de la Société des Amis de la Constitution, en 1789, et aujourd'hui le doyen des Jacobins. A ce formidable armement de journalistes, les seuls qui aient obtenu les honneurs de la persécution, et criblés de décrets de prise de corps, les contre-révolutionnaires, les intrigants, les aristocrates de toutes les couleurs croient voir le président Fréron monté sur le Bucenlaure, comme le Doge de Venise, et précédé du brûlot Marat, sortir du port des Cordeliers pour leur donner la chasse. Nous aurions désiré que Marat, déphlogistiqué tant soit peu, voulût combattre avec nous sur le même bord, afin d'opposer ce triode glorieux confesseurs de la révolution, au trio académique de M. Pankoucke, ou à celte kyrielle de noms fortunés dont Nicolas Bonneville pare le frontispice de sa Chronique du mois, mais Marat nous a répondu fièrement : -
V Aigle va toujonrs seul, et le dindon fait troupe.
Je ne ferai point ici au public les promesses pompeuses que je lui faisais dans le prospectus des Bévoiutions de France et de Brabant. Alors j'étais sûr, pour ainsi dire, de ma main, et mon style devait tenir de mon imagination, qui voyait tout en beau, et n'avait point été encore gâtée par la méditation et les expériences de la vie. Aujourd'hui, si mon lecteur ne rit plus tant, je tâcherai qu'il n'en pense pas moins.
Il est au moins une qualité qu'il est bien sûr de retrouver dans ce journal : c'est la franchise. On ne peut pas exiger d'un écrivain périodique, surtout dans la partie de sa feuille qui n'est pas purement historique mais conjecturale, qu'il rencontre toujours la vérité. Tout ce qu'on doit à la rigueur lui demander, c'est la bonne foi, qu'on peut appeler la vérité relative, puisque Candide, lors môme qu'il se trompe, ne dit que ce qu'il pense; et cette candeur est toujours un avantage que, dans un temps de factions et de cabales, le public est trop heureux de trouver dans un journal.
Quant au style, faire des livres est un métier qui s'apprend et s'oublie comme un autre. Demandez le à Mercier, etc. Mais c'est la paresse et la désuétude qui m'a rogné les ongles, et j'espère, mes bons amis, mes chers confrères, qu'avec un peu d'exercice, ils repousseront à la longueur des vôtres.
Pour ne pas prendre un fardeau au-dessus de mes forces, je ne rédigerai qu'une feuille de ce journal, composé de trois, qui paraîtront tous les lundis. Les deux autres seront rédigées par une société de Cordeliers, Jacobins, Municipaux législateurs, qui ne veulentpas être connus. J'ai nommé seulement Fréron , à qui s'applique si bien levers d'Horace :
0 Matre pulchrd ilia pulchrior.
Chacun de nous, au demeurant, signera ses articles, sous sa responsabilité individuelle, et signera au moins en lettres initiales.
Ce serait le lieu, dans un prospectus, d'indiquer la matière dont traitera l'ouvrage. Mais pourquoi indiquer les objets et circonscrire l'auteur ? Le cheval de la Renommée n'a point de bride.
Le prix de r abonnement est de 30 livres par an^ pour Paris, de 36 livres pour les départements, et de 9 livres pour 3 inois. franc de port.
On souscrit à Paris, au bureau de la Société Littéraire Typographique, place de FEstrapade, n° 10.
On aura soin d'affranchir tous les objets que Von voudra faire insérer dans ce journal, dont le premier numéro paraîtra le lundi 30 de ce mois