‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 49 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Nous n'avions plus de journal qui dît la vérité, du moins toute la vérité. Nous n'en avions plus un seul. Tous nos écrivains périodiques étaient si notoirement livrés à un parti ou à un autre, qu'un citoyen estimé et qu'on n'a jamais taxé d'exagération, M. Tallien, m'a prpmis de me faire passer au premier jour le tarif de chacun d'eux sur ces deux colonnes.

^] . Tel^ telle somme. M. Tel, telle place.

Signé : Tallien.

Dans cette conjoncture, le salut de la patrie appelait aux armes le ban et l'arrière-ban de tous les écrivains qui ont juré de s'ensevelir sous les ruines de la liberté. J'ai donc quitté les invalides pour remonter dans ma guérite; j'ai repris ma plume, cet ornement que l'historien doit toujours porter à sa boutonnière, celui que portait chez les Égyptiens le ministre de la justice \ « Il avait toujours pendue 'à son cou, dit Élien, une petite image de pierrerie et de saphir qu'on appelait la vérité. »

1 . « Circa colliim, imaginem è gemma sapliyroque geslabat qute vocabatur \erila.s. » Elicn.

En recommeiiçaiU mon journal, en dévouant de nouveau ma léte à toutes les haines et à toutes les malédictions des mauvais citoyens, je m'attendais bien à une multitude de traverses qu'a toujours éprouvées le cours de mes feuilles trop véridiques. Je m'attendais aux infidélités de la poste (qui ne respecte pas même les assignats, comme il résulte des plaintes de nombre de députés, dont on a décacheté et intercepté les assignats qu'ils faisaient circuler sous le contreseing de l'Assemblée nationale). Je m'attendais à un espionnage dans mon imprimerie, et à la suppression et à un brigandage ouvert de mes feuilles, comme il est arrivé à plusieurs numéros des Révolutions de France et de Brabant, qui, arrêtés je ne sais où et par qui, ne sont jamais parvenus à la plupart de mes souscripteurs. Mais j'étais loin de prévoir ce qui vient de m'arriver.

Le bruit s'étant répandu que je voulais reprendre mon journal, plusieurs libraires s'étaient présentés. Je donnai la préférence à M. Patris, mon confrère à la fois aux Jacobins et à la municipalité. Déjcà le prospectus était publié ; le premier numéro, imprimé et tiré, était prêt à paraître, le lundi 7 mai, quand le sieur Patris écrit à Fréron et à moi, qu'il a un différend avec le sieur 3Iomoro, son associé, que le journal ne paraîtra pas. N'étant pas la dupe de ce détour grossier, et ne pouvant comprendre comment une querelle dans l'imprimerie avec un tiers, pouvait suspendre mon*journal et faire ajourner la publication de vérités si urgentes, je menace de dénoncer Patris à la société des Jacobins dont il est membre. MM. Legendre et Collot-d'Herbois le pressent alors de lever le veto nouveau d'un imprimeur sur la pensée de l'écrivain, et il leur donne sa parole d'honneur

que le premier numéro sortira le lendemain. Le lendemain, j'étais chez Patris de grand malin; point de journal, point de Patris ; je ne trouve qu'une femme qui me dit que son mari aurait gagné avec moi dix mille francs, mais qu'il nimprime point de libelles. Ici iln>st plus question d'une dispute avec Momoro; j'observe que j"ai signé mes articles, que Fréron a signé les siens, que son mari est à couvert, et que d'ailleurs si nous avons fait un libelle, il doit être charmé d'avoir en main de quoi purger enfin la société des libellistes, en publiant un ouvrage qui va les faire décréter d'accusation. A ces deux arguments qui ne souffraient point de réponse, celle de la dame fut : 'iLe journal ne paraîtra point. — Mais ce numéro est ma propriété, il ne m'a point été payé, et puis voilà un traité rompu, j'aurai des dommages-intérêts. — Plaidez. — Tenez, j'ai en horreur les tribunaux; quoique certain du .succès, je vous tiens quitte de tout. Piendez-moi seulement mon manuscrit. — Vous n'aurez point votre manu.scrit. » Qu'on juge de ma colère. Trois heures après, en courant dans Paris, je rencontre le sieur Patris : «Rendez-moi mon manu.scrit ou un exemplaire, et je vous rends votre acte, je vous tiens quitte de tout. — Je rendrai ce manuscrit, si vous me remettez votre acte et celui de Fréron et de Momoro ; » c'était, en d'autres termes, me demander cent ou deux cents louis, pour me rendre mon ouvrage; car il est clair que Fréron et Momoro, qui avaient à exercer contre Patris une action en vertu de cet acte, ne m'auraient pas remis son obligation sans être désintéres.sés. Vit-on jamais un brigandage plus audacieux? Un libraire perfide vient s'oifrir à moi, sous un masque de patrioti.sme ; pour étoulfer la vérité dans mon sein, il ne voit pas de plus sûr moven que de s'offrir à en être

l'accoucheur. lime leurre par un traité, pour me soutirer mes pensées les plus secrètes, puis il retient à la fois et le prix modique convenu pour le manuscrit, et le manuscrit lui-même, et il a Teffronterie de me demander un prix énorme pour me le rendre; et ce libraire est un Jacobin, c'est un homme que le peuple a nommé officier municipal pour sa réputation de patriotisme ! Comment puis-je croire que cet homme quia fait des frais considérables pour Timprcssiondu prospectus et du premier numéro, n'ait pas été payé pour perdre ces avances et pour commettre l'attentat inouï de me volera moi ma propriété, et au public la vérité ? Surtout quand je viens à penser aux sommes énormes qui m'avaient été offertes pour me taire et pour écrire dans d'autres principes? Qui ne voit que ce libraire n'aura pas été perfide à demi, et que parce que je réclame en vain mon manuscrit, le secret de ma pensée est sûrement livré à tous mes ennemis, qui ne sont que ceux de la révolution ? Qui ne les voit en ce moment posséder seuls mon numéro, entrer en fureur de voir que j'ai si bien découvert leurs trames, et méditer ma perte, pendant qu'en violant le dépôt de ma pensée dans son imprimerie et en retenant mon ouvrage, le libraire a cherché à me ravir le moyen de mettre cet écrit entre les mains de tous mes concitoyens et de prendre la nation pour juge ? Qui ne voit que ces précautions inouïes contre la circulation de mon premier numéro sont une preuve qu'il étincelle de vérités, car il n'y a que la vérité dont on puisse s'effrayer à ce point, avant qu'elle ne paraisse ! Au reste, le sieur Patris n'aura que retardé l'impression du pi-emier numéro, et le public va juger si ce premier numéro était un libelle.

Quoique cet honnête libraire ait écrit dimanche

soir aux personnes qui s'étaient abonnées de venir retirer leur souscription, que le journal rédigé par MM. Camille Desmoulins et Fréron n'aurait pas lieu, quoiqu'il paraisse ne s'être fait entrepreneur de vérités que pour faire échouer l'entreprise, qu'il ne se flatte pas d'avoir réussi, le journal aura lieu. Il est de généreux patinotes qui n'ont pu souffrir que cette trahison obligeât Fréron et moi à finir sitôt la campagne ; ils ont cru que des souscriptions pour la guerre contre Tennemi du dehors n'étaient pas plus utiles à la chose publique que des souscriptions pour soutenir les écrivains contre Tennemi du dedans. Quel temps, en effet, eut jamais pi us besoin cFécri vains courageux? Quand les patriotes ont-ils eu plus besoin de se réunirpour soutenir la liberté de la presse, sans laquelle il n'est point de liberté politique ? On fabrique un faux Marat pour avoir un prétexte de décréter le véritable ; et c'est Brissot, le plus opiniâtre champion de la liberté la plus illimitée, de la licence même de la presse, c'est lui qui n'a pas honte de provoquer un décret pour se venger d'un écrivain, sans donner même lecture de sa feuille ! Quelle petitesse ! il n'y a pas d'exemple d'apostasie plus infâme et d'une abjuration plus impudente de tous les principes qu'on avait professés. Parce qu'il n'y a pas moyen de décréter d'accusation Fréron et moi, pour ce premier numéro, on empêche de paraître notre journal, sous prétexte que c'est un libelle, tandis que si c'était un libelle, on s'empresserait de l'imprimer, pour avoir occasion de nous décréter. Enfin, ce qui est le comble de la perversité, le seul homme que la calomnie avait respecté jusqu'ici, celui dont les royalistes et les monarchiens^ les 89 et les Feuillants n'avaient osé contester la probité et le patriotisme, des Jacobins n'ont

pas honte de le diffamer. C'est Prudhomme qui insinue, dans un journal, que l'incorruptible Robespierre, l'Aristide de la révolution, « a des conférences chez la Lamballe, dit-il, avec Médicis-Antoinette, et que c'est à rissue d'une de ces conférences qu'il a donné sa démission d'accusateur public, pour faire passer cette place à l'ex-ministre Duport. » 11 y a tant de scélératesse dans cette calomnie, il y a tant de perfidie à la faire circuler par Prudhomme, que ceux qui connaissent Robespierre, en voyant une pareille atrocité, prennent tout le genre humain en horreur, et sont tentés de fuir dans les forêts, avec Simon le misanthrope. Sans doute Robespierre a fait une grande faute, pour lui, et comme homme, de donner sa démission, puisqu'il a sacrifié huit mille livres de rente, lorsqu'il est sans fortune, puisqu'il a jeté le bouclier, et si j'ose parler ainsi, son inviolabilité, lorsqu'il a une nuée d'ennemis. Mais pour nous, et comme citoyen, il a fait une action magnanime. Il a quitté le nom d'accusateur public, pour en exercer bien plus réellement les fonctions dans son journal.

0 mon cher Robespierre, il y a trois ans que je te donne ce nom! Qu'on relise mes écrits: dans le moment de ma plus haute admiration pour les Mirabeau, La Fayette, les Lameth et tant d'autres, je t'ai toujours mis à part, j'ai placé ta probité, ton caractère et ta belle âme avant tout; et j'ai vu que le public, tout en riant de mes écrits, a jusqu'ici confirmé mes jugements, six mois ou un an après que je les eus portés. Puisque de généreux amis viennent au secours de l'impuissance de nos moyens pour faire les frais de ce journal, Fréron et moi nous ne t'abandonnerons pas sur la brèche, au milieu d'une nuée d'ennemis. Les efforts de tous ces faux patriotes acharnés au-

jourd'hui contre loi seul, nous les diviserons, en attirant sur nous leur haine et en combattant à tes côtés, non pour un homme, non pour toi, mais pour la cause du peuple, de Tégalité, de la Constitution, qu'on attaque en toi.

A la séance du 9 mai, après une plaidoirie contradictoire, dans la tribune des Jacobins, où M. Patris a parlé cinq fois pour tenter une justification impossible, par une délibération prise à l'unanimité, la société a arrêté que M. Patris remettrait sur-le-champ sa carte de Jacobin sur le bureau et demeurerait exclus de la société. Il est sorti au milieu d'un murmure universel, d'indignation et convaincu de mensonge par sa propre signature. Après un tel exemple, au milieu de celle corruption générale qui gagne toutes les imprimeries, ne sachant plus à qui confier notre manuscrit, nous nous sommes adressés, en toute confiance, à un citoyen éprouvé de notre section, ce n'est point vainement que nous avons réclamé ses bons offices.

DÉMASQUÉ

Le pampblet que voici n'a jamais été réimprimé depuis la date de sa première publication. C'est pourtant là une des brochures qui firent le plus de bruit sous la Révolution. On peut dire qu'elle contribua, avec VHistoire des Brissotins^ à la chute, à la perte de la Gironde, dont avec Yergniaud, J.-P. Brissot était le chef. Enfiévré de colère lorsqu'il écrivit ces pages,. Camille Desmoulins devait plus tard se repentir amèrement de les avoir données à l'imprimeur. Ici, chaque coup est mortel, et la plume sert d'avant-coureur au couperet.

C'était un honnête homme que ce J.-P. Brissot de Warville que Desmoulins attaqua ainsi. Fils d'un traiteur de Chartres, Brissot (né le 14 janvier 1754, mort le 30 octobre 1793) s'appela d'abord de Ouarville, du nom du village où il fut élevé, puis de Warville. Ce fut un écrivain remarquable, un peu froid, mais correct et convaincu. Sa Théorie des lois criminelles^ dont la préface, dédiée à Voltaire, attira Tatlention et gagna les suffrages du philosophe, est à lire encore aujourd'hui. Brissot avait longtemps habité l'Amérique, puis l'Angleterre, où il avait été élu membre d'une société fondée pour l'abo-

]ilion de la traite des noirs. A son refour en France il fonda à Paris même une société parallèle, la Société des amis des noirs^ dont faisaient partie 3Iirabeau, La Fayette, Volney, Lacépède, Pétion, Sieyès, Lavoisier, etc. Plus tard, Brissot devait faire partie de FAssemblée nationale, puis être député à la Convention par les électeurs d'Eure-et-Loir. Comme journaliste, Brissot se fit remarquer par la publication de son Patriote français. Ce fut dans ce journal qu'il attaqua Camille, dont l'humeur ardente et l'esprit primesautier ne pouvaient convenir à sa nature calme, grave, austère à la façon des quakers.

Camille, dont le journal, les Révolutions de France et de Bradant^ avait cessé de paraître, fit placarder un peu légèrement dans Paris une affiche où il prenait, par amour du paradoxe peut-être, ou par goût pour une République aimable et facile, la défense des teneurs de tripots. Aussitôt, J.-P. Brissot, avec son ton de prédicant, de relever l'affiche du publiciste et de publier, dans le Patriote français, un article qui se terminait par ces mots cruels :

(c Cet homme [Camille) ne se dit patriote que pour « calomnier le patriotisme! »

Brissot parlait encore du placard dont Camille avait sali les murailles avec sa scandaleuse apologie des jeux de hasard'^.

1. M. Despois analyse aiiioi le placard de Desmouliiis : (( Une espèce de consultation, signée Camille Desmouthis, homme de Icn, et alfichée selon l'usage d'alors, contestait, au point de vue de la légalité, le droit que le tribunal de police correctionnelle s'était arrogé d'envoyer à Bicêlre et à la Salpêlrière deux individus, le sieur Diturbide et la dame BetTroy, condamnés à quelques mois de prison en application de la loi sur les maisons de jeu.

Camille se sentit pris de rage. Il répondit vertement, d'un ton endiablé. Brissot ayant jadis, paraît-il, — ce qui n'est point prouvé, — recueilli des souscriplions pour un ouvrage qui ne parut jamais, l'auteur de Brissot démasqué le traita de fripon, forgea le verbe brissoter^ et fit passer le néologisme en proverbe ; brissoter signifiait filouter.

Et c'est pourtant une querelle personnelle, une polémique de gazetiers, qui devait avoir sur le sort de la Gironde une telle influence! Il faut beaucoup d'indulgence pour Camille, lorsqu'on lit ce pampblet, où il ose essayer de faire passer le malheureux Brissot pour ce qu'on appelait alors un des enragés.

(( Ce qui passe tout, dit M. Despois\ dans la bouche de Camille, c'est le reproche adressé à Brissot, d'avoir compromis (toujours à dessein) la cause de la liberté en se disant républicain :

« Était-ce d'une bonne politique, lorsque la France

« avait été décrétée une monarchie, lorsque le nom de

« république effarouchait les neuf dixièmes de la na-

(t tion, lorsque ceux qui passaient pour les plus fou-

(i gueux démocrates, Loustalot, Robespierre, Carra,

(f Fréron, Danton, moi, Marat lui-même, s'étaient in-

« terdit de prononcer ce mot ; était-il d'une bonne

« On monirera l'innoceiue des accusés, » dil Camille Desmonlins : mais, ce qu'il déclare conlraire à la loi, c'esf, « attendu qu'il y a appel et offre de caution, » d'avoir envoyé les accusés dans une maison de force, el non dans une maison d'arrêt, pour attendre le second jugement. Il termine par quelques réflexions sur l'injuslice qu'il y aurait à assimiler par un jugement infamant le vice et le crime, le jeu et le vol. Tout cela n'a i-ien qui semble devoir trop écliauffiT les têtes. »

Page 1