Voy. la Notice sur Dcsmoiilins
354 ŒUVRKS DE CAMIT,LF. DESMOULINS.
« politique, ù vous, Brissot, d'alTecter de vous parer « du nom de républicain, de timbrer toutes vos feuilles « de ce mot : République^ de faire croire que telle était « l'opinion des Jacobins, et d'autoriser les calomnies ce et la baine de tous ses ennemis. »
(( De sorte que ce serait lui, Camille, et les Jacobins ou Cordeliers aux noms colorés cités par lui, qui seraient les modérés, les prudents, les gens asservis à la Constitution;, et ce serait Brissot qui serait l'exagéré, l'énergumône, Venragé? Il est vrai que, selon lui, Brissot par là a pour but de servir Lafayette. Mais ce qui est trèsvrai, c'est qu'alors Brissot était, relativement aux autres révolutionnaires, beaucoup moins modéré sur une foule de points^. C'est une preuve de plus pour qui étudie d'un peu près cette époque, que les situations y ont été toujours plus compliquées qu'on ne le croit à distance, que les individus et les groupes y ont infiniment moins d'unité qu'on le suppose, qu'il est bien hasardeux de leur appliquer la môme et invariable épitbète, et qu'enfin les classifications absolues, fort raisonnables en histoire naturelle, sont le plus souvent un trompc-l'aMl dans l'histoire de la Révolution. »
Une curiosité qui s'attache an nom de Brissot, c'est que ce fut lui qui inventa le fameux axiome : La prnpriêté, c'est le vol, dont P. -T. Proudhon sembla plus tard être l'éditeur, — axiome ({ue ni Brissot, ni Proudhon ne prenait d'ailleurs dans le sens absolu des mots.
1. On sait quels scntiaients il avait professés antérieurement sur la propriété, dans un ouvrage publié q-iehiues années a\ant la révolution.
DÉMASQUÉ
PAR
Foetus sinn in proverbvnn
Je suis dovcQU proverbe.
David. Psal, '
1. Allusion au verbe brissoter invenlé par Camille dans le courant de la brochure.
DÉMASQUÉ
Paris, ce l" février, l'au 111, et nou IV de uolre ère, eu dépit du décret Ramoud.
J.-P. Brissot,
Les lâches journalistes, qui m'ont attaqué depuis que j'ai quitté la carrière athlétique, n'oseraient le faire, si je tenais encore le ceste. Après les avoir tant de fois convaincus de mauvaise foi et d'incivisme, après les avoir fait pirouetter, comme Lycas, sous le fouet de la censure, je ne m'étonne pas s'ils poursuivent de leurs cris le censeur, devenu émérite; mais si j'ai pris les invalides, je vais vous montrer que je ne suis pas encore hors de combat. J'opposerai toujours le plus froid mépris aux injures des journalistes feuillants. Comment pourrais-je être jaloux des suffrages de journaux diffamés par les éloges de Dandré, Bailly, Lafayette, et de la pétition individuelle du di-
253 ŒUVRES DE Camille desmoulins.
recloire du département de Paris, etc., etc.? Il me suffira de répondre à ces messieurs comme j'ai fait par la voie du journal de Gorsas et du vôtre : ce Que la {( haine, la jalousie et les ressentiments personnels, « depuis si longtemps à Taffùt, s'il n'échappe rien à ma (( plume dont ils me puissent faire rougir, désespé- « rent qu'elle cesse d'être irréprochable et incorrup- « tible. J'écris en présence de mes ennemis, et je ne « leur donnerai pas ceîle joie. Pour réponse aux rt vagues déclamations de mes détracteurs, je n'aurai (( jamais besoin que de les renvoyer à l'ouvrage qu'ils « calomnient, de leur faire lé défi d'imprimer la page (( si criminelle, et de prendre pour juge entre eux et « moi le public, le juré d'opinion. Mes concitoyens « trouveront toujours dans mes écrits le même ca- (( chet de probité, de bonne foi et de haine pour les « oppresseurs couronnés, enherminés, ou empana- « chés; je serai toujours Camille Desmoulins. » Il suffit de cette réponse circulaire au Chroniqueur, Modérateur et consorts. Leur réputation est faite. Mais vous, J.-P. Brissot, vous méritez des égards, et je ne vous tiens pas quitte pour Tamendement que vous avez inséré dans votre numéro du lendemain. Aussi bien le sous-amendement que vous y avez joint a-t-il conservé à votre feuille de la veille tout son venin. Il ne vous sert de rien de dire que la diatribe n'est pas de vous, qu'elle est avouée et signée Girey-Dupré. Le maître est responsable des délits du domestique, et le régent de ceux qui sont sous la férule. Il est commode à un journaliste de prendre ainsi M. Girey en croupe pour couvrir son dos ; mais je saule à la bride, parce que c'est vous qui la tenez, et qui m'avez lâché cette ruade. Il y a longtemps que j'ai remarqué cette malveillance pour moi. Avant d'éclater par des injures,
elle transpirait encore, il y a quinze jours, par un éloge perfide et des louanges amères, dans votre second discours sur la guerre à la séance des Jacobins. Je vous avertis qu'on ne réussira pas à brissoter ma réputation : c'est moi qui vais vous arracher le masque; mais je ne veux point me fâcher et vous rendre injures pour injures. Je vais vous dire seulement quelques vérités. Je suis bien aise de vous faire voir que cet homme^ qui ne se dit patriote que pour calomnie)^ le patriotisme^ avait ample matière à médire de votre patriotisme, que vous lui aviez quelque obligation de son silence, et qu'il eût été de votre sagesse de ne pas provoquer la verge de notre tribunal correctionnel. Mais avant, pour ne pas paraître seulement récriminer, je dois commencer par purger votre accusation et répondre à votre paragraphe insolent et calomnieux. Je vous passe le mot salir les murailles. Mais dites-moi, J.-P. Brissot, comment pouvez vous qualifier la première partie de Taffiche de sophistique. Qu'y fais-je autre chose que de citer mot à mot le texte de la loi? Quoi ! citer les décrets, c'est faire des sopJiismes! — • Les juges ont fait leur devoir. — Quoi ! est-ce que l'article 35 ne dit pas: en cas d' appel le condamné gardera prison. Donc l'appel est suspensif de la peine ; donc l'accusé n'a pu être envoyé dans une maison de force, mais seulement dans une maison d'arrêt. Quelle mauvaise foi insigne de prétendre que les juges ont fait leur devoir., et que ce n'est pas violer la loi d'envoyer un accusé aux Galbamun. Ouest votre logique, J.-P. Brissot? — Mais le condamné est un souteneur de tripots, — D'abord c'est la question. Une consultation signée des plus célèbres jurisconsultes le nie, et ensuite, fût-ce un souteneur de tripots, estce que la loi doit jamais être invoquée en vain, même
l)ar le coupable, même lorsqu'il est revêtu de la chemise rouge, comme dit l'affiche?
A la place du roi, la nation a mis la loi, et elle a fort bien fait. Mais comment ne pas voir que si nous n'y prenons garde, la loi, dans le nouveau régime, ne sera qu'un vain simulacre, comme le roi dans Fancien, avec cette dilïérence que le roi n'avait qu'une demi-douzaine de ministres qui disposaient de sa griffe; au lieu que la loi a cinq ou six mille ministres qui ne se serviront pas moins arbitrairement de son nom, témoin le tribunal de la police correctionnelle. Oh! que nous sommes loin en cela des Anglais et du respect religieux qu'ils ont pour les formes protectrices de la liberté individuelle ! Je ne sais quel citoyen avait été dénoncé, il n'y a pas bien des années, au ministre, comme auteur d'un écrit prétendu criminel. Sur cette dénonciation, le ministre l'envoie en prison. Il est reconnu etïectivement pour Fauteur, et condamné par le tribunal à deux ans de prison ; mais par le même jugement, le ministre, pour Fy avoir envoyé prématurément et arbitrairement, est condamné envers lui à une réparation pécuniaire, immense, et telle qu'il est ruiné par l'énormilé de l'amende. Comment vous, J.-P. Brissot, qui citez si souvent les lois et la jurisprudence anglaise, ne vous ê(es-vous pas souvenu de cette cause célèbre? Comment, et depuis quand avez- vous pu faire un crime à un homme de loi, au conseil duii accusé, de réclamer la loi en sa faveur? Vous voyez d'abord que votre sortie contre ma consultation en placard, contre \q délibéré de l'affiche, n'a pas le sens commun, et qu'il faut être bien aveuglé par la haine pour appeler des sophismes la citation pure et simple des articles 35 et 61 du code correctionnel.
JEAN-riERRE BRISSOT DÉMASQUÉ, ^(U
Je passe au considérant de mon affiche, à ropinioii publique que je me suis permis d'énoncer comme citoyen. Je voudrais bien savoir dans quelle phrase vous y découvrez une invective abominable contre les mœurs, et une apologie scandaleuse des jeux de hasard. J'alleste le lecteur impartial si l'affiche ne respire pas d'un bout à l'autre le respect des mœurs et le mépris pour les mauvais lieux, dont vous me faites le patron. J'ai dit que les contre-révolutionnaires voulaient s'aider de la dépravation comme de la religion, pour arriver à leurs fins; qu'il leur était indifférent de nous susciter des ennemis dans les tripots ou dans les temples; qu'à tous les abus, tous les crimes soulevés contre la révolution, on veut joindre l'accession de tous les vices pour grossir le nombre des ennemis de la liberté; que dans leur repaire où, parfaitement neutres sur les affaires du temps, absorbés par la contemplation de la rouge et de la noire, les joueurs n'entendraient pas plus les trois cents tambours de l'armée parisienne qu'Archimède les cris de la prise de Syracuse, il semblait qu'on voulûl les enfumer elles forcer il prendre parti contre nous. J'ai dit que le code correctionnel me paraissait avoir évidemment pour but de rendre le joug de la loi plus insupportable que celui du despotisme, que je ne pouvais prêter d'autre intention au monarchien Desmeuniers, en appliquant à nos mœurs de Sybaris les lois de Sparte. D'ailleurs le mot seul de police correctionnelle a je ne sais quoi de monacal et de malsonnant à l'oreille d'une nation libre. Le censeur notait les citoyens romains; on ne corrige que des enfants ou des esclaves. J'ai dit que l'intérêt général était la base inébranlable de notre liberté [heureusement); car Paris, ai-je ajouté, n'est guère moins corrompu que Rome du temps de Jugur-
tlui ; cette vérité est incontestable, puisqu'un des plus grands symptômes de la cori'uption, c'est lorsqu'il ne s'élève point de grands caractères, lorsque toutes les âmes sont nivelées, sans physionomie, et comme les pièces de monnaie usées par le frottement. Or, tel est Paris, aussi stérile aujourd'hui que Rome était alors féconde en grands caractères; ce qui est encore très-heureux; car on peut s'en promettre un dénoûment moins sanglant de nos discordes que de celui des discordes de Marins et de Sylla.
.J'ai dit qu'il fallait d'abord consolider notre liberté et ajourner à un temps plus calme la régénération des mœurs; qu'en ce moment la politique commandait de restreindre l'application de la loi contre les jeux au llagrant délit, que tel était d'ailleurs le vœu de la loi. Je pensais que certaines personnes, plus jalouses de se faire une grande réputation de patriotisme, que de cimenter notre liberté, vous notamment,monsieur Brissot, vous nous avez toujours perdus, en mettant trop tôt à Tordre du jour des questions délicates, en tranchant dans le vif, et que déjà vous eussiez fait la contrerévolution avec votre patriotisme, si la contre-révolution était possible. Dans toutes ces considérations politiques, où voyez-vous une invective abominable contre les mœurs et une scandaleme apologie des jeux de hasard?
J'ai suftlsamment convaincu votre paragraphe de faux, d'un bout à l'autre. Quant à la question sur les jeux de hasard, j'ai évité de la discuter au coin des rues, et je m'en suis tenu au texte de la loi et à des considérations politiques tirées des circonstances; mais puisque vous provoquez l'examen du -fond, quoiqu'aucun bénédictin ne vous ait jamais égalé en fécondité de volumes, je suis curieux de voir, Dom
JEAN-riERRE ^.RIS^40T DÉMARQUE. ^(ui
Bri>>^ot, voire (lissortalioii pour proiivoi- qiio lo joiioni' doil élre envoyé à Bicélre.
Pour moi, persuadé que celui qui a dit : si J'avais la main pleins de vérités^ je me garderais bien de l'ouvrir^ a dit une sottise; que l'arbre delà raison et de la vérité ne saurait porter de mauvais fruits, sûr de ne point m'égarer avec la boussole de la déclaration des droits, je ne crains point d'aborder aucune de ses conséquences. Je le déclare donc, je conclus fermement que, puisqu'il est permis de risquer sa vie et même de se l'ôter, en un mot de faire tout ce qui ne nuit qu'à soi, il doil être permis à plus forte raison de hasarder sa fortune. J'ai suivi jusqu'à présent les principes de la déclaration des droits avec la meilleure foi du monde, c'est pour moi la loi et les prophètes, c'est ma religion, c'est ma conscience ; mais ne voyez-vous pas que si j'arrive à une conséquence nécessaire de ces principes, et que vous me fassiez rétrograder, dès lors, cette conscience, que vous m'avez faite, m'abandonne; toute ma foi s'évanouit, cette nouvelle religion de la déclaration des droits est anéantie? En effet, si une de ces conséquences est fausse, pourquoi une autre serait-elle plus vraie? Si je rejette un de ces dogmes, pourquoi croirai-je les autres? Dès lors il n'y a plus rien de certain à mes yeux. Être démocrate ou aristocrate est une affaire d'opinion. Les législateurs, les corps administratifs, les tribunaux accommodeni la déclaration des droits, comme un confesseur jésuite faisait Févangile, à tous leurs caprices; et la loi a des modes comme les habillements.
Personne n'a plus d'aversion que moi pour les maisons de jeux. De toutes les passions, le joueur a la plus ridicule, sous le rapport de l'amusement ; car tout cet argent s'est perdu sans vous divertir, comme
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disait madame de Sévigné ; sous le rapport de l'inlérêt, elle est la plus déplorable. Dussaulx a raison de tonner contre les académies et les tripots. Mais le joueur fût-il aussi odieux que Beverlay, tant qu'il ne fait tort qu'à lui-même, sa peine ne saurait être que les remords et Tinfamie. Que sa femme obtienne divorce à sa première demande. Que le bien de ses enfants soit soustrait à sa disposition. C'est au tribunal de famille, et non au tribunal correctionnel, qu'il appartient de prononcer contre le joueur. Mais je ne vois pas comment la loi peut le traiter plus sévèrement qu un dissipateur dont le châtiment est l'interdiction, mais non pas Bicêtre.
Est-ce qu'on ne distinguera pas entre les vices et les crimes! La peine du vice, encore une fois, c'est le remords; une autre peine, c'est que le vice mène au crime, dont le châtiment est Bicêtre ou l'échafaud, mais, là seulement où le crime commence, doit commencer la sévérité de la police, et puis tous les joueurs ne finissent pas par être fripons. Est-ce qu'on ne fera pas une distinction immense enti'etel jeu et tel autre? Y a-t-il plus monstrueuse contradiction que celle d'une nation qui, dans sa loterie, tient contre les citoyens une banque où elle a vingt chances contre une, et qui envoie à Bicêtre le citoyen qui tient la banque d'un jeu où les chances sont égales? Enfin, est-ce qu'on ne fera pas une distinction immense entre telle maison de jeu et telle autre? Qu'on sévisse, si l'on veut, contre les tripots, où l'escroquerie attire l'inexpérience, contre ces maisons ouvertes au public, et domicile commun de tous les fripons, où le magistrat est suffisamment appelé à entrer et à réclamer force à la loi par l'invitation générale à tous les passants; mais comment justifier la violation du domicile
chez un citoyen qui n'a point appelé le minislj'e de la loi? Le mémoire à consulter du sieur Ditiirbide développe Irès-bien cette distinction. Avant de me charger, de me mêler de son procès, il m'est arrivé de mettre une fois les pieds dans une maison de jeu ; j'y suis allé pour mieux observer et ne pas m'embarquer étourdiment dans Tatïaire. J'avoue qu'en pensant que tout ce cercle nombreux de citoyens, libres de tuer le temps à hasarder une partie de leur fortune, était dans le cas d'aller coucher aux Galbanvm, je n'ai pu comparer notre code Desmeuniers qu'au code de Dracon qui punissait de mort l'oisiveté- La passion du jeu,dit J.-J , fruit de l'avarice et de Tennui, ne pri'ud que dans un cœur vide ; mais avons-nous donc un si grand nombre de citoyens dont la tête et le cœur soient pleins? Combien y en a-t-il d'ailleurs pour qui le jeu est un commerce et une navigation. A midi, dit Steele, nous étions à 4,000 sterling; nous étions, à trois heures, montés à 6,000, et demi-heure après descendus à 1,000; à quatre heures il ne nous en restait que 200, à cinq heures notre capital fut réduit à 50, à six il le fut k cinq, et sur la première carte, nous perdîmes notre dernier sol : voilà un naufrage. Mais quelle foule immense hasarde tous les jours, sur la mer, corps et biens, sans que la police correctionnelle donne un mandat d'amener !
Que la Sorbonne mette un embargo sur l'aérostat de Charles et Robert; elle se détermine d'après le principe qu'un homme n'a pas le droit de risquer sa vie, et d'après les arguments de l'abbé Royon sur le suicide, on comprend qu'elle aurait mis de même son veto au départ de Jason, faisant voile sur le premier navire Argo; mais d'après les articles 4 et o de la Déclaration des droits, j'avoue que j'en suis venu à dou-
1er pai'fois si nos lois corroclioiinelles contre les jen\ n'étaient pas tout aussi ridicules et plus inconséquentes que le décret de la Sorbonne contre les aérostats? Telles sont, du moins, les réflexions que j'ai faites en voyant l'ignorance et le patriotisme déchirer mon afiiche, et des barbouilleurs de papier y jeter leur encre. Je ne doute pas, dom Brissot, qu'il ne reste encore dans votre carnet pour faire la dépense d'un volume et d'un centième tome ajouté à vos politiques, en réponse à ces réflexions. Votre ambition démesurée a cru trouver l'occasion favorable de s'agrandir et de faire des conquêtes sur ma petite réputation. Fidèle à mon système, je suis resté sur la défensive, j\ai repoussé d'abord votre agression, et il me semble que je me suis assez bien justifié de ce que j'avais dit, et même de ce que je n'avais pas dit. Maintenant je vais vous attaquer à mon tour : nous verrons comment vous soutiendrez la guerre offensive que vous aimez tant.
En vous entendant l'autre jour à la tribune des Jacobins vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace : integer vitœ scelerisque purus, je me contentais de rire tout bas avec mes voisins de votre patriotisme sans tache et de l'immaculé Brissot. Je dédaignai de relever le gant que vous jetiez si témérairement au milieu de la société; car, loin de chercher à calomnier le patriotis)ne^ je suis plutôt las de médire de qui il appartient; mais puisque, non content de vous préconiser à votre aise, et sans conlradictear, à la tribune des Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun de nous deux à sa place.
Honnête Brissot, je ne veux pas me servir contre vous de témoins que vous pourriez récuser comme notés
JEAN-PIERRE LUlISSOT DEMASQUE. 267
crarislocratie. Aussi je ne produirai point renvoyé extraordinaire de Russie, M. le baron de Griinm, dont le témoignage a pourtant quelque gravité, à cause du caractère dont il est revêtu, et qui, dans une lettre qu'il a publiée, s'exprimait ainsi sur votre compte : « Vous me dites que Brissot de >Yarville est un bon républicain. Oui; mais il fut espion de M. Lenoir, à 'loO livres par mois : je le défie de le nier, et j'ajoute qu'il fut chassé de la police, parce que Lafayette, qui dès lors commençait à intriguer, l'avait corrompu et pris à son service. »
Je ne vous citerai point non plus Morande, avec qui votre procès criminel reste toujours pendant et indécis, et qui va disant partout, assez plaisamment à qui veut l'entendre : « Je conviens que je ne suis pas un honnête homme; mais ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint, et Amboise de Laméla, devenu le frère Antoine, méconnaître son frère d'armes, et ne plus se souvenir de la caverne et de dame Léonarde. » En vérité, J.-P. Brissot, pour votre honneur et pour celui de vos amis, aous devriez bien faire taire votre ancien collaborateur par une sentence qui lîxât enfin l'opinion.
Je ne produirai pas même ici le témoignage de Duport du Tertre, que je trouvai l'autre jour furieusement en colère contre vous, dans un moment où ma profession m'appelait chez lui; il ne vous traitait pas plus respectueusement que ne fait Morande, et me
disait : « Que vous et G étiez deux coquins (c'est le
« mot dont j'atteste qu'il s'est servi), qui aviez grand (( tort, pour votre compte, de le rappeler à son troi- « sième de la rue Bailleul; que s'il n'était pas <( ministre, il révélerait des choses » 11 n'acheva pas; mais il me laissa entendre que ces choses
n'étaient pas d'un saint, ni surtout d'un Jacobin.
Dites que M. Duport est antijacobin; récusez son témoignage, j'y consens; cependant, J. -P. Bnssot,pour prétendre asservir tout le monde à vos opinions, pour décrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme vous faites, vousetvotre cabale, depuis six semaines, pour vous flatter de déraciner dans Topinion publique ses amis, de dépit de n'avoir pu seulement V\ ébranler, pour vous ériger en dominateur des Jacobins et de leurs comités, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre suffisant que l'honneur d'être traité despion, de fripon et de coquin, par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et qu'il n'y a pas de quoi être si fier de voir votre nom devenu proverbe.
Je laisse de côté ces différents certificats; je ne produirai d'autre témoin contre vous que vous-même. Je ne remonterai pas non plus au delà de l'ère de notre liberté; j'accorde volontiers aux autres une amnistie (dont je n'ai pas besoin), pour les temps antérieurs où c'était une nécessité pour tout Français de vivre enclume ou marteau; l'insurrection des enclumes, le 14 juillet, a fait refondre ensemble toute la masse de la nation, et je ne distingue plus l'ancienne forme du métal, je ne connais que celle qu'il a prise dans la refonte. C'est donc sur votre conduite dans ces derniers temps, J.-P.Brissot, que je vais jeter rapidement un coup d'oeil. On verra que, parmi les écrivains révolutionnaires, vous avez été de la plus mauvaise foi, un vrai Tartufe de patriotisme et un traître à la patrie, selon la définition qu'en donne Démoslhène, comme nous le rapportait Pierre Manuel: (( Un traître est celui qui ne pense pas comme il parle. » Je ne dirai pas (pie vous êtes tout à fait un
Sinon qui ne s'est glissé parmi les patriotes que pour les pousser à de fausses mesures, qui ne s'est rangé avec les Jacobins que pour attaquer par derrière les plus redoutables et les plus clairvoyants défenseurs de la liberté. Je ne le crois pas; ce caractère est trop odieux, et vous n'êtes pas capable d'un tel effort de crime. Entre la nécessité apparente de vous regarder cependant d'après les faits, comme tel, ou comme le plus inepte de tous les conseillers du peuple, je ne choisirai pas même cette dernière allernative; non, on ne peut supposer en vous ce comble de l'impéritie. On peut expliquer autrement votre conduite, et pour cela il n'est pas même besoin d'une grande sagacité. Ici j'exposerai les faits. Je laisserai chacun tirer les ' conséquences ; mais ce qu'il sera impossible, à qui que ce soit, de conclure, c'est que vous soyez un honnête homme : ce qu'il sera impossible de nier, c'est que vous, propriétaire en titre d'office du beau nom de Patriote Français^ vous n'ayez fait à vous seul plus de mal à la cause du patriotisme et de la révolution que tous les aristocrates ensemble.
Si Brissot n'est pas de la plus insigne mauvaise foi, et un traître, qu'on m'explique donc, dans le même observateur, ce phénomène d'une vue si perçante et qui lisait dans les replis du cœur de Barnave un an avant que celui-ci eût montré son autre face, de cette laie, de cette cataracte, de cette triple écaille sur les yeux de notre homme, quand il s'agissait de reconnaître les nombreuses perhdies de Lafayette démasqué depuis deux ans.
Je n'ai jamais loué Lafayette, nous a dit l'autre jour Brissot aux Jacobins, aussi lâchement qu'effrontément. Vous ne l'avez jamais loué ! Niez donc que peu de semaines encore avant le massacre du Champ de
Mars, TOUS ne vous soyez écrié dans votre feuille : la démission de M . Lafayette est une vraie calamité. Peuton faire un plus pompeux éloge que d'employer l'expression magnifique de Fléchier, déplorant la perte de Turenne, dans une oraison funèbre; niez que, dans ce même numéro de votre journal, vous avez ajouté : « M. Lafayette, malgré r impopularité que quelques faiblesses lui ont attirée^ jouit dune estime presque universelle. )) Il vous souvient comme à cette occasion je vous appliquai rudement les étrivières dans mon n"* 74, de là votre rancune. Vous, qui êtes si verbeux, vous ne soufflâtes pas un mot en réponse; alors vous attendîtes prudemment que j'eusse cessé d'écrire, pour prendre votre revanche contre moi. C'est ici le lieu de répéter l'énumération que je fis alors, et qui vous ferma la bouche si hermétiquement.
Ainsi donc, vous disais-je, sa motion pour \q veto absolu, pour la loi martiale, pour le droit de paix et de ^Merre, pour ne pas ouvrir les lettres du congrès belgique. pour ne pas reconnaître l'indépendance des Belges, pour châtier la sainte insurrection des Marseillais, contre lesquels on sait qu'il a demandé à marcher, afin de tirer une vengeance exemplaire de la conquête de leurs bastilles ! et sa protestation contre la réunion des ordres, d'abord secrète, mais révélée ensuite par ses codéputés, indignés de ses perfidies! Et lesépauleltes, les habits bleus, le gouvernement militaire introduit à Paris! C'étaient peccadilles que cela. Et le fameux ordre, donné le 31 juillet aux 60 bataillons, trois heures avant que Malouet eût fait passer son beau décret, contre la liberté de la presse, et sa fameuse lettre à d'Estaing, et sa profession de foi, qu'il était royaliste (et ces fédérés qu'il prosternait aux pieds du roi, qu'il précipitait dans son idolâtrie), vous, qui
JEAN-PIERllE BRISSOT DÉMASQUE. 271
êtes si républicain, vous appeliez cela des faiblesses! El sa persécution contre M. d'Orléans, son espionnage auprès de lui à Londres comme à Paris, et son plaisant refus de lui donner mainlevée de la lettre de cachet qui le retenait oulre-mer ! Et sa persécution sourde ou déclarée contre Santerre, contre les vainqueurs de la Bastille, contre les soldats du régiment du roi, ceux de Royal-Champagne, etc., etc., etc. Ses liaisons, celles qu'il cachait, avec le Chàielet, Mirabeau, et celles qu'il ne cachait pas, avec Bouille, Latour-Dupin, Montmorin, Chapelier, Dandré! Ses relations, sa commensalité, sa fraternité avec des mouchards, des escrocs, des coupe-jarrets! sa clientèle des Pelletier, des Durosoy,des Royou! Ses sentinelles à la porte des Gauthier ; tandis qu'il assiégeait Marat avec du canon. Et cette forge qui ne cessait depuis dix-huit mois de vomir des libelles et des calomnies atroces contre 31. d'Orléans, contre les Jacobins, contre tous les meilleurs patriotes, cette boutique de poisons et d'impostures, son atelier de charité pour une meule enragée par la faim, et qu'il lâchait aux jambes des meilleurs citoyens! Et ses tentatives de faire partir le roi le 5 octobre 1789, le 28 février, le 18 avril !791, et l'atlaire deVincennes, celle de la Chapelle, le massacre de Nancy, vous appeliez tout cela quelques faiblesses !
C'est après celte longue série de crimes que vous vous êtes écrié : la démission de M. Lafayette est une vraie calamité. Et vous ne seriez pas de la plus insigne mauvaise foi! Vous ne seriez pas un traître! Vous seriez donc le plus stupide des hommes. Je ne ferai pas l'injure à mes lecteurs de m'appcsantir davantage sur cette démission de 31. Lafayette si désastreuse., et à laquelle le patriote Brissot a mis son veto suspensif,
jusqu'après le massacre du Champ de Mars. Mais je ne saurais retenir une réflexion. Dans ce moment où Lafayelte avait donné sa démission, où une partie de la capitale avait demandé son expulsion, où des soldats avaient jeté leurs armes, et même les avaient tournées contre leur général plutôt que d'obéir à ses ordres visiblement contre-révolutionnaires et parricides, qui peut douter que nous fussions parvenus à renverser Tidole, si vous vous fussiez joint à nous, pour saper le piédestal déjà ébranlé de toutes parts ; si, au lieu de vous déshonorer à jamais, par cette jérémiade sur la retraite du complice de Bouille, vous aviez secondé nos etïorts, pour dessiller les yeux de tous ceux qui ne contrefaisaient pas les aveugles; si vous aviez expié deux ans de flagorneries, d'adulations, en vous réunissant enlin à Loustalot, à Robert, à l'Orateur du peuple, à TAmi du peuple, à Carra, à Audouin, à moi et à tous les écrivains vraiment patriotes. Qui peut croire que ces fragments de légions parisiennes, qui se rendaient en procession chez Lafayette, ne voyant à leur tête que le Journal de la Cour et de la Ville, les Royou, les Duquesnoy, le Postillon par Calais, la Chronique de Paris, la Gazette universelle, le Mouchard Etienne, n eussent pas rougi de n'être précédés que de tels hérauts, de tels connaisseurs en patriotisme, et qu'un grand nombre eut si fort pressé Lafayette de se faire une feinte violence et de reprendre sesépaulettes. C'est vous, Brissot, qui en vous faisant le paranymphe de ces cohortes égarées, c'est vous qui avec vos cheveux plats, votre tête ronde ^ et toujours
1. Les puritains, du temps de Croanvell, portaient leurs cheveux coupés en rond. Quelques aides de camp de Lafayette avaient mis à la mode cette chevelure républicaine. Le nom de têtes rondes leur vient d'une exclamation de la femme de Charles 1er, qui. dans
collé sur l'immense cornet, cVoù vous versez des flots d'encre dans le public, et volumes sur volumes; c'est vous, qui couvrant Lafayetle de votre caution, de votre responsabilité, de la réputation dont vous environnez une vie si laborieuse, l'autorité de vos principes et de votre puritanisme, c'est vous qui avez fourni un prétexte à ses satellites de le redemander à grands cris; c'est vous qui, lorsque l'éclat éblouissant de la vérité pénétrait de tous côtés dans les yeux les plus fermés jusqu'alors à la lumière, avez rattaché et épaissi sur ceux de la garde parisienne le bandeau que la crédulité n'y pouvait plus soutenir. « C'est toi, disait Cicéron àAntoine, qui, en t'opposant à la démission que le Sénat demandait à César, et que César offrait, pourvu que Pompée désarmât, c'est toi qui, opposant ton veto comme tribun du peuple à cette démission, as été la cause de tous nos désastres; vous pleurez, Romains, la perte de trois armées, c'est le veto d'Antoine à la démission de César qui les a détruites; vous pleurez la mort des plus grands personnages de la république, c'est le veto d'Antoine qui les a fait périr; vous pleurez l'avilissement du Sénat, c'est le veto d'Antoine qui l'a jeté dans cet excès d'abaissement; en un mot, tout ce que vous avez éprouvé de maux, vous les devez à cette opposition fatale d'Antoine à la démission de César. » Et nous pouvons dire ici avec non moins de vérité à Brissot : c'est à votre opposition à la démission du dictateur Lafayettc que nous devons tous les maux que nous avons essuyés depuis et qui sont prêts encore à fondre sur nous; oui, c'est votre caution, ce sont vos louanges serviles
le lumulle de WesUninster, enlG40, voyant sous ses fenêtres, parmi les plus fougueux motionnaircs, Samuel Harna liston, s'écria : Que voilà une belle têie ronde !
OU vénales (que m'en fait le motif?) qui ont séduit un grand nombre de bons citoyens et qui ont replacé Lafayelte à la tête de la force publiijue. Si, à peine rentré en place, il a chassé si arbitrairement, si ignominieusement les grenadiers de TOratoire, si l'Assemblée nationale a été avilie, si cette révision déplorable s'est opérée au milieu de ses baïonnettes, si elle s'est terminée par égorger nos frères, si le champ sacré de la fédération a été souillé, si Tautel de la patrie s'est teint du sang le plus pur, c'est à vous qu'il faut nous en prendre, c'est à vous que les pères doivent redemander leurs enfants, les femmes leurs époux; à vous qui, lorsque l'assassin abdiquait, deux mois auparavant, vous jetiez avec plus de bassesse qu'Antoine aux pieds de César qui, du moins, était un grand homme, et le conjuriez comme un sauveur, comme l'homme unique, et par des louanges idolâtres, de reprendre la dictature. Voilà l'homme qui prend pour devise, integer vitœ scelerisque purusIYoila l'homme qui, après avoir décrié sourdement Robespierre, Danton et les meilleurs citoyens, s'écrie : Ft inoi aussi, je suis pur ! Voilà le citoyen irréprochable qui dit, en parlant de moi : cet homme ne se dit donc patriote que pour calomnier le patriotisme ; tandis que je retenais ces vérités dans mon sein, dans la crainte de nuire à la cause du patriotisme; tandis que je dédaignais de médire de Brissot; tandis que lui, Brissot, selon toutes les vraisemblances, est un tartufe, qui n'a pris le manteau de Zenon, les cheveux plats et la longue barbe, qui n'a affiché le rigorisme et l'inflexibilité de principes, que pour mieux servir le tyran; en imposer aux imbéciles, en se rangeant auprès de lui dans les moments désespérés, comme le jour de la démission de Lafavette.
Et en ciïet, s'il y avait dans Biissol la moindre tMincelle de patriotisme, s'il était autre chose qu'un vil hypocrite; s'il était vrai qu'il eût été trompé par Lafayette, Lafayette aurait-il un ennemi plus acharné que BrJssol? Est-ce que ce journaliste venant à penser que c'est sa garantie, que ce sont ses louanges qui ont fasciné les yeux sur Lafayette, poursuivi par les remords d'avoir trompé ses concitoyens, n'eut pas poursuivi sans cesse le meurtrier? Ne se serait-il pas attaché à ses pas comme les Furies à celles des parricides? Ne lui aurait-il pas crié sans cesse, comme j'ai crié moi-même, avec mille t'ois moins de sujet, à Mirabeau et aux Lameth : Rendez-moi mes louanges dont vous étiez indignes! Rendez-moi la contiance publique dont je vous ai environné! Au lieu de cela, voyez avec quels ménagements il a toujours parlé de Lafayette. S'il l'a quelquefois improuvé, on a vu que c'était légèrement, de concert avec lui, pour le mieux servir, et comme ces Crispins qui battent dans la comédie leur maître, déguisé en valet, pour mieux tromper un Orgon imbécile et faire réussir une intrigue. Voyez, par exemple, dans le dernier discours de Brissot aux Jacobins, comme il ménage encore Lafayette.
« Avant la Soint-Barthélemij du Champ de Mars, « dit-il, je voyais Lafayette une fois tous les mois, « c était pour soutenir en lui quelque souffle de U- (( herié. îl m'a trompé, depuis je ne l'ai point revu. (( Il m'est étranger, il me le sera toujours. — Quand (c il s'est retiré, pourquoi aurais-je eu l'inhumanité (( de le poursuivre dans la solitude? Il est nommé « général, je ne fais qu'un vœu, c'est qu'il efface les (( taches de sa vie ; il est vrai, j'avoue cette faute, je « n'ai pas envoyé dans son camp des brochures contre
« lui, je n'excite point ses soldats à la désobéissance. a Je ne les arme point de poignards. »
Tartufe, en cet endroit, se démasque bien luimême. Je ne relève point ce mot, il ma trompé. D'abord, après rénuméralion des crimes que j'ai retracés, il fallait être le plus stupide des hommes, comme je l'ai dit, pour se laisser tromper; mais Brissot nous fournit ici, sans y penser, la preuve qu'il n'était point trompé par Lafayette sur son compte; mais que c'était lui qui trompait ses concitoyens. « Je le voyais pour soutenir en lui quelque souffle de liberté.» Si tu voyais que la liberté était expirante dans son cœur, pourquoi donc nous disais-tu que sa démission était une calamité? Traître; pourquoi trompais-tu la nation? Pourquoi remettais-tu sa destinée entre des mains si incertaines ? Je n'ai besoin que de tes écrits pour te confondre. Quoi! cet homme n'avait plus qu'un souftle de patriotisme, et tu jurais que lui seul pouvait nous sauver! Vil imposteur! Et tu te dis patriote! - Après la Saint- Barthélémy du Champ de Mars, ajoutes-tu, j'ai rompu avec lui. Non, tu n'as pas rompu avec lui. Après cette affaire du Champ de Mars, qui n'était qu'une faiblesse de plus, comme l'affaire de Nancy, celle de la Chapelle, et tant d'autres, la preuve que tu es encore un de ses suppôts, je la tire de cet endroit même, et elle saute aux yeux de tout lecteur tant soit peu attentif. En effet, tu es forcé d'appeler l'alTaire du 17 une Saint-Barthélémy, et tu dis froidement : j'ai rompu avec le massacreur, il m'est étranger, il le sera toujours. Il est nommé général, je me garde bien d'inspirer de la défiance à ses soldats. C'est donc un crime à Bobespierre, à Antoine, à Billaud et à moi d'avoir appelé la défiance sur un traître que toi-même avoues être l'auteur d'une Saint-Bar-
thêleiiiy! Grands dieux! des ménagements, de Tlmmanité, de la confiance pour Charles IX, pour Catherine de Médicis! Peut-on être plus étranger à Tamour de la patrie et à riiumanité, que cet hypocrite qui ci^oit élre quitte envers sa patrie, en disant que le hourreau de ses frères lui sera toujours eïmw^er? Mais c'est une discussion déjà trop longue sur Brissot, considéré dans ses rapports avec Lafayette. LYwamen de ses opinions politiques achèvera de donner la mesure de son patriotisme, de faire apprécier les services éclatants qu'il a rendus à la liherlé et à la révolution.
C'est un beau sentiment, et digne d'un Lascasas, d'embrasser tout le genre humain dans ses atïeclions, c'est une grande idée, et digne d'un Alexandre en philanthropie, de vouloir affranchir à la fois tous les peuples et toutes les castes; mais ce vœu ne peut être que le second, dans un révolutionnaire politique et non aventurier ; qui médite, non pour sa gloire, ce qui frappe l'imagination, mais pour le bonheur de ses concitoyens, ce qui est faisable ; qui reporte ses regards sur les siècles passés, qui considère que la liberté a été le partage de bien peu de peuples, que, dans ce petit nombre, chez la plupart, elle n'a fait que poser le pied et fuir pour jamais, qu'elle a semblé jusqu'ici se plaire sur des rochers et dans de petits États, et qui la voit s'établir à ses côtés au milieu de 25 millions d'hommes, et dans un climat si beau que la France. Certes, le premier vceu, l'unique vœu d'abord de ce citoyen, doit être de l'y retenir et de l'y fixer avant tout, et non de travailler à grossir sans cesse le nombre de ses ennemis. Je demande maintenant s'il y a quelqu'un qui se soit appliqué aussi constamment que Brissot à accroître le nombre des ennemis de la révo- I. 24
liilion. Qiron jeite avec moi un coup d'œil sur ses principales opinions politiques, celles auxquelles il s'est acharné, et j'interpelle la bonne foi de prononcer, si toutes les apparences ne sont pas contre la pureté de ses intentions, et si cet écrivain aussi médiocre qu'infatigable, et dans les mille et un écrits duquel vous ne trouvez pas un seul trait qui parte du cœur et qui n'ait pu sortir aussi bien des lèvres d'un charlatan, si ce Scudéri politique ne semble pas visiblement avoir été accrédité pac un parti, qui avait besoin de renvoyer aux Jacobins et à l'Assemblée nationale et de lui faire un trousseau de réputation, pour y jouer le rôle qui convenait à ses vues. Je demande si on ne dirait pas qu'il a été aposté aux Jacobins pour susciter de toutes parts des ennemis à la liberté, pour soulever contre la société ses plus fermes soutiens, pour décrier ceux qu'il ne pourrait séparer d'elle, et qui sacrifièrent toujours leurs ressentiments personnels au bien public, pour fournir aux ennemis de la société des armes et des prétextes contre elk, pour avancer toutes les privations de la liberté à une génération qui n'en pouvait pas connaître encore les douceurs qui les compensent, et qu'on lui relardait, pour lui faire regretter les oignons d'Egypte, enfin pour faire avorter la liberté de l'univers par un empressement insensé d'en faire accoucher la France avant terme. Je demande si, pour réussir. Sinon eût pu mieux s'y prendre.
Ainsi, par exemple, lorsque les villes maritimes, toujours plus indépendantes que les autres, comme si, placées à l'extrémité entre les royaumes qui ont un maître et des limites, et la mer qui n'a ni roi ni frontières, elles participaient de l'indépendance des flots qui baignent leurs murs ; lors, dis-je, que nos villes
maritimes étaient attachées plus encore à la liberté et à une révolution qui s'était faite en faveur du commerce et de la classe laborieuse, aux dépens de la classe paresseuse et privilégiée; était-il d'une bonne politique à J.-P. Brissot de refroidir l'ardeur de leur patriotisme, de mécontenter ceux-là mêmes pour qui la révolution avait mécontente tout le monde, de mettre avec opiniâtreté à l'ordre du jour des questions sur lesquelles, sans doute, il était impossible de nier qu'il eût raison, mais que Tintérêt de la liberté ellemême lui faisait un devoir d'ajourner à des temps plus calmes les questions d'état des hommes de couleur et des noirs. Je sais quelle part a eue le pouvoir exécutif, et l'Espagne, et la contre -Tévolution, aux incendies, aux massacres et aux dévastations de Saint-Domingue; mais n'est-ce pas Brissot qui a le premier incendié ces beiles contrées? Oui, Brissot, il vous est impossible de le nier; car nous vous avions prédit ces maux avant qu'ils arrivassent; nous avions demandé si vous ne trembliez pas de l'aiîreuse responsabilité dont vous chargeait votre précipitation. Nous vous avions montré les flammes du Port-au- Prince et du Cap, et vous ne pouvez prétexter cause d'ignorance. Oui, si tant d'habitations sont réduites en cendres, si on a éventré les femmes, si un enfant porté au bout d'une pique a servi d'étendard aux noirs, si les noirs eux-mêmes ont péri par milliers, c'est toi, misérable, qui as été la première cause de tant de maux! Aurais-tu fait autrement si tu avais été d'intelligence avec Goblentz et le comité autrichien? Coblentz nous a-t-il fait autant de mal que ton patriotisme? Crois-tu que J.-J. Rousseau, qui te valait bien en patriotisme, calculant ces maux inévitables, n'eût pas ajourné à un autre temps la question des
noirs, lui qui disait « que la liberté était achetée trop « cher avec le sang d'un seul homme. » Ne trouvaistu donc pas autour de toi assez de sujets pour exercer ta sensibilité, muette sur les victimes de Lafayette, et qui se poiiait toute au delà des mers? Qui ne voit que tu pleurais sur les noirs, pour te dispenser de gémir sur les gardes françaises, Châteauvieux et tant d'autres, pareil à ce Mirabeau le fils, cjui se passionnait le lendemain pour les noirs, afin de se faire pardonner ses décrets liberticides de la veille; et à ce Mirabeau le père, qui se faisait Xami des hommes pour se dispenser d'être Tami de sa femme el de ses enfants, et se faire pardonner cinquante- sept lettres de cachet contre sa famille?
Était-il encore d'une bonne politique de poursuivre avec tant d'acharnement Barnave et les Lameth, de les forcer presque à se jeter dans le parti de la Cour, dans le temps qu'ils soutenaient presque seuls la société des Jacobins contre tant d'ennemis, et lorsque la société leur devait tout? Je sais quMls n'avaient pour guide que leur ambition, qu'ils voulaient gouverner et quHls se servaient de la société comme d'un marchepied pour monter au ministère; mais ils nous défendaient contre les satellites de Lafayette et contre le comité autrichien; le massacre du Champ de 3Iars, la révision n'eût point eu lieu. Que m'importe qu'ils voulussent être ministres ! cela ne pouvait importer qu'à d'autres ambitieux qui spéculaient pour euxmêmes, ou pour leurs amis, sur le ministère, et qui les trouvaient sur leur chemin ; le citoyen passionné pour la liberté se sert de tous les instruments pour la consolider; il se sert de la tête d'Alexandre Lameth, et de la langue de Barnave, comme un dévot curé fait sa vierge de Saint-Sulpice avec des pots de chambre.
Était-ce encore d'une bonne politique, lorsque la France avait été décrétée une monarchie, lorsque le nom de république effarouchait les neuf dixièmes de la nation,, lorsque ceux qui passaient pour les plus fougueux démocrates, Loustalot, Robespierre, Carra; Fréron, Danton, moi, Marat lui-même s'étaient interdit de prononcer ce mot, était-il d'une bonne politique à vous, Brissot, d'affecter de vous parer du titre de républicain, de timbrer toutes vos feuilles de ce mot république, de faire croire que telle était Topinion des Jacobins, et d'autoriser les calomnies et la haine de tous ses ennemis? Était-il d'une saine politique, surtout peu de jours avant l'affaire du Champ de Mars, de vous montrer avec ce Duchâtelet, aide de camp de Bouille, dans ce fameux journal intitulé le Républicain^ d'annoncer avec tant d'emphase ce journal qui ne parut que quelques jours, et qui semble n'avoir été enfanté que pour exciter des troubles, pour préparer le rassemblement des patriotes égarés, pour les rabattre comme un gibier dans le Champ de Mars, sous les sabres et les fusils des cannibales en écharpes. Comment vous qui voyiez alors Lafayette, qui de votre aveu ne lui trouviez plus qu'un souftle de patriotisme, je dis plus, vous qui le saviez haletant de la soif du sang des républicains ; car vous ne ferez croire à personne que, lorsque de loin vous sondiez si bien le cœur de Barnave, vous n'ayez pu lire de si près dans celui de Lafayette ; comment se trouve-t-il que ce soit vous qui. ayez rédigé cette fameuse pétition du Champ de Mars? Que penser, lorsqu'on vient à réfléchir que nous tous, poursuivis pour cause de républicanisme, et comme signataires de cette pétition, nous étions décrétés et obligés cle fuir, tandis que vous, rédacteur de la pétition, vous, le coryphée des républicains, et
qui seul preniez ce titre depuis six mois, qui semblicz avoir pris des traîtres une permission de l'afficher, vous vous promeniez tranquillement dans Paris?
Enfin, lorsque nous ne pouvons nous dissimuler, qu'à la différence des révolutions du xv'^ siècle, qui tiraient leur force de la vertu, et avaient leurs racines dans la conscience; à la différence de ces révolutions que le protestantisme opérait dans l'Angleterre et dans tout le Nord, plutôt des réformes religieuses que civiles, et soutenues par le fanatisme et les espérances d'une autre vie, notre révolution, purement politique, n'a ses racines que dans l'égoïsmeet dans les amourspropres de chacun, de la combinaison desquels s'est composé rintérêt général; dans une telle révolution, était-il d'une bonne politique, quand le clergé et la noblesse, l'orgueil et l'oisiveté, tous les abus et tous les privilèges, étaient déjà soulevés contre elle, quand on avait soulevé une partie du commerce par la ruine de la plus florissante de nos colonies, de chercher encore à cette révolution des ennemis dans tontes les passions; d'effaroucher la corruption; de pousser la sévérité contre les joueurs jusqu'à violer la loi même; de prêcher la réforme par l'envoi de sept cents personnes en quinze jours à Bicêtre ou à l'hôpital; de sévir contre les vices, avant que l'éducation nous ait donné des mœurs et des vertus, et de retirer les oignons d'Egypte avant d'avoir fait pleuvoir la manne? Croyez-vous avoir consolé le peuple du renchérissement du sucre par un sermon sur la superfluité du sucre, et ne voyez-vous pas qu'il n'y a que le prêtre, et celui qui promet aux hommes le ciel et les jouissances d'une autre vie, qui ait le droit de leur faire supporter, sans se plaindre, les privations de celle-ci^?