‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 47 sur 49 · L'HISTOIRE SECRÈTE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE SECRÈTE

DE

LA REVOLUTION

LA FACTION D'ORLÉANS, LE COMITÉ ANGLO-PRUSSIEN ET LES SIX PREMIERS MOIS DE LA RÉPUBLIQUE

DÉPUTÉ DE PAftlS A LA CONVEKTIOX

Est-ce que des fripons la race est éternelle?

On dut porter envie à ceux qui venaient d'être nommés députés à la Convention. Y eut-il jamais une plus belle mission? une plus favorable occasion de gloire? L'héritier de soixante-cinq despotes, le Jupiter des rois, Louis XVI, prisonnier de la nation et amené devant le glaive vengeur de la justice; les ruines de tant de palais et de' châteaux et les décombres de la monarchie tout entière, matériaux immenses devant nous pour bâtir la constitution ; 90 mille Prussiens ou Autrichiens arrêtés par 17 mille Français; la nation tout entière debout pour les exterminer; le ciel s'al-

liant à nos armes et auxiliaire de nos canonniers par la dyssenlerie; le roi de Prusse réduit à moins de 40 mille hommes effectifs, poursuivi et enveloppé par une armée victorieuse de 110,000 hommes; la Belgique, la Hollande, la Savoie, TAngieterre, l'Irlande, une grande partie de l'Allemagne, s'avançant au devant de la liherté, et faisant puhliquement des vœux pour nos succès : tel était Tétat des choses à Touverlure de la Convention. La Ptépuhlique française à créer, l'Europe à désorganiser, peut-être à purger de ses tyrans par l'éruption des principes volcaniques de régalité; Paris moins un département que la ville hospitalière et commune de tous les citoyens des départements, dont elle est mêlée et dont se compose sa population, Paris qui ne subsistait que par la monarchie et qui avait fait la République, à soutenir, en le plaçant entre les Bouches-du-Rhin et les Bouches-du- Rhône, en y appelant le commerce maritime par un canal et un port; la liberté, la démocratie à venger de ses calomniateurs, par la prospérité de la France, par ses lois, ses arts, son commerce, son industrie affranchie de toutes les entraves et prenant un essor qui étonnait l'Angleterre, en un mot, par Pexemple du bonheur public; enfin, le peuple, qui jusqu'à nos jours n'avait été compté pour rien, le peuple que Platon lui-même, dans sa République, tout imaginaire qu'elle fût, avait dévoué à la servitude, à rétablir dans ses droits primitifs, et à rappeler à l'égalité : telle était la vocation sublime des députés à la Convention. Quelle âme froide et rétrécie pouvait ne pas s'échauffer et s'agrandir, en contemplant ces hautes destinées?

Qui nous a empêchés de remplir cette carrière de gloire? de quel côté sont les ennemis de la Repu-

blique, les factieux, les véritables anarchistes, les conspirateurs, les complices de Dumouriez, de Pittet de la Prusse ?

Il est temps enfin de les signaler et d'en faire juslice. Et dans la masse des faits que je vais recueillir, ce sera, pour les départements, leur acte d'accusation que j'aurai rédigé : et, pour l'histoire, le jugement uniforme de la postérité, que j'aurai prononcé d'avance.

Il y a quelques jours, Pélion gémissait en ces termes à la Convention : « De quoi nous sert-il de réfuter une calomnie? On la coule à fond aujourd'hui, elle surnage le lendemain. On la réfute à la tribune, on V\ chasse de tous les esprits; elle y rentre le lendemain par tous les journaux, et on en est assailli dans la rue. Quand est-ce donc qu'on posera sur le papier, et non en l'air, une série de griefs, à laquelle nous puissions répondre article pour article? » Vous allez être content, Pétion, vous et les vôtres. Je vais vous présenter celle série de griefs, et je suis curieux de voir comment vous pouvez répondre à mon interrogatoire sur faits et articles.

D'abord une observation préliminaire, indispensable, c'est qu'il y a peu de bonne foi de nous demander des faits démonstratifs de la conspiration. Le seul souvenir qui reste du fameux discours de Brissot et de Gensonné, pour démontrer l'existence du comité autrichien, c'est qu'ils soutenaient, avec grande raison, qu'en matière de conspiration, il est absurbe de demander des faits démonstratifs et des preuves judiciaires qu'on n'a jamais eues, pas même dans la conjuration de Catilina, les conspirateurs n'ayant pas coutume de se mettre si à découvert, il suffit d'indices violents. Or, je vais établir comme Bris-

sot et Gensonné l'existence d'un comité autrichien.

Je mets en fait que le côté droit de la Convention, et principalement les meneurs, sont presque tous partisans de la royauté, complices des trahisons de Dumouriez et Beurnonville, dirigés par les agents de Pitt, de d'Orléans et de la Prusse, et ayant voulu diviser la France en vingt ou trente républiques fédératives, ou plutôt la bouleverser pour qu'il n'y eût point de république. Je soutiens qu'il n'y eut jamais dans Thistoire une conjuration mieux prouvée, et par une multitude de présomptions plus violentes, que cette conspiration de ce que j'appelle les Brissotins, parce que Brissot en était l'âme, contre la République française.

Pour remonter aux éléments de la conjuration, on ne peut nier aujourd'hui que Pitt, dans notre révolution de 1789, n'ait voulu acquitter sur Louis XVI la lettre de change tirée en 1641 par Richelieu sur Charles P^ On sait la part qu'eut ce cardiual aux troubles du Long Parlement, où il pensionnait les plus zélés républicains, et bien des événements depuis m'ont fait ressouvenir de la colère que montra Brissot, il y a trois ans, quand un journaliste aristocrate, ayant déterré le livre rouge de Richelieu et de Mazarin, y trouva, à livres, sous et derniers, les sommes que ces ministres avaient comptées à Tiennes et Hampden, pour leur zèle à demander la république. Ceux qui lisaient le Patriote français peuvent se souvenir avec quelle chaleur Brissot, craignant l'application, se fit le champion du désintéressement des républicains anglais. Pitt avait encore à prendre sa revanche des secours donnés par Vergennes aux insurgés anglo-américains Mais, depuis le 10 août, il s'est trouvé qu'au grand déplaisir de Pitt et de Brissot, ils avaient

mené la liberté plus loin qu'il ne convenait à l'Angleterre; et Pitt et Brissot se sont efforcés d'enrayer. Quand le général Dillon affirmait, il y a quatre ans, à la tribune du corps constituant, qu'il savait de science certaine que Brissot était l'émissaire de Pitt, et sonnait du cor pour le compte du ministère anglais, on n'y fit pas beaucoup d'attention, parce que Dillon était du côté droit. Mais ceux qui ont suivi les marches et contre-marches de Brissot, depuis ses écrits sur la traite des noirs et les colonies, jusqu'à l'évacuation de la Hollande et de la Belgique, peuvent-ils nier qu'on ne trouverait pas peut-être une seule page dans cette masse de volumes, qui ne soit dirigée au profit de l'Angleterre et de son commerce, et à la ruine de la France?

Est-ce qu'on peut me nier ce que j'ai prouvé dans un discours dont la Société se souvient encore? Celui que je prononçai sur la situation politique de la nation, à l'ouverture de l'Assemblée législative, que notre révolution de 1789 avait été une affaire arrangée entre le ministère britannique et une partie de la minorité de la noblesse, préparée par les uns, pour amener un déménagement de l'aristocratie de Versailles dans quelques châteaux, quelques hôtels, quelques comptoirs; par les autres, pour amener un changement de maître; par tous, pour nous donner les deux chambres et ane constitution à l'instar de la constitution anglaise. Lorsque je prononçai ce discours à la Société, le 21 octobre 1791, ou je montrais que les racines de la révolution étaient aristocratiques, je vois encore la colère et les soubresauts de Sillery et de Yoidel, quand je parlais des machinistes de la révolution. Je glissai légèrement là dessus, parce qu'il n'était pas temps encore et qu'il fallait achever

la révolution avant d'en donner Thistoire. Je voulais seulement laisser entrevoir à Sillery que ses pensées les plus secrètes ne nous échappaient pas, que nous le tenions en arrêt, et qu'il ne s'imaginât pas que chez lui et à Bellechasse, la harpe de madame Sillery et les séductions plus fortes de ses sirènes, avaient amené toute mon attention sur le bord de mes yeux et de mes oreilles pour admirer, et n'avaient point laissé le temps à mon esprit observateur de poursuivre ses opérations et de lever ses plans de république.

Me fera-t-on croire que lorsque je montais sur une table le 12 juillet, et que j'appelais le peuple à la liberté, ce fut mon éloquence qui produisit ce grand mouvement une demi-heure après, et qui fit sortir de dessous terre les deux bustes d'Orléans et de Necker?

Croit-on que dans les quinze jours que j'ai habité à Versailles chez Mirabeau, immédiatementavant le 6 octobre où je le quittai, je n'aie rien vu des mouvements précurseurs de la journée du o au 6? Croit-on que, lorsque j'allai chez Mirabeau, au moment où il m'apprit que d'Orléans venait de partir pour Londres, sa colère de se voir abandonné, et ses imprécations, dignes de Philoclète, et celles de son secrétaire, et la figure pétrifiée de Servan, et dans ce temps-là les liaisons de f Anglais Dianonfel du Genevois Dusoveray, leurs allées et venues de Paris à Londres ne m'aient rien fait conjecturer?

N'est-ce pas un fait que Brissot a été secrétaire de madame Sillery, ou de son frère Ducrest? N'est-ce pas un fait que ce fut Brissot et Laclos (car Danton n'y concourut point) qui furent les rédacteurs impunis de la pétition concertée avec Lafayelte, et si funeste, du

Champ de Mars? Brissot et Laclos, n'est-ce pas dire Lafayelte et Orléans?Le lecteur, qui n'est pas rai courant, s'étonne de trouver ces deux noms à côté l'un de l'autre. Patience, que j'aie débrouillé l'intrigue, et la surprise cessera tout à l'heure.

N'est-ce pas un fait que Pétion a fait le voyage de Londres dans une dormeuse avec madame Sillery et mesdemoiselles d'Orléans, Paméla, Sercey, qu'on pouvait appeler les Trois Grâces, et qui pressaient son genou vertueux et heureusement incorruptible ; et que c'est à ce retour qu'il a été nommé maire de Paris? Pourquoi ce voyage si suspect? Quelle négociation si importante avait exigé qu'un si grand personnage que Jérôme Pétion passât la mer et s'abouchât avec Pitt?

Pétion croit-il que je ne me souvienne pas, il y a trois ans, dans le temps où on m'avaitcrubon à quelque chose, de mes dîners chez Sillery, do.ns le salon d'Apollon, où venaient dîner aussi, lui Pétion, Voidel, Volney, Mirabeau, Barrère, tuteur de Paméla, et autres républicains de cette étoffe, mais où on n'invitait jamais Robespierre.

Vous étiez donc aussi vous-même de la faction d'Orléans, me répète iciBarbaroux, au sujet de ces dîners; mais je lui observe que dans ces premiers temps de la révolution, cette coalition se confondait tellement avec celle des amis de la liberté et de la république, qu'il y aurait eu de la stupidité de nous joindre à Maury et à Boucher d'Argis pour tirer sur nos troupes. Nous n'étions peut-être pas à Paris dix républicains le 12 juillet 1789 S et voilà ce qui couvre de gloire les

1. Ces républicains étaient, la plupart, des jeunes gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s'y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et

vieux Cordeliers, d'avoir commencé l'entreprise de la république avec si peu de fonds ! Quand on se souvient que c'est un Chapelier qui a posé la première pierre du club des Jacobins, on sent que dans Tabâtardissement de la génération, cette statue de la liberté, notre idole, il nous a fallu la construire, comme le curé de Saint-Sulpice sa Vierge d'argent, avec des pots de chambre. Ce qui nous a servi merveilleusement, c'est que tous les intrigants ayant besoin de la faveur populaire pour se faire remarquer de l'intendant Laporte, et de gagner d'abord la confiance du peuple, pour gagner ensuite un plus fort dividende dans la liste civile, commençaient par attaquer la cour avec d'autant plus de chaleur, qu'ils voulaient s'en faire acheter plus cher; en sorte que les nouvelles recrues d'intrigants qui nous arrivaient aux Jacobins nous servaient à livrer bataille aux vétérans, à mesure que ceux-ci en émigraient. C'est ainsi que les Chapelier, les Beaumetz, les Desmeuniers étaient chassés des Jacobins par les Duport et les Barnave, et ceux-ci par les Brissot et les Roland. C'est ainsi qu'il nous a fallu terrasser le despotisme pur et simple de Calonne par les deux chambres de >'ecker, elles deux chambres de Necker par les deux sections de Brissot, Pétion et Buzot, et les citoyens actifs de Sieyès et de Condorcet, jusqu'à ce qu'enfin soient venus les sans-culottes. C'est ainsi que tour à tour vaincus, Maury le royaliste

d'Athènes, et dans la fierté de la république, pour vivre dans l'abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius. Gouvernement insensé qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie, du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d'hommes de Versailles, et admirer le passé, sans comlamner le présent, nlteriora mirari, przsentia seeut lira.

(yole de Desmoulins.)

.par Mounier les deux chambres; Mounier les deux chambres par Mirabeau le veto absolu; Mirabeau le veto absolu par Barnave le veto suspensif; Barnave le veto suspensif par Brissot qui ne voulut d'autre veto que le sien et celui de ses amis : tous ces fripons, balayés des Jacobins les uns par les autres, ont enfin fait place à Danton, à Robespierre, à Lindet, k ces députés de tous les départements, Montagnards de la Convention, le rocher de la république, et dont toutes les pensées n'ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution digne de Solon et de Lycurgue, la république une et indivisible, la splendeur et la prospérité de la France et non Tégalité impossible des biens, mais une égalité de droits et de bonheur. C'est ainsi que Necker, Orléans, Lafayette, Chapelier, Mirabeau, Bailly, Desmeuniers, Duport, Lameth> Pastoret, Cerutti, Brissot, Ramond, Pétion, Guadet, Gensonné, ont été les vases impurs d'Amasis, avec lesquels a été fondue, dans la matrice des Jacobins, la statue d'or de la république. Et au lieu qu'on avait pensé, jusqu'à nos jours, qu'il était impossible de fonder une république qu'avec des vertus, comme les anciens législateurs, la gloire immortelle de cette société est d'avoir créé la république avec des vices.

Déjà le lecteur voit que Necker, d'Orléans, Lafayette, Malouet, Chapelier, Dandré, Desmeuniers, Mirajjeau, Duport, Barnave, Dumolard, Ramond, Dumouriez, Roland, Servan, Clavière, Guadet, Gensonné, Louvet, Pétion, Pitt, Brissot, Sillery, ne sont que les anneaux d'une même chaîne. C'est le même serpent coupé en différents tronçons, qui se rejoignaient sans cesse, pour siffler et s'élancer de même contre les tribunes, les Jacobins, le peuple, l'égalité et la république. Déjà

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j'ai fail toucher au doigt la jointure entre Brissot et d'Orléans ^

J'achève de compléter l'ensemble irrésistible de preuves qui surprendront bien du monde, que Brissor, Pétion et la clique n'étaient que les continuateurs de la faction d'Orléans.

Comme depuis longtemps, j'étais devenu suspect à Sillery, qui ne m'a plus invité, je n'ai pu continuer mes observations sur les lieux; mais il m'a été facile de deviner que Louvet, Gorsas et Carra dinaient à mon couvert dans le salon d'Apollon, quand j'ai vu que Louvet avait succédé à ma faveur, que Sillery ne quittait plus sa manche aux Jacobins, où il s'était fait son plus zélé champion ; ciuand j'ai vu Sillery, dans la discussion de la guerre, prendre si chaudement parti pour Louvet et Brissot, que je ne pouvais pas trop décider si c'était Sillery qui épousait leurs querelles contre Robespierre, ou si ce n'était pas plutôt eux qui épousaient les querelles de Philippe et de Sillery contre Robespierre trop républicain.

Quand je n'aurais pas remarqué l'indiscrétion de Carra, n'ayant point de honte, à une certaine séance

1 , Notez que par Orléans ici, je ne désigne pas précisément Philippe (sur qui individuellement je dirai mon opinion tout ù 1 heure, à la fin de la première partie de ces mémoires), mais plutôt la sphère d'ambitions et d'intrigues, dans laquelle il tournait et par laquelle il était emporté, je veux dire la chancellerie d'Orléans, Ducrest, Laclos, Limon, Brissot. avec la coterie de celte madame de Genlis, dont les dé[nangeaisons allaient toujours en se dépravant, et qui avait remplacé celle si naturelle de faire des Dnnois et de la musique par celle de faire des livres ; celle d'être auteur de comédies par celle d'être auteur de Sorbonne; et enfin les douceurs de la dévotion, de la vie contemplative et d'être moine, par les plaisirs de la politique, de la vie active et d'être surintendante et premier ministre, après qu'elle aurait fait de son élève, madimoisellc d'Orléans, une petite reine.

(-Yo/c de Desnwnlins.)

des Jacobins, il y a environ un an, de nous proposer pour j'oi le duc d'York, ou quelque aulre de la maison de Brunswick qui aurait épousé apparemment mademoiselle d'Orléans; quand je n'aurais pas remarqué le choix fait, le 23 septembre, de Carra par le président Pétion, pour l'envoyer avec Sillery au camp de la Lune, observer Duraouriez et assister à ses conférences avecMansfeld, l'aide de camp du roi de Prusse, j'aurais trouvé l'amphitryon Sillery, rien qu'à l'application de nos trois journalistes à dénigrer Piobespiere et Danton; et c'est ici le lieu de faire une observation essentielle.

Une des ruses de nos ennemis qui leur a le mieux réussi dans la révolution a été leur prévoyance à l)àtir colossalement certaines réputations et à en démolir d'autres. L'aristocratie s'est toujours attachée à entretenir comme une réserve de coquins. Dans la crainte d'un mauvais succès de son principal auteur, elle employait à Pavance une partie de ses soufflets à forger une réputation à la doublure qu'elle tenait prêle à paraître au moment où l'autre serait contraint par les si filets de vider la scène.

Ainsi, quand on désespéra que Mirabeau etensuite Barnave, qui commençaient à s'user, pussent se soutenir longtemps, on fit h la hâte un immense trousseau de réputation patriotique à Brissot et à Pétion, pour qu'ils pussent les remplacer, et depuis, nous avons vu les papiers publics anglais devenus les échos des hymnes de chez Talma, représenter Dumouriez comme un Turenne et Roland comme un Cicéron ; tandis que l'un n'était qu'un médiocre a\enturier et un bourreau qui aurait été précipité, à Rome, de la roche Tarpéïenne, pour des victoires aussi sanglantes que celle de Jemmapes , et l'autre un si misérable I. 27

écrivain, que lorsqu'il était membre de votre comité de correspondance, vous savez qu'il n'a jamais pu y faire une lettre passable, et qu'on fut obligé de raturer en maint endroit pour la pauvreté des idées et l'incorrection du style. C'est ainsi que Pitt, voyant baisser en France les actions de Brissot, mettait tous ses papiers ministériels en l'air, pour le faire remonter aux nues, comme un cerf-volant, engageait des membres connus de l'opposition à louer le sage^ le vertueux Brissot dans le parlement, afin que cela retentît jusqu'à nos oreilles; et renvoyait ainsi à son féal, par le paquebot, des renforts de réputation patriotique, pour soutenir un crédit dont Pitt avait besoin. Car, comme disait Cyrus, il y a trois mille ans, tant la maxime est ancienne et l'alphabet de la politique : « Il n'y a personne qui puisse mieux obliger ses amis que celui qui ][jasse pour leur ennemi; ni personne qui puisse davantage nuire à un parti que celui qui passe pour ami sans l'être.)^ Delà ces louanges de Roland dans la Chambre des Communes, et cette affiliation de Roland et Barrère pour membres honoraires de la Société constitutionnelle de Wighs, pendant que, depuis quatre années, j'ai observé des ennemis, mettant tout en œuvre pour saper les fondements de certaines réputations de républicains robustes qu'on prévoyait qui ne manqueraient point d'enterrer la royauté, s'ils parvenaient un jour à rallier l'opinion autour d'eux. Voilà pourquoi il en a coûté plusieurs millions à la liste civile de Lafayette continuée par celle de Roland, pour ruiner de fond en comble la réputation de Marat. Voilà pourquoi Sillery, qui ne bougeait pas de chez le maire Pétion, comptait avoir .fait beaucoup, avait fait presque tout pour cette espèce de coalition orléanicoanglo-prussienne, s'il parvenait à faire demander oar

ses commettants, les Brissotins du club d'Amiens, la tête de Danton et de Marat, et s'il faisait crier dans les rues : vive Pétion, et Robespierre à la guillotine!

La guerre qui semblait à outrance entre Lafayette et Philippe m'en a imposé longtemps, et je m'en veux d'avoir reconnu si tard que Brissot était le mur mitoyen entre Orléans et Lafayette, mur comme celui de Pyrame et Thisbé, entre les fentes duquel les deux partis n'ont cessé de correspondre. Je commençai à soupçonner que cette guerre n'était pas à mort, mais, comme les querelles de coquin, susceptible d'accommodement, quand je vis madame Sillery prendre la défense de Lafayette avec tant d'intérêt, qu'elle ne gardait de mesure qu'autant qu'il en fallait pour ne pas me laisser soupçonner, entre les deux rivaux d'ambition et d'intrigues, des intelligences funestes aux Jacobins. Je n'en pus plus douter un jour que Sillery, cherchant à émousser la pointe dont je tourmentais sans cesse le cheval blanc, m'avoua qu'il y avait des propositions de paix, et que, la veille, Lafayette étant venu au comité des recherches, lui avait fait entrevoir dans l'avenir la possibilité et même la convenance d'un mariage de sa petite fille avec son fils Georges Lafayette.

Un trait acheva de me convaincre que, quoique Lafayette, depuis plus d'un an, eût fait pleuvoir les plus sanglants libelles sur la faction d'Orléans, la grande famille des usurpateurs et des fripons ajournait ses querelles et se ralliait toujours contre le peuple et contre l'ennemi commun, à l'approche du fléau terrible de l'égalité. Je dois raconter ce trait, parce qu'il ouvre un. champ vaste aux conjectures, et pourra servir à expliquer bien des événements postérieurs. Nous étions seuls dans le salon jaune de la rue Neuvedes-Malhurins. Le vieux Sillery, malgré sa goutte,

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avait froUé lui-même le parquet avec de la craie, de peur que le pied ne glissât aux charmantes danseuses. Madame Sillery venait de chanter sur sa harpe une chanson que je garde précieusement, où elle invitait à l'inconstance, et mesdemoiselles Paméla et Sercey dansaient une danse russe, dont je n'ai oublié que le nom, mais si voluptueuse, et qui était exécutée de manière que je ne crois pas que la jeune Hérodiade en ait dansé devant son oncle une plus propre à lui tourner la tète, quand il fut question d'en obtenir la lettre de cachet contre Jean le baptiseur. Bien sûr de ne pas succomber à la tentation, je ne laissais pas de jouir intérieurement d'être mis aune si rude épreuve, et je goûtais le même plaisir que dut éprouver saint Antoine dans sa tentation. Quelle fut ma surprise, au milieu de mon extase et dans un moment où la gouvernante magicienne opérait sur mon imagination avec le plus de force, et où la porte devait être fermée aux profanes, de voir entrer, qui? un aide de camp de Lafayette, venu là tout exprès, et qu on fit asseoir un moment auprès de moi, pour me montrer sans doute que Lafayette était redevenu Tami de la maison. Ceci se passait à l'époque où Sillery achevait son fameux rapport sur TatTaire de Nancy et s'efforçait de blanchir Bouille, le cousin de Lafayette.

Il ne peut plus être douteux pour personne de quel côté il faut chercher la faction d'Orléans dans la Convention. Les complices de d'Orléans ne pouvaient pas être ceux qui, comme Marat, dans vingt de ses numéros, parlaient de Philippe d'Orléans avec le plus grand mépris ; ceux qui, comme Robespierre et Marat, diffamaient sans cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre, s'opposaient de toutes leurs forces à la nomination de Philippe dans le corps électoral ; ceux

qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et Philippe de la liste des membres de la Société ; ceux qui, comme toute la Montagne, demandaient à grands cris la République une et indivisible, et la peine de mort contre quiconque proposerait un roi. Enfin, les complices de d'Orléans ne pouvaient être ceux qui, comme toute la Montagne, demandaient en vain, par un mouvement unanime et simultané, que la tête du général Égalité fût mise à prix, comme celle de Dumouriez, et que Philippe fut traduit au Tribunal révolutionnaire de Marseille.

Mais les complices présumés, et bien véhémentement présumés, de d'Orléans, ne sont-ils pas ce Brissot, ci-devant secrétaire à la chancellerie d'Orléans, et rédacteur, avec Laclos, de la pétition du Champ de Mars, pétition visiblement concertée avec Lafayetie? Les complices de d'Orléans ne sauraient être que tous ces royalistes qui, comme Sillery et Roland, Louvet et Gorsas, poursuivaient avec acharnement et Pache, et la Commune du 10 août, et la députation de Paris, pour les punir d'avoir travaillé si efficacement à établir la république. Les complices de d'Orléans ne sauraient être que ceux qui, comme Pétion, allaient faire un voyage à Londres, avec madame Sillery et mademoiselle d'Orléans ; ceux qui, comme Pétion, étaient les confidents les plus intimes et le mentor du général Égalité; qui, comme Pétion, lui écrivaient par tous les courriers, en recevaient des lettres par tous les courriers, et à l'heure même de sa trahison et de son émigration (voyez l'affiche accablante de Bassal contre Pétion); ceux qui, comme Carra, proposaient le duc d'York pour roi; ceux qui, comme le président Pétion, et les secrétaires Brissot, Rabaut, Vergniaud et Lasource, envoyaient, à la fin de sep-

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tembre, Carra et Sillery au camp de la Lune. Oh I les bons surveillants qu'on donnait là aux généraux Dumouriez et Kellermann, pour presser la déconfiture des Prussiens, pour empêcher qu'on ne ménageât Frédéric-Guillaume, et prendre garde qu'il ne fût rien stipulé contre la République au profit de rAngleterre et de la Prusse, dans les conférences qu'on a avouées, avec Mansfeld, et probablement dans des entrevues dont on n'est pas convenu, avec le roi de Prusse ^

Les complices de d'Orléans, ce sont ceux qui, comme Servan, minisire seulement de nom, laissaient la réalité et les opérations du ministère à Laclos; ce sont visiblement les Brissotins qui, s'étant emparés de tous les comités de la Convention, et ayant rempli depuis longtemps le ministère de leurs créatures, avaient insensiblement mis h la tête des affaires tous les amis, naguère proscrits, de Philippe, si bien qu'un beau jour, à la fin de février, la nation se trouva avoir toutes ses armées commandées par des chefs bien connus par des relations plus ou moins intimes avec cette maison, par leur attachement à ses intérêts, ou pour en être les commensaux, Chartres, Valence, Perrière, Kellermann, Servan, Lalouche, Biron, Miranda, Dumouriez, Lécuyer, etc. ; et il n'y a pas quinze jours encore, après que la trahison de Dumouriez avait éclaté, Latouche, avant d'aller à son commandement, étant venu prendre congé du Comité des 25, où se trouvaient tous les hommes d'État, Brissotins et Giron-

1. A la vérité, on avaii adjoint à Sillery et Carra, ce Prieur de la Maine, qui est bien la loyauté et la candeur personnifiées; mais la Convention l'avait envoyé là, comme le corps constituant avait enyoyé Pélion avec Barnave et Latour-Maubourg, commissaire au retour de Varennes, pour élre l'homme de bien de la légation, pour jeter de la poudre aux yeux du vulgaire, et à condition que ses collègues lui conteraient tout» \{Note de Desmoulins.)

dins, qui accusent la Montagne d'être la faction d'Orléans, je fus le seul qui, dans le silence de tous les membres, prit la parole pour répondre à Latouche : «Je crois volontiers que vous êtes un homme de bien et un patriote, comme vous le dites ; mais lorsque vos anciennes liaisons avec la maison d'Orléans sont connues ; lorsque Dumouriez semble ne conspirer que pour cette maison ; lorsque j'ai vu dans les mains d'un collègue, avant la trahison de Dumouriez, des lettres de l'armée, où on racontait que les domestiques, voyant Dumouriez s'échauffer prodigieusement, à la fin du repas, à côté de mademoiselle d'Orléans, gémissaient dans l'antichambre où ils disaient tout haut que c'était une chose indigne que la République fût trahie et tant de milliers d'hommes sacrifiés, tant de magasins livrés à l'ennemi, à cause des complaisances de madame Sillery pour un vieux paillard ; dans ces circonstances, je m'étonne que le ministre de l'intérieur ait pris sur lui de vous confier un commandement, et je n'y donnerai jamais la main tant que je serai au comité. » Il me semble que voilà des faits qui donnent à penser au lecteur.

Ne serait-ce pas le comble de l'art des Brissotins, si, tandis qu'ils travaillaient si efficacement pour la faction d'Orléans, c'étaient eux qui nous avaient envoyé à la Montagne le buste inanimé de Philippe, et un automate dont le côté droit tirait les fils pour le faire mouvoir avec nous, par assis el levé, et montrer aux yeux, que s'il y avait une faction d'Orléans, elle était parmi nous? Ce fut du moins un coup de politique du côté droit, de demander le bannissement de Philippe prématurément, et lorsque la trahison de ses enfants n'avait point encore éclaté (comme s'ils étaient dans le secret de sa trahison prochaine); ce fut un coup de

leur politique, de revenir sans cesse à la charge pour obtenir cette expulsion. Par là, ils nousmettaient dans l'alternative, ou d'accréditer le bruit qu'ils répandaient que nous étions les partisans secrets de d'Orléans, ou de commettre une injustice en envoyant àl'échafaud de Coblentz un citoyen qui n'avait pas encore fait oublier les services immenses qu'il avait rendus à la liberté. Pour glisser entre ces deux écueils, en même temps que je m'opposais à son bannissement dans le discours que la Société a fait imprimer et a envoyé aux sociétés affiliées il y a trois mois, je ne dissimulais pas dès lors le soupçon que nous donnait la conduite tortueuse et équivoque de Philippe, son espèce de neutralité, particulièrement ses fautes d'omission, pour me servir d'une expression théologique, et surtout l'intimité de son confident Sillery avec les plus mauvais sujets de la Convention, son compérage avec Pétion et avec tout Te corps brissolin. Sur quoi il est bon de dire, en passant, que quelques jours après, Égalité étant venu se placer auprès de moi à l'Assem- "blée, et me remerciant d'avoir pris sa défense dans ce discours, ajouta, en présence de plusieurs de nos collègues, « qu'à l'égard des reproches que je lui adres- « sais, de ses liaisons avec les intrigants du côté droit, <( il est vrai qu'il les avait hantés, lorsqu'il les avait '( crus patriotes, mais qu'il avait cessé de les voir, a ayant reconnu que c'étaient des coquins. »

11 ne se servit pas de termes plus ménagés, tant il jouait bien son personnage. Aussi se divertissait-on quelquefois à la Montagne, à dire exprès à ses oreilles les plus grandes injures contre Sillery, afin de voir jusqu'où Philippe saurait être Cordelier, et alors il ne manquait jamais d'enchérir sur les propos, au point que je me suis dit quelquefois : Il serait fort singulier

que Philippe d'Orléans ne fûL pas de la faction d'Orléans ; raais la chose n'est pas impossible.

Non-seulement rien n'est plus fort que son vote dans le jugement de Louis XVI, par lequel il a condamné à l'échafaud tous les rois et quiconque aspirerait au pouvoir royal, mais depuis quatre années, dans l'Assemblée constituante et dans la Convention, où je l'ai bien suivi, je ne crois pas qu'il lui soit arrivé une seule fois d'opiner autrement cju'avec le sommet; en sorte que je l'appelais un Robespierre par assis et levé. Aimable en société, nul en politique, aussi libertin, mais plus paresseux que le régent, et incapable de la tenue qu'aurait exigée cette continuité de conspiralion pendant quatre années, il aura pu être embarqué un moment par Sillery, son cardinal Dubois, dans une intrigue d'ambition, comme il s'était embarqué dans un aérostat; il me semble voir Philippe, à peine ayant perdu la terre et au sein des orages, tourner le boulon pour se faire descendre bien vite, et rapporter du voisinage de la lune le bon sens de préférer madame Bufïon. Je sais ce qu'il y aurait ta objecter, et voilà pourquoi ma remarque subsiste^ c'est-à-dire toute cette partie de mon discours. Mais comme la ditïérencedc la conduite de Pétion avec le père, qu'il bannissait à Marseille et en Amérique, parce qu'il siégeait à la Montagne; et avec le fils, à qui il écrivait tous les jours jusqu'au moment môme de son émigration, parce qu'il conspirait avec Dumouriez et madame Sillery; comme le conseil de Pétion à Philippe de imr par delà les colonnes d Alcide, lui était donné en même temps par Rabaut, Guadet, Barbaroux, Buzot et Louvet, qui se croijaient encore trop voisins d'un perfide, je suspends mon jugement sur ce perfide et je lui devais le témoignage que je viens de lui rendre, dans un momentoù

il est accusé, traduit daos les prisons de Marseille, et si loin du maitre-autel de Reims. Au demeurant, que Philippe fût, oui ou non, membre de la faction d'Orléans; qu'il ait trempé, oui ou non, dans la trahison de ses enfants et dans les intrigues des deux Sillery, mari et femme; toujours demeurera-t-il prouvé que ce couple tripotait avec les Brissotins, qu'il existait une faction d'Orléans, et que le siège de cette faction était dans le côté droit elle Marais.

Il me reste à ajouter aux preuves que tout ce côté regorge de royalistes^ de traîtres, complices de Dumouriez et Beurnonville, de calamniateurs, de désorganisateurs, que là existe un comité anglo-prussien et un foyer de contre-révolution.

Nous ne demandions pas mieux que de nous former une meilleure idée de la Convention. Nous arrivions à cette assemblée, pleins d'espoir. Comment se persuader, en effet, qu'une convocation d'assemblées primaires, faite après le 10 août, et en présence des Autrichiens et des Prussiens entrés en Champagne, faite dans un moment de révolution et au moment même de la naissance de la république, eût pu amener d'aussi mauvais choix et des députations entières composées de royalistes? Lorsque, le 21 septembre, à l'ouverture de la Convention, l'Assemblée se levant en entier sur la motion de Collot d'Herbois^ eut proclamé la république française^, l'eut proclamée une et indivisible, quel député pouvions-nous croire assez esclave, assez autrichien, assez aveugle même sur son intérêt, pour ne pas poser les armes devant la nation victorieuse, pour ne pas regarder comme rompus tous ses pactes avec la cour, avec Lafayette et Pitt, avec toutes les factions du dedans, pour ne pas cherclier à se faire pardonner toutes ses tergiversations

■des années précédentes? Comment croire qu'il y aurait dans l'Assemblée d'autres débats que d'émulation; d autre opposition que d'individus, à qui mériterait le mieux de la république? Aussi nous, qui depuis nous sommes retirés à la Montagne, nous étions-nous, dans les premiers temps, répandus indifféremment dans toutes les parties de la salle; mais là, quoiqu'il nous en coûtât de renoncer à de si chères espérances, il a bien fallu en reconnaître l'illusion, s'avouer la perfidie et la scélératesse d'une grande partie de la Convention.

Je ne partage point l'opinion de ceux qui croient que la plupart des membres du côté droit n'étaient qu'égarés. Lorsqu'il était impossible à l'artisan, qui a le tact le moins exercé, de venir deux fois aux tribunes de la Convention, sans voir de quel côté sont les patriotes et les aristocrates, comment croire qu'un député, qui n'est pas arrivé à la Convention sans s'être fait connaître dans son département par quelque sagacité et quelques lumières, fût si profondément inepte que de ne pas distinguer si Salles, si Rabaut étaient royalistes; si Roland pris trois fois en flagrant mensonge était un hypocrite; et si Beurnonville ne s' environnant que de ce qu'il y avait de plus vil et de plus aristocrate, suivant les errements des contrerévolutionnaires qui l'avaient précédé, divisant tous les régiments en trois parties dont il envoyait l'une au midi et les autres au couchant ou au nord, faisant mille promotions scandaleuses d'ofllciers et de généraux, et tirant vingt bataillons de l'armée de Custines en présence de l'ennemi, pour les envoyer à cent cinquante lieues au fond de la Bretagne, était un désorganisateur et un traître. Je crois peu à un tel excès 4e janotisme, et je regarde cette grande partie de

TAssemblée comme contrefaisant les niais en sens inverse de Brutus, pour ramener la royauté sans élre taxés de royalisme et couvrant du masque de dupe un visage de fripon.

Peut-on en porter un autre jugement d'après la série des faits que je vais continuer, pour compléter ■ l'interrogatoire sur faits et articles que demande Pétion?

Anacharsis Cloots, que Brissot et Guadet avaient appelé au droit de cité et à la Convention, parce qu'on pensait avoir bon marché d'un Prussien et le faire entrer facilement dans une conspiration anglo-prussienne, n'a-t-il pas le premier donné Talarme dans le mois d'octobre, en nous révélant que, depuis quatre jours, il bataillait chez Roland, jmur Vunité de la république^ et contre la république fédérative et le démembrement de la France pour lequel on conspirait ouvertement; quil était impossible à un Français de tenir aux propos quon débitait d sa table; en publiant que, dans le comité diplomatique, on parlait de not?'e révolution sur le ton de Cazalès et de Lafayette; que Guadet cacliait si peu ses dispositions favorables pour la Prusse, qu'un jour il disait dans le comité : « Que nous importe que des Hollandais, des marchands de fromage soient libres ou esclaves? ;» Ce même M. Guadet, qui, six mois auparavant, voulait absolument la guerre, jjour mnnicipaliser V Europe.

N'ai-je pas entendu Brissot, qui voulait aussi la guerre pour municipaliser l'Europe, se féliciter publiquement du désastre de nos armées dans la Belgique^ en disant naguère, dans l'ancien comité de défense générale : Que l'évacuation de la Hollande et de la Belgique était heureuse, en ce quelle était un acheminement de paix.

Quel est riiomme tant soit peu clairvoyant qui, remarquant les fréquentes conférences de Dumouriez avec Taide de camp Mansfeld, dans le voisinage et sous les auspices de Carra et Sillery, ne se soit rappelé que, de toute éternité, Carra nous avait recommandé l'alliance de la Prusse? Qui ne s'est pas rappelé la tabatière d'or de Carra avec le portrait du roi de Prusse?

iS'élait-ce pas une chose inconcevable pour tout le monde, et inouïe dans l'histoire, comme je Tai dit à Dumouriez lui-même au milieu de son triomphe, quand il parut à la Convention, qu'un général qui, avec dix-sept mille hommes, avait tenu en échec une armée de quatre-vingt-douze mille hommes, après que Dumouriez, Ajax Beurnonville et Kellermann, avaient annoncé que les plaines de la Champagne allaient être le tombeau de l'armée du roi de Prusse, comme celle d'Attila, sans qu'il en échappât un seul, n'ait pu couper la retraite à cette armée, lorsqu'elle se trouvait réduite de près de moitié par la dyssenterie. lorsque sa marche était embarrassée de vingt mille malades, et qu'au contraire l'armée victorieuse s'était élevée de dix-sept mille à plus de cent mille hommes ! Tous les soldats de l'avant-garde de notre armée vous disent que, lorsque l'arrière-garde des Prussiens faisait halte, nous faisions halte; quand ils allaient à droite, nous allions à gauche ; en un mot, que Dumouriez reconduisait plutôt le roi de Prusse qu'il ne le poursuivait, et il n'y avait pas un soldat dans l'armée qui ne fût convaincu qu'il y avait eu un arrangement entre les Prussiens et la Convention par l'entremise de Dumouriez. Mais celui-ci n'avait pas traité avec le roi de Prusse sans l'aveu au moins du comité diplomatique et des meneurs anglo-prussiens, qui, charmés I. 28

de révasion de Frédéric-Guillaume, au lieu de demander au général compte de sa conduite, ne s'occupaient qu'à donner à Fabius, à Métellus Dumouriez les honneurs du petit triomphe chez Talma.

N'est-ce pas un fait, et un fait notoire que Tintimité de Dumouriez et ses conciliabules avec les meneurs du côté droit? Guadet a dit qu'il avait vu Dumouriez à rOpéra avec Danton. Il était naturel qu'il affectât de s'y montrer à côté de Danton; mais ce n'est point à rOpéra qu'on conspire, c'est au sortir de l'Opéra. C'est là que tout le public pouvait voir Millin. le chroniqueur, tenant officieusement la portière, tandis que mademoiselle Audinot montait en voiture avec Kellermann et Brissol^ Qui ignore que Durnouriez n'a pas envoyé un seul courrier qui n'ait été porteur d'une lettre pour son confident Gensonné; qu'il n'a vu que les Brissolins dans son second séjour à Paris, lors du jugement du roi; qu'il y avait entre eux une communauté de sentiments et dépassions; que, tandis que Brissot et la Gironde épuisaient leur rhétorique à la Convention pour sauver le tyran, Dumouriez

l. Brissot, dans sa dernière apologie, distribuée le 23 avril à la Coinention, nie ses liaisons avec les généraux. Il proteste n'avoir vu Dumouriez qu'une seule fois depuis son numéro du mois de juillet,- où il disait : « Dumouriez esl le plus vil da intrifjants. » Mais, voici un fait qui prouve la mesure de la conûaiicequi est duo à tous les dires de Brissot dans cette justiiication.

Il y est dit, page 2 : « Je déûe qu'on cite six personnes à qui ma prétendue faveur ait fait obtenir des places. »

Or, voici la réponse à ce fait justificatif :

Lettre de P. -P. Brissot^ trouvée sous les scellés de Roland et déposée au comité de sûreté générale,

(( Mon cher Roland, je vous envoie une liste de ceux que vous devez placer. Vous et Lantbenas devez l'avoir sans cesse devant les yeux, pour ne nommer à un emploi quelconque que les sujets qui vous sont recommandés par celte liste. — Signé J.-P. Brissot, ))

(A'ofe de Desmoulins.)

faisait des extravagances dans sa rue de Clicliy, se démenant comme un forcené, s'emportant contre la Convention au milieu de ses aides de camp, s'écriant sans ménagement, en pleine antichambre, que c'était une horreur de condamner Louis XVI; qu'après une telle atrocité il ne restait plus aux régicides qu à le guillotiner, lui, Dumouriez? N'est-ce pas un fait notoire qu'il avait écrit à la Convention une lettre pleine d'impertinences, pour appuyer le sursis que demandait Gensonné,que cette lettre fut brissotéesur le bureau par le zèle de ses amis, qui avaient peur que la lecture ne leur enlevât le bouclier en faisant destituer le «général, et de perdre ainsi le fruit des savantes combinaisons de la trahison de Maestricht et d'Aix-la- Chapelle, et de ne pouvoir donner à Gobourg la fête d'une si facile boucherie de nos volontaires nationaux, et de si grandes pertes en armes et en magasins pour la république.

Si moi, qui n'avais jamais vu Dumouriez, je n'ai pas laissé, d'après les données qui étaient connues sur son compte, de deviner toute sa politique, et d'imprimer, il y a un an, dans le n° 4 de la Tribune des patriotes, un portrait de ce traître, tel que je n'ai rien à y ajouter aujourd'hui; quels violents soupçons s'élèvent contre ceux qui le voyaient tous les jours, qui étaient de toutes ses parties de plaisir, et qui se sont appliqués constamment à étouffer la vérité et la méfiance sortant de toutes parts contre lui, et des lettres de Talon et de Sainte-Foy, et de la persécution du bataillon des Lombards, et des dépositions tous les jours plus fortes, consignées dans la feuille de Marat, et d'un journal de Peltier, qui, émigré à Londres, et pour y vi^re de l'histoire, dans une feuille intitulée : Dernier tableau de Paris, convainquait toute l'Angle-

terre des trahisons de Dumouriez, dans le même temps qu'à Paris Villette lui adressait des hymnes, et que l'encens fumait pour lui chez Talma à la Convention^.

1. Voici le passage du journal que j'ai montré, dans la Convention, à qui a voulu le voir :

(' Pour Dumouiiez, disait Pellicr dans son n^ 2, je ne puis résister au désir de peindre ce Prêtée, sur qui roule aujourd'hui peutêtre la destinée de l'Europe. » Pour cela, Peltier copiait une lettre de Bruxelles, du 5 octobre 1792, qui paraît avoir été écrite par Rivarol, témoin d'autant plus sûr, qu'il était, par madame Beauvert, le frère in partibus de Dumouriez.

« Quant à Dumouriez, cet homme est inconcevable. Il déclare la guerre; c'était l'objet de tous nos vœux. On croit voir sous son bonnet rouge percer le bout d'oreille aristocratique : sa correspondance insultante avec Vienne, l'insolence de son manifeste contre M. de Kaunilz, semblent indiquer le but de piquer le vieux ministre qu'il supposait récalcitrant. Un plan de campagne est arrêté par le conseil et les généraux. Il le bouleverse. 11 soufïle le commandement de l'armée au vieux Rochambeau, il le fait passer à Biron et ù d'autres Jacobins qu'il envoie battre par Beaulieu. 11 envoie Lafayelte mourir de faim et de soif à Givet, où il n'avait rien à faire, 11 empêche Luckner d'houzarder dans les électorals et de les enjacobiner jusqu'à Coblentz. Clavière, Roland, Servan, opposés par lui, embrassant trop ouvertement les projets de Brissot..., il les culbute. 11 prend le portefeuille de la guerre, accuse Servan à la face de l'Assemblée ; là il retiouve Lafayelte qui, furieux de voir qu'on sauve le roi sans lui, profite d'un moment de baisse dans les actions de Dumouriez pour le dénoncer et forcer le roi à le renvoyer. Il part, il va à l'armée de Flandre, il dit, en prenant congé de MM. de Nivernais et d'Ovarais, « que le roi n'a pas de meilleur serviteur que lui, qu'il croit lui en avoir donné des preuves en déclarant lu guerre. » 11 reste au camp de MauKe en dépit des généraux Luckner et Lafayelte : il épaissit tous les jours son masque, et sert la république comme la Constitution; ses lettres à l'Assemblée ont l'air d'une mystification continuelle. Enfin il réunit toutes les armées en un point en face de l'ennemi, sous sa direction suprême; car je le crois incapable d'être lieutenant de qui que ce soit : j'entends parler de capitulation propo.^ée par lui. Là je crois saisir mon h.omme, je crois voir le point où aboutissent les six derniers mois de sa vie, de ses pensées, de ses actions : tout à coup il m'éc'iappe ou annonce que la capitulation est un jeu, qu'il s'est moqué du duc de Brunswick, qu'ayant gagné du temps et fait arriver des vivres, il défie ceux aux pieds desquels il avait

N'est-ce pas un fait que Dumouriez les a proclamés ses mentors et ses guides? Et quand ils n'ont pas déclaré celte complicité, toute la nation n'est-elle pas témoin que les manifestes et proclamations si criminels de Dumouriez ne sont que de faibles extraits des placards, discours et journaux brissotins, et une redite de ce que les Roland, les Buzot, les Guadet, les Louvet, avaient répété jusqu'au dégoût? Y avaitil rien de plus inconséquent et de plus scandaleux, que de mettre à prix la tête de Dumouriez, et dans le même temps de nommer pour président Lasourco, qui avait dit la même chose avec bien plus de pathos?

Pitt n'a-t-il pas avoué dans la Chambre des Communes (comme je Tai montré dans mon discours sur l'appel au peuple) ses relations avec ce qu'il appelait les honnêtes gens de la Convention, c'est-à-dire les Brissotins et le côté droit? Et quand Pitt ne l'aurait pas avoué, est-ce que dans Brissot, Vergniaud et Guadet, tous défenseurs officieux de la Glacière d'Avignon, cette affectation de faire tous les jours de nouvelles tragédies des événements du 2 septembre ' ;

Tair de ramper; et tout à coup l'heureux rival de Monck, le profond auteur du plan le plus savamment combiné, le plus longuement amené, se transforme en un insensé ; car comment avec de l'esprit peut-il vouloir servir un ordre de clioses, qui n'est bon ni pour la France, ni pour lui pendant six mois. La reconnaissance des Républiques! Ah! le bon billet qu'il aurait là ! J'avais imaginé qu'il avait attiré dans le piège l'armée et les enfants du due d'Orléans, pour en faire à leur tour les otages du roi, et qu'occupé comme nous de la solution du problème qui fatigue toutes les têtes, de la solution de cet imbroglio, il n'en avait pas trouvé de plus sûr et de plus expéditif. Cependant les dernières nouvelles ont détruit tous ces calcul?. Dumouriez a rompu la capitulation ; et toujours retranché dans les gorges du Clermontois, aux Islettes, il s'y prépare une défense qui n'aura pas lieu, car les plans du roi de Prusse sont changés, etc., etc. [Note de Desmoulius.)

1. N'est-ce pas un fait que J.-P. Brissot, ceJérémie du 2 septembre, a dit le 3 septembre, au conseil exécutif, en présence de

est-ce que cette contradiction si grossière, surtout dans Gorsas, qui s'était écrié le 3 septerobre, dans son journal : Qu ils périssent ! Est-ce que ces redites éternelles pour diffamer notre révolution et la rendre hideuse aux yeux des peuples, est-ce que la conformité du langage du côté droit et du ministère anglais sur le procès de Louis XVI, et l'opiniâtreté perfide de demander à cor et à cris l'appel au peuple, lorsque les Brissotins étaient instruits , depuis le mois de septembre, de la conspiration de la Hocrie, quand ils savaient que l'embrasement de la Vendée n'attendait qu'une étincelle et les paysans de l'Ouest une convocation pour prendre la cocarde blanche dans les assemblées primaires; est-ce que la constante opposition des deux comités diplomatique et de défense générale à toutes les réunions cà la France, et l'insolence des propos de Roland, pour aliéner les habitants de Carrouge, et le sommeil de Lebrun, au milieu des agitations si défavorables de l'Irlande et de la Pologne, cette apoplexie dont le ministère des affaires étrangères a paru frappé, au lieu d'opérer une si facile diversion, en soutenant les patriotes de Dantzick, de Cracovie et de Belfast; et f impolitique des deux comités, d'ordonner l'ouverture de l'Escaut, sans entrer en même temps en Hollande, et leur précipitation à déclarer la guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à rEspaa-ne et à toute l'Europe, et notre négligence

Danton : Ih ont oublié Mcraude : ce Morande, qui avait presque mérité de la nation ses lettres de cràce de tant de libelles, pour avoir dit tant de vérités de Brissot. Chabot m'a assuré que le 2 .septembre, Brissot s'était éfralonient souvenu de Morande au comité de surveillance. Ce chagrin de Brissot de voirMor;inde sauvé, prouve bien que ce Tarlulïe d'humanité à l'àrae des Tibère, des Médicis et de Ctiarles IX, et que le cadavre de son ennemi sentait bon pour lui.

à relever notre marine, proléger nos corsaires et à prendre de sages mesures qu'on leur suggérait \ et leur tendresse pour Dumouriez, la protection éclatante dont ils couvraient ses attentats, et leur acharnement contre Pache, contre Marat, qui rompaient en visière à Dumouriez et croisaient ses projets ambitieux; et le versement de tous nos magasins et de tant de trésors dans la Belgique; les approvisionnements immenses à Liège et dans des lieux sans défense, exprès pour que Dumouriez livrât nos ressources à Tennemi; enfin cette opposition simulée du côté droit à la nomination de Beurnonville, pour qu'il acquît de la confiance, étant nommé par la Montagne; puis, qiiand il se fut démasqué, en faisant cesser les travaux des manufactures d'armes, quand ils l'eurent reconnu bon compagnon et frère en contre-révolution, en le voyant s'entourer d'escrocs et de royalistes, la réélection de ce ministre par les Brissotins, ne sont^ce pas là des faits, et peut-on désirer des preuves plus fortes de l'existence du comité anglo-prussien dans la Convention?

1. Par exemple, je connais un citoyen qui, au mois de septembre, écrivait au ministre Moiige : >■ C'est par la disette de subsistances qui nous menace, à cause de 'a consomniaiion des armées et des perles de la guerre, que la France sera troublée dans le mois; je vous offre, pendant que les mers sont libres, de vous approvisionner immensément en bœufs d'Irlande, etc. » Monge savait bien que celui qui lui faisait ces offres était en état plus que personne de Us tenir ; mais il s'est bien donné de garde de les accepter. Après cet échantillon de sa conduite ministérielle, il y a beaucoup de bonhomie aux Jacobins de ne taxer Monge que d'ineptie!

Comment ne serions-nous pas affamés? Comment nous viendraitil des grains d'Amérique? Qui est-ce qui est consul général de France? C'est le leau-frère de Brissot, et qui est-ce qui l'a nommé? Cela se demande-t-il? C'est le ministre Lebrun, le prête-nom de Brissot aux affaires étrangères. {Noie de Desmoulins).

Pétion demande des faits :

N'est-ce pas un fait relevé si à propos par Phéli-peaux, que le trésorier du roi de Prusse, en lui rendant compte des dépenses de Tannée dernière, emploie un article de six millions d'écus pour corruptions en France?

N'est-ce pas un fait que ce que Chabot a reproché publiquement à Guadet, quand il disait: «Je ne sais; mais j'ai entendu le lendemain Guadet demander le congé pour le ministre Narbonne et faire la même motion dont on m avait offert^ la veille, vingt-deux mille francs ! » Cependant Guadet assure qu'il mange le pain des pauvres, et Roland, dans son ministère, affectait de porter des habits râpés et ses plus méchants pourpoints. Cela me rappelle cette pauvreté d'Octave qui, pour détourner l'envie de Jupiter, disent les historiens, affectait de tomber dans l'indigence, et parut tous les ans sous Thabit de mendiant 1

N'est-ce pas un fait que Pétion, pendant sa mairie, recevait du ministre des affaires étrangères trente mille francs par mois ; que Dumouriez, qui se disait le plus fidèle serviteur du roi, ne les lui donnait pas sans doute pour jeter les fondements de la République? Mille francs par jour ! je ne m'étonne plus que Pétion eût tant de complaisance pour notre côté droit, au conseil général de la Commune ; je ne m'étonne plus qu'il se soit si fort opposé à l'impression du discours que j'y prononçai quinze jours avant le 10 août; je ne m'étonne plus qu'il se soit logé au pavillon de Vaudreuil ; qu'il n'ait pas quitté un seul jour, depuis ce temps, l'habit noir, comme en état de représentation permanente et comme un grand pensionnaire .

N'est-ce donc pas un fait que c'est à ses côtés qu'ont toujours combattu ces royalistes bien prononcés, et

HISTOIRE SECRETE DE LA REVOLUTION. û33

Rouzer, et le réviseur Rabaiit, lassé de sa portion de royauté^ et qui voulait remettre sa quote-part à Louis Capet ; et ce Biroteau, qui appelait des croassements de grenouilles de marais, Topinion de ces républicains qui condamnaient Louis XVI, ^^v cela seul quil fût roi; et ce Salles, qui avait eu la bassesse d'imprimer qu'il se poignarderait le jour que la France serait sans roi? Combien il faut que le côté droit ait pris la nation française pour un peuple de quinze-vingts et de badauds, puisqu'il n'a pas désespéré de nous faire croire que c'était Salles qui était républicain, et 3Iarat royaliste !

N'est-ce donc pas un fait qui, dès le mois de septembre, sautait aux yeux des tribunes qu'une grande partie de la Convention était royaliste? Le décret de Fabolition de la royauté ne prouvait rien. C/était un arrêt de mort rendu contre un malfaiteur, six semaines après qu'il avait été exécuté. La plupart de nos constituants et de nos législateurs dissimulaient mal leur dépit que les républicains de la Convention eussent culbuté leur ouvrage. Leur royalisme perçait dans leurs imprécations contre Paris. Lasource, un des moins corrompus, et qui opinait avec le côté gauche, en dinant avec le côté droit, mais dont on avait mis la bile en mouvement contre Robespierre, s'écriait, dès le 14 septembre, à la tribune : Je crains ces hommes vils^ cette crasse de V humanité^ vomis, 'non par Paris, mais par quelque Brunswick. Tout était perdu^ tant que les départements ne verraient pas dans Parîs^ selon Lasource, l'ancienne Borne, qui rendait les provinces tributaires, selon Buzot, la tête de Méduse. On ne pouvait pas, s'écriait encore Buzot, faire la constitution dans une ville souillée de crimes. Mais c'est sur leurs bancs qu'il fallait les entendre, et que leur jaserie dé-

celait leurs dispositions, bien mieux encore que leurs harangues à la tribune. C'étaient les mêmes fureurs que dans Bouille contre Paris, quand il jurait de n'y pas laisser pierre sur pierre. Dans ces premiers jours, où ils ne se connaissaient pas bien entre eux, on n'osait avouer qu'on était royaliste; mais pour prendre langue, on se déchaînait contre Paris, et les mots agitateurs^ désorganimteurs^ étaient comme les termes d'flriyo/ auxquels tous les aristocratesse reconnaissaient, se prenaient la main, s'invitaient à dîner chez Roland ou chez Venua. Dernièrement encore^ élant à la tribune, j'entendais un de ces aristocrates affecter de dire à mes oreilles : « Mon cher Ducos^ ce qui me console, c'est que f espère f acheter une hotte, avec laquelle tu auras le plaisir de semer du sel sur Paris. » Pour ne point transposer les temps et revenir aux premiers jours de la Convention, tous nos royalistes, n'osant point dire : « Guerre à ces scélérats de républicains, » ils disaient : o Guerre à ces scélérats de désorganisateurs, » qui avaient désorganisé une si belle machine que la constitution révisée par Rabaut.

S'ils avaient été de bonne foi, si c'eut été une taie qu'ils avaient sur les yeux, et non pas les deux mains qu'ils s'y mettaient sans cesse pour s'empêcher de voir, ne seraient-ils pas revenus de leur erreur, dès les premiers jours, quand, indigné de leurs calomnies, un orateur qui, comme le Nil, n'a rien de meilleur que ses débordements et sa colère, Danton, concluait un discours énergique, en proposant et faisant décréter à l'unanimité que toutes les propriétés territoriales et industrielles seraient inviolablement maintenues ; quand le 24 septembre, pour guérir la fièvre de Lasource et sa frayeur d'un dictateur, Danton proposait et faisait décréter, à l'unanimité, la peine de

mort contre quiconque parlerait de triumvirat, de tribunat, de dictature. Certes, c'étaient bien là des démonstrations que nous n'étions ni des ambitieux ni des partisans de la loi agraire. Cette argumentation était aussi pressante que celle de Marat, l'autre jour, lorsque, accusé par Salles de vivre dans une intimité étrange avec d'Orléans, il leur répondit : « Ah ! vous dites que je suis l'intime de Philippe et que ma feuille est le pivot sur lequel tourne la faction d'Orléans ; eh bien ! je fais la motion que la tête du général Égalité fils, qui a trahi comme Dumouriez, soit également mise à prix, et que le père soit traduit au tribunal révolutionnaire de Marseille. » Comment le côté droit répliqua-t-il à ce défi péremptoire? Avec la fureur d'hommes désespérés d'une réponse qui mettait si au grand jour leur mauvaise foi, par des redoublements de rage et un sabbat dans lequel Duperrel tirait une seconde fois le sabre. Et le lendemain Salles distribuait à la Convention un imprimé de seize pages, où il prouvait en forme que toute la Montagne, qui mettait à prix la tête d'Égalité fils, qui envoyait le père à Marseille, qui l'avait réformé dans la dernière revue des Jacobins, était le siège de la faction cV Orléans; et, ce qui est bien plus fort, que Marat s'entendait avec Dumouriez. C'est ainsi que la tête de Salles, pour échapper au panier de cuir, prenait le parti de se constituer en démence.

Mais poursuivons cette partie de l'histoire des séances qu'on ne trouve point dans le Moniteur et dans le Locotachigraphe. Ne sont-ce pas des faits que, dès les premiers jours de la Convention, à force de tactique, en nous obligeant, par des attaques continuelles, à songer à notre propre défense, en nous écartant des comités, en nous éconduisant de la tribune, on s'était

étudié à paralyser les républicains, et à nous mettre dans rimpuissance de rien faire pour le peuple? N'estce pas un fait que, pendant les cjuatre premiers mois surtout, les présidents, tous dévoués à la faction, ne nous accordaient jamais la parole ; et que les hommes qui, vingt fois, se sont plaints qu ils n'étaient pas libres, qu'ils étaient sans cesse interrompus, et ont demandé que le procès-verbal fût envoyé aux départements, pour faire foi qu'ils étaient dominés par les tribunes, sont les mêmes qui, plus d'une fois, se sont livrés aux violences les plus indécentes, jusqu'à lever le bâton, tirer des sabres et venir fondre sur la Montagne, et qui, toujours assis en triple haie, sur les bancs autour de la tribune, ne nous permettaient pas d'en approcher, sans y être assaillis de leurs interruptions, de leurs vociférations, au point qu'il fallait une poitrine de Stentor pour couvrir seulement leurs injures?

N'est-ce pas un fait, pour ne parler ici que de moi, et laisser aux autres le soin de se louer, dont on s'acquitte toujours soi-même^ que moi qui, doyen des Jacobins, depuis le commencement de la révolution, attiré dans toutes les intrigues et mêlé dans tous les combats, n'avais jamais fait un faux mouvement, un à droite pour un à gauche ; et qui, dans les huit volumes révolutionnaires que j'ai publiés, défie qu'on y trouve une seule erreur politique, pendant ces six mois où la République n'a cessé d'être travaillée de maux, je me suis fait inscrire inutilement sur les listes de candidats pour tous les comités où j'aurais pu rendre service, et d'où j'ai toujours été repoussé, le chevet du malade étant assiégé d'une multitude de médecins qui se disputaient l'honneur, les uns de le guérip exclusivement, les autres de l'assassiner habi-

lement? Ce n'est que lorsqu'après nous avoir embarqués dans une guerre contre toute TEurope, après avoir au deliors repoussé les peuples qui voulaient se réunir à nous, et au dedans couvé pendant six mois la guerre civile et l'embrasement de la Vendée, Tancien comité de défense générale a eu donné sa démission, ce n'est qu'alors, que l'extrémité de la maladie a été jugée telle, que j'ai été appelé enfin à la consultation et nommé membre du comité des Vingt- cinq, comité si mal composé et organisé, que le seul service que nous ayons pu y rendre a été d'en provoquer la suppression et le remplacement par le comité des IN'euf, devant lequel encore, il faut l'avouer, il n'y a pas jusqu'à ce jour de quoi s'incliner d'admiration et de reconnaissance.

Me niera-t-on que, soit qu'un membre de la Convention eût publié contre les principaux fondateurs de la république un libelle bien atroce comme Louvet, soit que dans son opinion à la tribune il se fût dessiné en royaliste parfait comme Salles et Rabaut, soit qu'il se fût fait conspuer généralement par une apostasie insigne, comme Manuel et Gorsas; soit qu'il se fût signalé en montrant le poing à la Montagne, comme Kersaint, ou par une signature au bas de la pétition des vingt mille comme Camus et Lanthenas, ou par un commissariat mémorable, comme celui de Carra auprès du négociateur Dumouriez; soit que les quarante-buit sections eussent demandé avec plus de cent mille signatures l'expulsion de quelques membres, comme atteints et convaincus d'avoir parlé et agi dans le sens de Dumouriez et de Cobourg, tels cpie Lasource, Pontécoulant, Lebardi, Cbampon, en un mol, dès qu'on avait obtenu une note d'infamie et puis des patentes d'aristocrate, on était sûr d'être le

jeudi prochain nommé sans faute président ou secrétaire de la Convention?

Enfin, pour en venir au Socrate, au Pliocion du côté droit, à Roland : n'est-ce pas un fait et un fait prouvé par les lettres trouvées sous les scellés du juste, que le vertueux ministre de la République était fauteur d'émigration et s'était ligué contre la république avec tous les ci-devant nobles et les Feuillants? Qu'on en juge par cette lettre :

« Comment vous remercier, lui écrit-on de Montagnac, de vos offres obligeantes qui me feront rejoindre mon mari à Berlin. Signé, Noailles Lnfayette. »

Et cette autre lettre : « J'avais bien compris dès votre premier ministère, vertueux Roland, cjue nos principes étaient communs. Signé, Montesquiou, général de Farmée des Alpes. »

Et celle-ci encore : « Ne comptez pas, mon cher Roland, lui écrit-on de Lyon, sur les ci-devant nobles, ils n'ont pas assez de résolution. Signé, Vilet, maire de Lyon. »

Ce sont là des faits, je pense, et la chose parle de soi ; et tous les diamants du garde-meuble ne tireraient pas le juste de cette affaire et de dessous le rasoir national.

Jérôme Pétion disait confidemment à Danton, au sujet de cette apposition descellés: « Ce cjui attriste ce pauvre Roland, c'est qu'on y verra ses chagrins domestiques et combien le calice du cocuage semblait amerau vieillard et altérait la sérénité de cette grande àme. » Nous n'avons point trouvé ces monuments de sa douleur, mais bien des preuves multipliées qu'il avait à sa solde un camp volant d'orateurs, pour présenter la bataille sur la terrasse, au café Beauquesne, au café Procope et partout où ils trouvaient ce qu'ils appelaient les

champions de Robespierre. Xous avons vu combien les comptes de Roland sont infidèles, puisqu'il ne portait quel, 200 livres à l'article dépenses secrètes, ce qui lui valut alors tant de battements de mains; et la note seule de ce qu il en a coûté pour circonvenir Gonchon, pour le rolandiscr et lui faire lire une des pétitions du faubourg Saint- Antoine, celte note seule excède deux mille francs. Encore le recruteur Gadaul ajoute-t-il qu'il perd ses assignats, qu'il pensait la veille tenir Gonchon sur la fin du dîner, mais que le lendemain à^ jeun Y homme à la pétition redevint plus Jacobin que jamais, et qu il n'y a pas moyen de le défroquer. Il ne serait pas même sûr de lui présenter de l'argent. La délicatesse de Gonchon se cabre : il lui avait offert d'être lieutenant-colonel de la garde départementale, afin de l'engager à venir, au nom du faubourg Saint-Antoine, présenter une pétition pour appuyer la motion Ruzot; mais il a suffi de cette offre pour lui persuader que la motion Ruzot ne valait rien, et il n'est plus possible de lui en reparler. Combien d'autres découvertes sérieuses on eût faites dans la levée de ces scellés, si, lorsque nous avons arrêté leur apposition, au comité des Vingt-Cinq, on n'eût pas vu s'écouler l'instant d'après une foule de députés qui ont couru mettre l'alarme au logis, rue de la Harpe, de manière que M. et madame Roland ont eu plus de six heures d'avance pour évacuer le secrétaire.

Mais était-il besoin de preuves écrites pour constater la ligue de Roland avec la ci-devant noblesse ! On demande des faits ; mais n'en existe-t-il pas un, qui seul sera une tache éternelle à la majorité de la Convention et la preuve de sa complicité, ou du moins combien elle était loin des idées républicaines et du sentiment de sa dignité? Quoi ! Roland seul,

car il ne faut pas compter ses deux acolytes brissotins, osait s'emparer du secret de l'État et des archives de toute la conspiration depuis quatre ans. Il osait fouiller seul, en vizir, Tarmoire de fer, et cela, lorsque la saine partie de la Convention soupçonnait qu'il devait sortir du fond de cette armoire une accusation terrible contre Roland; lorsqu'il était notoire que ses amis Guadet, Vergniaud, Gensonné, avaient transigé avec le roi, le 9 août; lorsque cette transaction ne se trouvait point parmi les pièces; lorsque, dans cette histoire des intrigues contre-révolutionnaires, on remarquait des lacunes, précisément aux: époques où on avait accusé les Brissotins de trafiquer de nos droits avec la cour. Et la majorité de la Convention, qui s'effrayait sans cesse d'une dictature chimérique, ne s'est pas levée indignée, pour punir, par un décret d'accusation, l'acte le plus dictatorial qu'on puisse imaginer. Et lorsque, ayant couru à la tribune avec des poumons trop inférieurs à mon zèle pour me récrier contre le vizirat de Roland, et que n'ayant pu obtenir la parole, j'étais obligé de me contenter de lui dire, à son banc de ministre : Quelle confiance pouvons-nous avoir en un tel dépôt? le vizir me répondait avec hauteur : Que ni importe votre confiance? Quelle arrogance à l'égard d'un représentant du peuple, dans un homme qu'on ne pouvait excuser d'avoir violé le greffe des trahisons de la cour, qu'en disant, comme on fil, que ce vieillard n'en avait pas senti la conséquence et en le faisant ivre ou imbécile, pour ne pas l'avouer traître. Mais l'excuse d'une si grande démence, valable pour un citoyen, n'était pas recevable pour un ministre. Aussi la loi de Solon égalait au crime l'ivresse ou Tétourderie de l'Archonte. Mais, quand on se souvient que, dès le lendemain

du 10 août, tous les bons esprits s'aperçurent que l'auteur du placard, intitulé Les, dangers de la victoire, battait le rappel autour de lui de tous les royalistes, de tous les Feuillants et que cet auteur, c'était Roland, répreuve en ayant été vue sur son bureau, corrigée en entier de la main de sa femme ; quand on se souvient de la Sentinelle, espèce de chant du coq contresigné; de ses Avis aux Athéniens; de ses placards couleur de rose, et de la Lettre d'un Anglais aux Parisiens, dans laquelle le ministre de l'intérieur, comme cela a été prouvé juridiquement, sous le nom d'un Anglais, tenait le même langage qu'aurait tenu Pitt, appelait les proscriptions et les fureurs du peuple contre les fondateurs de la République, qu'il désignait sous le nom de tyrans populaires^ et osait exhorter le peuple français à reprendre son caractère léger et à retourner a ses vaudevilles; quand on se souvient que c'est lui qui, le 23 septembre, terminait ainsi son compte rendu à la Convention : // faut de la force; je crois que la Convention doit s'environner d'une force armée et imposante^ qu'une troupe soldée et fournie par les départements peut seule atteindre ce but, et. ouvrait ainsi la discussion sur une garde prétorienne; quand on se souvient qu'il n'a cessé de soufller dans les départements le fédéralisme et la haine conlre Paiis, par des placards séditieux qu'il écrivait à Dumouriez^ comme il est prouvé par la déclaration des deux députés Lacroix et Danton qui ont lu la lettre : « // faut nous liguer contre Paris; » quand une foule de députés attestent qu'ils ont été révoltés des propos tenus à la table de Roland, où on ne les avait conviés que pour les faire entrer dans la coalition conlre cette ville, et ses tribunes, ses sociétés populaires, ses pouvoirs constitués, sa députalion, trop républicaine; quand

on se souvient qu'il subornait deux faux témoins contre Robespierre, Barbaroux et Rebecqui, qui affirmaient, celui-ci en se frappant les deux mains contre la poitrine, que Panis lui avait proposé de faire Robespierre dictateur; quand on se souvient de son élude constante à perfectionner Tart de renverser les républiques et à suivre la politique d'Auguste^; quand on se souvient qu'à Taide des millions dont il était bourré par le Corps législatif, Roland avait commencé, dès le lendemain du 10 août, à monter sa grande machine de la formation de l'esprit public, et s'était ménagé, à sa nomination dans les corps électoraux, des médailles de députés, comme les rois avaient à Rome des chapeaux de cardinal; c'est ainsi qu'il avait fait nommer J.-P. Louvet à Orléans, Sillery à Amiens, Rabaut de Saint-Étienne à Troyes^^; en un

1. Oclavr", pour devenir empereur, n'eiil besoin que de renoncer au nom de Triumvir. \\ s'assura de l'armée, en divisant par l'intérêt et le numéraire les soldais d'avec les citoyens ; du peuple, en faisant hausser, sous la république, le pain qu'il lit baisser sous la motiarcliie ; de tout le monde, en criant contre les anarchistes et les factieux, et en faisant jouer VAmi des Lois par le comédien Pylade, ce que Tacile, avec sa précision admiralile, dit en trois mots : posiio Triumviri nomine, militem donis, populuni annonâ^ citnctos diilcedine oiii pelexit. {Noie de Desmoidins.)

2. il faut convenir que ce Rabaut n'a point payé Ruland d'inpratitude et n'a point volé sa médaille. Chargé d'empoisonner l'opinion publique, il s'est livré à ce métier avec une ardeur infatigalile, et avec d'autant plus de succès, (ju'il préparait très-bien un certain vernis de modération, dont il plaquait son verl-de-gris. C'est lui qui a tenu la principale boutique de calomnie contre les républicains. Rédacteur à la fois du Moniteur, du Mercure et de la Chronique, ces trois journaux étaient comme les trois gueules avec lesquelles ce Cerbère des Brissotins aboyait tous les jours la Montagne, et jamais royaliste sournois n'a mieux mérité que lui que le côté droit l'élevàt à la présidence et d'être le f)orle-bonnet de la coahtion. 11 y a un trait de lui qui le peint mieux que ne ferait un gros livre. Robespierre était à la tribune, suant sang et eau depuis une demi-heure ; et depuis une demi-heure, tapi dans un coin du

mol, quand il y a preuve écrite qu il était ligué avec les ci-devant nobles, et que le patriarche, comme l'appelaient les amants de sa Pénélope, enivré de leurs flagorneries, et enhardi par sa vieillesse, a osé de ses mains sexagénaires prendre les rênes abandonnées par Montmorin et Lessart, et se faire le cocher de la contre-révolution, aidé de ses deux laquais Clavière et Lebrun, l'un le plus hardi violateur du secret des postes et le Brissot de la finance; Fautre plat valet, comme il est prouvé par ses lettres à Joseph II, et depuis chargé d'entretenir, au frais de la nation, les journalistes détailleurs de Topium brissotin, tel que Carrier de Lyon, leGorsas du midi ; qui ne voit, en joignant tous ces ressouvenirs, que la descente si audacieuse de Roland seul, dansTarmoire de fer, n'était pas une élourderie du ministre à barbe grise, mais bien un coup de maître, et un magnifique brissotement de toutes les pièces qui étaient à la charge de ses commensaux, brissotement qui n'est surpassé peut-être que parle coup dessai que le ver-

marais, Rabaut fixant Torateur, mordaU sa distribution et ses doigts avec des grimaces. «Que voulez-vous donc, lui dit son voisin, avec voire pantomime et quel est votre but?» Le prêtre, qui croyait répondre à un des siens, lui dit : «Ne vois lu-pas que, comme il n'y a pas moyen d'interrompre à cause du décret qui défi'ud tout signe d'improbation ou d'approbation, si un regard de Robespierre pouvait tomber sur ma grimace, cela troublerait ses idées et le ferait peut-être descendre de la tribune. » Ce fait, peu important en appan nce, monlre à nul'àme de ceKabaut, qui est si reptile, si esclavp, si intrigant, si traître, si tartutîe, si Biissotin en un mot, car c'est la déOniiion du mot Brissotin que je viens de donner, que, lorsqu'à force de purger l'Assemblée nationale de cette espèce d'hommes on se demandera un jour ce que c'était qu'un Brissotin, je fais la motion que, pour en conserver la parfaite image, celui-ci soit empaillé, et je m'oppose à ce qu'on le guillotine, si le cas y échef, aûn de conserver l'original entier au cabinet d'Histoire naturelle. [Xote de Desmoiiliiis.)

tueux avait fait, à la mi-septembre, sur le gardemeuble!

Quand Barri ng ton apprit à Botany-Bay le vol du garde-meuble, il dut s'écrier qu'il ùlait vaincu par le vertueux ministre de la république. Quoique j'aie entendu dire à Brissot dans le comilé de défense générale, que Roland mangeait aussi le pain des pauvres, et qu'au sortir de son second ministère il ne lui serait pas resté de quoi vivre, si lui, Brissot, n'avait fait donner par le conseil exécutif une pension de mille écus à l'ex-ministre, comme la retraite de ses services dans les manufactures, il n'en est pas moins clair à mes yeux, et il sera prouvé h la postérité, que c'est le vertueux qui a volé le garde-meuble. Les voleurs ont été arrêtés et ont découvert leurs complices. On a retrouvé presque tout ce qu'ils avaient emporté, et ce recouvrement n'est pas monté à plus de 4 millions, et on n'a point retrouvé les gros diamants; en sorte qu'il était facile de deviner qu'on avait introduit ces voleurs dans le garde-meuble, pour pouvoir en supposer le pillage, leur faire emporter les restes, et par là couvrir le démeublement officiel qui en avait été fait, et une grande opération de finance. Vous avez entendu Fabre d'Églantine qui a suivi la trace de cette expédition avec la sagacité qu'on lui connaît, nous faire une démonstration qui suftirait presque au jury, que tout avait été arrangé d'avance pour une émission de filous dans le garde-meuble, qui n'étaient que l'arrière-garde des grands voleurs. Toujours estil constant qu'on n'a retrouvé ni le Pitf, ni le Régent, ni le Sancy, ce qui supposait un vol extérieur, dont le soupçon ne pouvait appartenir qu'au ministre Roland, cbargé de la surveillance du garde-meuble. Et l'observateur qui rassemble ces diverses présomp-

tions elles indices matériels que fournit d Égiantine, et les efforts de Roland pour soulever la France contre les députés républicains, en employant tant de presses, pendant trois mois, à apitoyer sur le sort de Louis XVI, et son second ministère en entier, où on voit que dès le lendemain du 10 août, il s'était appliqué à rallier autour de lui les constitutionnels elles débris de Farmée royale; la méditation, dis-je, qui fait tous ces rapprocbements, ne doute pas plus que ne fera Tbistoire qui auraretrouvélePittetleSancy, et suivi leurs traces; elle ne doute pas que dans la déconfiture des royalistes, le 10 août, et dans leur désespoir d'une contre-révolution à la Galonné et autricbienne, Roland ne leur ait présenté l'amorce d'une contre-révolution anglo-prussienne et à la Rrissot, qu'il ne les ait engagés à prendre sa contre-révolution au rabais, et, de concert avec Louis XVI captif, n'ait déménagé le garde-meuble, comme un ricbe supplément de la liste civile, pour corrompre la Convention, payer les 60,000 livres de dettes de Duprat, les 80,000 livres de Rarbaroux\ et pour venir au secours de la royauté agonisante, et étoutïer la république au berceau.

Je supprime une multitude de faits. Qu'ajouteraientils à rimpression d'borreur que font nailre ces deux derniers contre l'bypocrisie des vertueux et des sages^ car c'est ainsi qu'ils se nommaient entre eux, pour en

1. « Barbaroux, dit le numéro 177 du journal de Marseille, qui n'avait pour tout patrimoine qu'un poignard, quand il esl parti pour la Convention, a répondu aux Marseillais, qui s'étonnaient de ses deux secrétaires et des gardes de la Manche, qu'il était assez riche pour les eniretenir ; que, par le bienfait de la loi qui abolit les substitutions, il avait hérité de 80,000 livres, tandis qu'il est de notoriété publique qu'il n'a jamais eu dans les deux mondes de parents possesseurs d'une telle fortune. Il est vrai que, pour dépayser les curieux, il a dit que celle succession lui venait d'Amérique. ») [Sole de Dcsmoulins.)

imposer, comme des prêtres au vulgaire, avec leurs encensoirs, et en se prosternant ainsi les uns devant les autres? Pour nous, ils nous appelaient des royalistes, tandis qu'ils étaient ligués avec les ci-devant nobles; des agitateurs, tandis qu'ils n'ont cessé de prêclier une croisade contre Paris, et de souffler pour ranimer la cendre tiède de la royauté; des desorganisateurs^ tandis que leurs créatures, Dumouriez et Beurnonville, désorganisaient l'armée, et qu'eux-mêmes conspiraient la désorganisation de la république, en s'obstinant à convoquer les assemblées primaires dans la Bretagne et la Vendée; des partisans secrets d'Orléans, tandis qu'eux-mêmes él aient la faction déclarée de Dumouriez et d'Orléans; des assassins, tandis qu'ils avaient fait l'apologie de la Glacière d'Avignon, qu'ils ont fait périr des milliers de citoyens aux frontières, dans cette guerre qu'ils ont décrétée malgré nos cris; enfin, des brigands, dans le même temps qu'ils dévalisaient le garde-meuble. Non, il n'y a pas d'exemple dans l'histoire d'une faction plus impudemment hypocrite.

31ais, en dépit de leurs calomnies et des clameurs de cette autre espèce de mauvais citoyens, de ces royalistes, de ces faux patriotes, qui disent que la Convention a beaucoup promis et rien tenu; qui nous reprochent nos querelles, et se demandent, le soir, si les deux partis se sont pris aux cheveux le matin, comme si les chiens devaient vivre en paix avec les loups; de ces royalistes déguisés, je le répète, qui, ne pouvant s'empêcher de condamner le côté droit, cherchent à faire tomber le blâme sur les deux partis de a Convention, afin de nous donner un Louis XYII à la place de l'Assemblée nationale; en dépit de toutes CCS clameurs, je vois s'élever la colonne où la posté-

rite plus reconnaissante, gravera le nom de ces hommes courageux qui ont entraîné la majorité, et scellé avec le sang du tyran le décret qui déclare la France république. Quelque mêlée que soit la Convention de traîtres et de scélérats, plus odieux que Desrues, je ne crains pas de soutenir qu'il n'y eut jamais d'assemblée dans l'univers, qui dut donner à une nation d'aussi grandes espérances. Qu'on considère de quel degré de corruption nous sommes partis. Qu'on considère, pour répéter ce que je citais encore dernièrement, qu'un homme qui n'avait fait que voyager toute sa vie répondait, il n'y a pas bien des années, « qu'il aurait bien voulu se fixer dans quelque ville ; mais qu'il n'en avait trouvé aucune où la puissance et le crédit fussent entre les mains des gens de bien. » Partout l'homme était réduit à être enclume ou marteau, vel fjrœda, vel prœdo. Ce qui faisait dire à un ancien : « Je ne vois point de ville, que je ne croie entrer dans une campagne infectée de la peste, où on n'aperçoit autre chose que des cadavres qui sont dévorés ou des corbeaux qui dévorent. » Malgré les proclamations de Cobourg et les calomnies des Zoïles de la révolution, il faut avouer pourtant que Pétrone, s'il écrivait de nos jours, ne pourrait tenir le même langage. La représentation nationale s'épure chaque année. De douze cents, bien peu sont sortis purs de l'Assemblée constituante, et leur nombre, tamisé dans la Convention, est devenu plus petit encore. L'Assemblée législative, moins nombreuse, a fourni plus de députés fidèles au peuple. La Convention en montre un bien plus grand nombre encore. Sans doute le quatrième scrutin épuratoire donnera dans l'Assemblée une majorité permanente et invariable aux amis de la liberté et de l'égalité, surtout lorsqu'il n'y aura plus

3i8 ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.

un garde meuble à piller et un Clavière pour gardien du trésor public. Les talents si nécessaires aux fondateurs de la république française ne manqueront pas à l'Assemblée des représentants de la nation. Il est impossible que les têtes fermentent pendant quatre années de révolutions et de discordes civiles, dans un pays tel que la France, sans qu'il ne s'y forme un peuple de citoyens, de politiques et de héros. Il est dans la Convention une foule de citoyens, dont on n'a remarqué encore que le caractère, mais dont on reconnaîtrait bientôt le mérite, si l'organisation de nos assemblées nationales n'était plus favorable au développement du babil que du talent, et si la méditation avec la faiblesse de l'entendement humain pouvait se faire à cette continuité de séances, sans aucune solution, et à celle législature en poste et sans relais ^ Ces talents ont déjà percé dans les grandes questions, qu'on n'a pas fait décréter, sans désemparer, telle que

1. L'Assemblée nationale de la République française ne sera jamais à sa bauleur, que lorsqu'elle séjournera ou prolongera ses séances, selon la diflicuUé des temps; lorsqu'elle n'aura, par exemple, que trois ou quatre séances par semaine, et que les autres jours seront consacrés au travail des comités. On n'a jamais vu aucun peuple condamner les législateurs à faire des lois, comme un cheval aveugle à tourner la meule, jour et nuit. Qu'on se souvienne qu'une seule loi, chez les Romains, était discutée pendant 2 7 jours, et pendant 19 à Athènes, et qu'il y a telle séance où nous rendons 20 ou 30 décrets ; et on sera surpris de la facilité de tant de d'improvisateurs de législation, qui se précipitent tous les jours à la tribune, où on ne devrait venir qu'avec des idées dignes de la révolution et de la majesté du peuple français: pendant que J,-J. Rousseau avoue qu'il y a telle phrase qui lui a coûté un jour à rendre digne de lui. Dans cet état de choses, on sent qu'on ne peut rien conclure du silence d'un député contre son mérite; car le député pénétré de ses devoirs n'a pas trop de tout son recueillement pour remplir sa tâche, je ne dis pas avec éclat et en orateur, mais obscurément, par assis ou levé. Cette permanence des séances tous les jours est un des moyens les plus infaillibles pour déconsidérer l'Assemblée nationale. On a compris que, quel-

celle de l'appel au peuple, du jugement de Louis XVI. etc.. etc. Il suffirait de la seule discussion dans le procès du tyran, pour venger la Convention de ses détracteurs. Ceux qui ont détruit le prestige de la royauté et envoyé à Téchafaud un roi de France, parce qu'il fut roi, ne sauraient être avilis dans Topinion des peuples. Nous avons tenté une expérience sublime, et dans laquelle il nous serait glorieux à jamais, même d'avoir succombé, celle de rendre le geni^e humain heureux et libre. Mais nous ne succomberons point, et cette nouvelle tempête qui menace la république française n'aura d'autre effet que, comme les vents sur un arbre vigoureux, d'en atïermir les racines, lorsqu'il en est battu avec le plus de violence. Le vice était dans le sang. L'éruption du venin au dehors, par l'émigration de Dumouriez et de ses lieutenants, a déjà sauvé plus qu'à demi le corps politique; et les amputations du Tribunal révolutionnaire, non pas celle de la tête d'une servante qu'il fallait envoyer à l'hôpital, mais celle des généraux et des ministres; le vomissement des Brissotins hors du sein de la Convention, achèveront de lui donner une saine constitution. Déjà 365 membres ont effigie tous les rois dans la personne de Louis XVI, et plus de 250 membres s'honorent d'être de la Montagne. Qu'on me cite une nation au monde, qui ait jamais eu autant de représentants dévoués. Depuis près de six cents ans que les Anglais ont leur parlement, il ne leur est arrivé qu'une seule fois d'avoir, dans le Long Parlement, une masse de véritables patriotes et une Montagne ; et

que profonde que fut la superstition et même en Basse-Bretagne, les prêtres auraient bientôt déconsidéré leur religion, s'ils carillonnaient et messaient solennellement tous les jours.

[Note de Desmoidins.) 1. ' 30

cette masse, qui fit de si grandes choses, ne s'élevait pas à plus de cent membres. Et à Rome, Caton; en Hollande, Barnevelt et les deux de AVitt, luttèrent presque seuls contre le génie et les victoires du Dictateur et du Stathouder.

Hâtons-nous d'ouvrir des écoles primaires; c'est un des crimes de la Convention qu'elles ne soient pas encore établies. SMl y avait eu, dans les campagnes, sur le fauteuil du curé, un instituteur national qui commentât le droit de l'homme et Talmanach du père Gérard, déjà serait tombée des têtes des Bas- Bretons la première croûte de la superstition, cette gale de l'esprit humain; et nous n'aurions pas, au milieu des lumières du siècle et de la nation, ce phénomène de ténèbres dans la Vendée, le Quimper-Corentin et le pays de Lanjuinais, où des paysans disent à vos commissaires : « Faites-moi donc bien vite guillotiner, afin que je ressuscite dans trois jours. » De tels hommes déshonorent la guillotine, comme autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu'on avait pris en contrebande et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine, on ne peut que leur courir sus, non pas comme dans une guerre, mais comme dans une chasse; et quant à ceux qui sont faits prisonniers, dans la disette de vivres dont nous souffrons, ce qu'il y aurait de mieux à faire, serait de les échanger contre leurs bœufs du Poitou.

A la place de collèges de grec et de latin, qu'il y ait dans tous les cantons des collèges gratuits d'arts et métiers.

Amenons la mer à Paris, afin de montrer avant peu aux peuples et rois que le gouvernement républicain^ loin de ruiner les cités est favorable au commerce,

qui ne fleurit jamais que dans les républiques, et en proportion de la liberté d'une nation et de l'asservissement de ses voisins : témoins Tyr, Carthage, Athènes, Rhodes, Syracuse, Londres et Amsterdam.

Nous avons invité tous les philosophes de l'Europe à concourir à notre législation par leurs lumières; il en est un dont nous devrions emprunter la sagesse: c'est Solon, le législateur d'Athènes, dont une foule d'institutions surtout semblent propres à s'acclimater parmi nous, et qui semble avoir pris la mesure de ses lois sur des Français. Montesquieu se récriait d'admiration sur les lois fiscales d'Athènes. Là, celui qui n'avait que le nécessaire ne payait à l'État que de sa personne, dans les sections et les armées, mais tout citoyen dont la fortune était de dix talents devait fournir à l'État une galère*; deux s'il avait vingt talents; trois, s'il en avait trente. Cependant, pour encourager le commerce, eût-on acquis d'immenses richesses, la loi ne pouvait exiger d'un Beaujon ou d'un Laborde que trois galères et une clialoupe. En dédommagement, les riches jouissaient d'une considération proportionnée dans leur tribu, et étaient élevés aux emplois de la municipalité et comblés d'honneur : celui qui se prétendait surtaxé par le département avait le droit d'échanger sa fortune contre celui qui était moins haut en cote d'imposition.

Là, il y avait une caisse des théâtres et de l'extraordinaire des fêtes, qui servait à payer aux comédiens de la nation les places des citoyens pauvres. C'étaient là leurs écoles primaires, qui ne valaient pas nos collèges d'arts et métiers, quand la Convention les aura établis.

Là, il n'y avait d'exempt de la guerre que quiconque équipait un cavalier d'armes et de cheval et l'entrete-

jiait, ce qui délivrait le camp cFune multitude de bouliquicrs et de riches bourgeois qui ne pouvaient que lui nuire, et les remplaçait par une excellente cavalerie.

Là, ceux d'une tribu, d'un canton étaient enrôlés dans une même compagnie ou le même escadron. Ils marchaient, ils combattaient à côté de leurs parents, de leurs amis, de leurs voisins, de leurs rivaux; en sorte que personne n'osait commettre une lâcheté en présence de témoins aussi dangereux.

Là, il y avait pour tous ceux qui avaient bien mérité de la patrie un prytanée, qu'il nous serait si facile d'imiter et même de surpasser, en faisant un magnifique prytanée de Versailles et de tous les palais des despotes, pour les héros de la liberté qui les auront vaincus.

Là, il y avait une institution la plus touchante qui se soit jamais pratiquée chez aucun peuple. Le dernier jour de la fête de Bacchus, après la dernière tragédie en présence du sénat, de l'armée et d'une multitude de citoyens, un héraut suivi des jeunes orphelins les présentait aupeupleavec ces mots : « Voici des jeunes gens dont les pères sont morts à la guerre, après avoir vaillamment combattu. Le peuple qui les avait adoptés les a fait élever jusqu'à l'âge de 20 ans; et aujourd'hui qu'ils ont atteint cet âge, il leur donne une armure complète, les renvoie chez eux, et leur assigne les premières places dans les spectacles. »

Je conviens que nous n'avons pas encore transporté parmi nous toutes ces belles institutions; je conviens que l'état des choses, en ce moment, n'est pas encore exempt de désordre, de pillage et d'anarchie. Mais pouvait-on balayer un si giand empire qu'il ne

se fît un peu de poussière et d'ordures? La nation a souffert, mais pouvait-on s'empêcher de l'amaigrir en la guérissant? Elle a payé tout excessivement cher ; mais c'est sa rançon qu'elle paye et elle ne sera pas toujours trahie. Déjà nous avons eu le bonheur de remplir le serment le plus cher au cœur d'un citoyen, le serment que faisait le jeune homme d'Athènes, dans la chapelle d'Agraule, lorsqu'il avait atteint l'âge de dix-huit ans : « De laisser sa 'patrie plus florissante et plus heureuse quil ne t avait trouvée, » Nous avions trouvé la France monarchie, nous la laissons république.

Laissons donc dire les sots qui répètent tous les jours ces vieux propos de nos grands-pères que la république ne convient pas à la France. Les talons rouges et les robes rouges, les courtisanes de l'CEil-de- Bœuf et les courtisanes du Palais-Royal, la chicane et le biribi, le maquerellage et la prostitution, les agioteurs, les financiers, les mouchards, les escrocs, les fripons, les infâmes de toutes les conditions, et enfin les prêtres qui vous donnaient l'absolution de tous les crimes, moyennant la dîme et le casuel; voilà les professions, voilà les hommes à qui il faut la monarchie. Mais, quand même il serait vrai que la république et la démocratie n'auraient jamais pu prendre racine dans un État aussi étendu que la France, le dix-huitième siècle est, par ses lumières, hors de toute comparaison avec les siècles passés ; et si un peintre offrait à vos yeux une femme dont la beauté surpassât toutes vos idées, lui objecteriez-vous, disait Platon, qu'il n'en a jamais existé de si parfaite? Pour moi, je soutiens qu'il suffit du simple bon sens pour voir qu'il n'y a que la république qui puisse tenir à la France la promesse que la monarchie lui avait faite

en vain depuis deux cents ans : la poule au pot pour tout le monde.

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