JOURNAL REDIGE
C AM I LLE DESM OU Ll NS
DÉrUTÉ i LA COSVKMION ET DlH t.N DES JiCOBlXS
LE
(du 5 décembre 17 93 à pluviôse an 11)
Nous touclions ici au monument indestructible qui ouvre à Camille Desmoulins la suprême gloire littéraire et, par la mort qu'il lui apporta, y ajoute encore lagloire civique. Ce pamphlet incomparable est un des titres de Camille à notre affection, et, par sa forme, une des plus admirables œuvres de publiciste, la plus admirable peut-être que jamais homme ait signée. La Révolution n'a pas laissé d'écrit plus éloquent que celui-ci, et, depuis Camille, nul n'a retrouvé cette indignation généreuse, cette bouillante pitié, celle ironie vengeresse. On peut bien risquer de mourir pour avoir écrit de telles pages, car elles vous assurent l'immortalité.
Ce fut Danton qui, de concert avec Camille, eut l'idée de ce pamphlet dont chaque page (sauf les cruelles attaques à Chaumette et àCloots, deux êtres mystiques fourvoyés dans le groupe hébertisle), dont chaque ligne est un appel à la pitié. La pitié, souveraine déesse et sujirême vertu. On raconte que Danton, revenant du pro ces des Girondins avec Camille, s'arrêta sur le quai de la Seine dont les eaux coulaient, colorées par !e soleil cou-
chant : « Regarde ce fleuve, dit Danton avec horreur, comme il est rouge! Ne te semble-t-il pas rouler du sang? » A partir de cette heure, le Vieux Cordelie)' ôlait né, pour ainsi dire, dans la tète et l'âme de Camille. (>c pamphlet ne devait être qu'une variante sublime du beau mot de Danton : a J'aime mieux êlre (juillolinê que guillolincur/» Au reste, depuis longtemps Camille contemplait avec effroi les terribles exploits des ultrarcvolutionnaires i. Il y avait un fonds de générosité instinctive dans ce malheureux Camille, et toutes ses exagérations furent de ces écarts de plume qu'on regrette souvent d'une façon amère dès qu'ils vous sont échappés. Dès 1790, au moment où Marat publiait cette véhémente brochure, intitulée : C'en est fait de nous! et qui, avec toutes ses invectives, constituait un de ces appels à l'insurrection qui, en servant de prétexte aux agissements delà réaction, compromettent la cause qu'ils i)i'étcudent servir, Camille Desmoulins releva vivement les folies de Marat(et ce fut même, chose incroyable, à cette occasion qu'il devait être dénoncé par Malouet en pleine Assemblée nationale)^ :
1. Voyez, à la lin du présent volume, un fiaguieiil iuiidii de Cumille Ûesmoulins sur les uhrù el les cilrù.
"1^ Nous n'avons point parlé de ccl incident dans noire notice lilléraire sur Desuioulins. Encore un coup, le côté politique de la vie de l'écrivain dont nous publions aujourd'hui les œuvres appai'lient à noUe histoire de Camille Dciiitoulins et les Vunlonisles. En parlant à la tribune d(!s Révolutions de. France et Drabcint, Malouet, député de Itioiu, s'écria dans l'emportement de la passion : « Oserait-il se juslilicri' — Oui, je L'ose, répondit Desmoulins (pii assistait à la séance du fond d'une des tribunes du public, l'eu s'en fallut ipi'il ne tût immcdialcmcnt arrêté. » (Elle Sorin, Histoire de la République frnneaisc, 1 7 8'J- 1800, p. 139.) Kobes|)ierre à la tribune prit justement la défense de Camille et le sauva de l'arrestation.
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« Moubieur Marat, cinq ou six cents tètes ulnUlues, s'écriait Camille. Vous m'avouerez que cela est trop fort! Vous êtes le dramaturge des journalistes : les Danaïdes^ ]es Barmécidcs ne sont rien en comparaison de vos tragédies. Vous égorgiez tous les personnages de la pièce etjusqu'au souffleur; vous ignorez donc que le tragique outré devient froid? Pour moi, vous savez qu'il y a longtemps que j'ai donné ma démission de procureur général de la lanterne; je pense que cette grande charge, comme la dictature, ne doit durer qu'un jour, et quelquefois qu'une heure. »
Il est juste d'ajouter que Camille aiïirme que Marat lui répondit : « Je désavoue l'écrit : Cen est fait de nous ! — Et vous faites hien I » répliqua Desmoulins.
Avec le Vieux Cordelie}-, C'àm'iWc se range du parti des Indulgents dont Danton sera le chef, et il combat à outrance ceux que l'histoire nous a désignés sous le nom d'Hébertistes. Son fameux : « Hébert, je suis à toi dans un moment, » rappelle le quousque tandem de Cicéron et vaut, à coup sûr, la plus superbe des Catilinaires.
« Le nom à'Hébertistes, dit M. Ed. Carteron, désigne proprement ces révolutionnaires infimes qui eurent pour organe lePère-Duchesne, la feuille immonde de Jacques- René Hébert. C'est à eux seuls qu'il convient véritablement, et c'est à eux seuls qu'il devrait être appliqué. Mais il a été abusivement étendu à toutes les catégories à^ultrarévolationnaires, qui ont suscité des embarras à la Convention et fait obstacle à l'absolutisme des comités, sans que pour cela ils fussent engagés dans les voies d'Hébert, Ronsin, Vincent, Momoro et consorts. Ainsi, les hardis et fanatiques novateurs qui essayèrent de fon-
dei' lo culte de \ii liaison sur les ruines de l'ancien culte ont ûlù qualifiés û'Béber listes; ainsi encore ces révolutionnaires socialistes, qui avaient pour coryphées Jacques Roux, Leclerc, Cbàlier, ceux que Marat luimême appelait les Enrages. Comprendre sous une même dénomination, comme on l'a fait longtemps, les éléments les plus hétérogènes; mettre sur la même ligne les hommes les plus contraires, l'affreux Ronsin, général de l'armée révolutionnaire, et le pauvre Anacharsis Cloots, VOrateur du genre humain, Y Apôtre de la Raison; Hél)ert le Muscadin, le docteur Sangrado du Peuple français., et Chaumette, l'infatigable procureur de la Commune de Paris, qui n'a poursuivi avec acharnement que les filles publiques et les loteries; Ronsin, le pitoyable dramaturge, et Châlier l'Apocalyptique; le ridicule Momoro, premier imprimeur de la Liberté nationale i,et Leclerc, l'idole des femmes révolutionnaires ; Ducroquct le Parfumeur, et Jacques Roux, le tribun fanatique dont la parole remuait à fond les quartiers industriels du centre de Paris, c'est épaissir les ténèbres sur les pas du lecteur. L'extension exagérée que l'on a donnée et que l'on donne encore par habitude à une dénomination qui manque de justcssedôs qu'elle n'est pas rigoureusement restreinte, a jeté la plus grande confusion dans l'histoire si curieuse et encore si peu connue des ultrarévolutionnaire s '^. »
Il faudrait un volume pour raconter l'histoire de ce
1. Voir, à propos de Momorc, ses débats avuc Camille- Desmoulins, en lêle de la Notice sur la France lil'ie. ('romc I'^'' de la présente édition.)
2. Carleron, Supplément ;\ V Encijclopcdin Firmin Didot. Ce sont CCS ulirù que Dcsuioulins appellera les cxarjércs à mouscaclics.
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groupe (jui a trouvé ses juges iiululgculs a noire époque. L'n bislorien de grande valeur, M. G. Avcnel, a essayé de réhabiliter ces ullrà, en choisissant parmi eux une figure sympathique, celle d'Aiiacharsis Gloots, « baron en Prusse, citoyen en France, » avait dit Desraoulins dans les Révolutions de France et de Brabant. Mais malheureusement on ne s'en est pas tenu à ce livre si curieux, et l'on a vu paraître sous des noms bientôt tristement fameux certaines apologies des IJébertistes, qui devaient aboutir à la parodie sanglante de la Commune de 1793 ^ — Camille Desmoulins, et ce sera son honneur dans l'histoire, a combattu ces ultra du passé comme il eût combattu ceux du présent, et, après les avoir poussés jusque sous la main du châtiment, il a payé, à son tour, de sa vie, cet acte de courage qui lui dictait à la fois unebonnR action et un chef-d'œuvre.
Le Vieux Cordelier, plusieurs fois réimprimé depuis 1793, comprend sept numéros in-8°, plus un fragment du n" 8 publié en 1834 par M. Matlon. Camille avait été arrêté au moment où il corrigeait les épreuves de son n° 7 qui contient, en quelque sorte, son testament politique. Le libraire Desenne ne crut pas prudent sans doute de laisser ce n» 7 dans l'édition originale. Ce fut encore M. Mattou qui nous le restitua.
Le Vieux Corf/e/i'er était précédé de cet avis au lecteur :
« YlVllE LIBRE ou MOURIR.
« Ce journal paraîtra deux fois [)ar décade. Chaque « numéro aura plus ou moins de pages, selon l'abon-
1. VuNCZ la lirucliurc de Tiiihii. les arlii'lc? de UaDul riii;.iuH.
« (lance des matières et l'indulgence de mes frères de la « Convention et des Jacobins pour les hardiesses de ma « plume babillarde et sou indépendance républicaine, « — On s'abonne chez Desenne, pour le prix qu'il de- (( mandera, car c'est la première fois qu'un auteur prie « son libraire de garder pour lui le bènéOce; mais c'est « aujourd'liui que f.a Fontaine aurait raison de dire :
« On clicrchc les trésors, et moi je les évite.»
Le désespoir de Camille n'apparait-il pas dès ces premières lignes? Il s'est répété le mot à'IJcunlet : Dispair and die? Mais avant de mourir, au moins veut-il faire justice.
Ou connaît encore des imitations du Vieux Cordelier, de Camille : l'une, de l'an II (G \i°^ in-S"), par Baillio, avec cette épigraphe : La Convention nationale^ toute la Convention nationale, rien que la Convention nationale; les autres, de 1848: \ii Nouveau Cordelier, par Alexandre Weill; le Vieux Cordelier^ drapeau du peuple (6 n°% 49 mai au 1"' juin i848) ; et le Vieux Cordelier de 1848, gazette de la Révolution sociale. Aucun de ces journaux (est-il besoin de le dire?) n'a fait oublier celui de Camille Desmoulins.
LE VIEUX CORDEIJER