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Caûiille fut arrêté en corrigeant les épreuves du n" Vil

0 La presse est la reine des reines au début comme à la lin des révoluUoiis... Donc Camille se sentait revivre. Après avoir, lui aussi, traîné, tremblé et langui, il sentait comme Samson que les cheveux lui repoussaient. Non content d'avoir, des deux pieds, éci'asé les Pliilislius, je veux dire les hébertistes, il allait, poussé d'une force inconnue, secouer les colonnes du temple et la réputation de Robespierre. L'affaire de Fabre avait percé le cœur de Camille; elle

en évidence; si tu ne fais aucune allenlion à ceux, qui t'environnent, je te refuse le nom de sage. L'âme vertueuse de Caton répugnait à cette maxime : aussi, en poussant le jansénisme du républicain plus loin que les temps ne le permettaient, ne contribua-t-il pas peu à accélérer le renversement de la liberté; comme lorsqu'en réprimant les exactions des cbevaliers, il tourna les espérances de leur cupidité du côté de César. Mais Caton avait la manie d'agir plutôt en stoïcien dans la république de Platon, cju'en sénateur

le détacha de son maître. L'amitié pouvait seule rémanciper de l'amitié. On l'a vu aux premiers mois du numéro VI. Qui ne voyait, à ce moment, le danger du grand artiste ?... Et cependant l'audacieux numéro Vil regarde au visage et décrit ceux que personne n'osait plus regarder en face, les redoutables membres du Comité de sûreté générale... Une certaine comparaison d'Octave et d'Antoine semble une allusion cruelle à Robespierre et à Danton. Le libraire de Desmoulins, Desenne, recula d'épouvante, quand il lut en épreuves ces lignes terribles : Suite du Credo politique. 11 se cru» mort, déclara qu'il hasarderait d'imprimer tout ce qui était antihébertiste, mais que tout passage contre Robespierre devait disparaître. L'ardent et fougueux écrivain, arrêté dans son élan, se débattit, disputa. Les épreuves allaient et venaient; on les lisait au passage, les amis en parlaient tout bas. Les ennemis en surprirentils quelques passages, c'est probable. Du reste le bruit sufDsait. L'elïet du factum eût été terrible. C'était à Robespierre à voir s'il devait attendre le coup... De hasarder la parole contre Desmoulins, il n'y avait pas à y songer. Un dieu qui discute est perdu ; Robespierre, d'ailleurs, n'avait qu'une corde sérieuse et triste. Il était sans armes contre l'ironie. Ses excursions en ce genre n'étaient pas heureuses. 11 ne pouvait plaisanter Desmoulins, mais bien le tuer. Nous ne doutons aucunement qu'il n'ait été terrifié, la première fois que cette idée cruelle lui vint à l'esprit. Cet aimable, ce doux^ ce bon camarade qui n'avait pas passé un jour sans travailler à sa réputation! Ces souvenirs n'étaient-ils rien? Y avait-il un homme encore en Robespierre? Je soutiens et jurerais qu'il eut le cœur déchiré. D'ailleurs, tuer Desmoulins, c'était encore autre chose; on ne pouvait s'arrêter. Le pauvre Camille, qu'était-ce.^ une admirable fleur, qui fleurissait sur Danton ; on n'arrachait l'un qu'en toueiiant à l'autre... (Michelet, Rév. /»-., t. X.)

Quelle admirable image que celle qui termine ce passage de Michelet !

•qui avait affaire aux plus fripons des enfants de Romulus. »

Que de réflexions présente cette épigraphe! C'est Cicéron qui, en composant avec les vices de son siècle, croit retarder la chute de la répuhlique, et c'est l'austérité de Caton qui hâte le retour de la monarchie. Solon avait dit, en d'autres termes, la même chose : « Le législateur qui travaille sur une matière rebelle doit donner à son pays, non pas les meilleures lois en théorie , mais les meilleures dont il puisse supporter l'exécution. » Et J.-J. Rousseau a dit après : « Je ne viens point traiter des maladies incurables. » On a beau dire que mon numéro VI manque d'intérêt, parce qu'il manque de personnalités; que ceux qui ne chercheraient dans ce journal qu'à repaître de satire leur malignité, et leur pessimisme de vérités inlempeslives, retirent leurs abonnements. Je crois avoir bien mérité de la patrie, en tirant la plume contre les ultra -révolutionnaires, dans le Vieux Cordelier^ malgré ses erreurs.

Quelque ivraie d'erreurs n'étouffe point une moisson de vérités. Mais je reconnais que mes numéros auraient été plus utiles, si je n'avais pas mêlé aux choses les noms des personnes. Dès que mon vœu, le vœu de Goligny, le vœu de 3Iézerai est enfin accompli, et que la France est devenue une république, il faut s'attendre à des partis, ou plutôt à des coteries et à des intrigues sans cesse renaissantes. La liberté ne va point sans cette suite de cabales, surtout dans notre pays où le génie national et le caractère indigène ont été, de toute antiquité, factieux et turbulents, puisque J. César dit, en propres termes, dans ses Commentaires : « Dans les Gaules on ne trouve que « des factions et des cabales., non-seulement dans

« tous les déparlements, dislricts et cantons, mais ù même dans les vies ou villages '. » Il faut donc s'attendre à des partis, ou, pour mieux dire, à des compérages qui haïront plutôt la fortune que les principes de ceux qui sont dans la coterie ou le parti contraire, et qui ne manqueront pas d'appeler amour de la liberté et patriotisme l'ambition et les intérêts personnels qui les animent les uns contre les autres. Mais tous ces partis, tous ces petits cercles, seront toujours contenus dans le grand cercle des bons citoyens qui ne soulTriront jamais le retour de la tyrannie; comme c'est dans ce gi'and rond seul que je veux entrer; comme je pense, avec Gordon, qu'il n'y eut jamais de secte, de société, d'église, de club, de loge, d'assemblée quelconque, de paiti,en un mot, tout composé de gens d'une exacte probité, ou entièrement mauvais, je crois qu'il faut user d'indulgence pour les ultra comme pour les cilrà, tant qu'ils ne dérangent pas les intrà et le grand rond des amis de la République une et indivisible. Robespierre dit, dans un fort bon discours sur les principes du gouvernement révolulionnaire : « Si l'on admet que des patriotes de bonne foi son! tombés dans le modéranlisme, sans le savoir, pourquoi n'y aurait-il pas des patriotes, également de bonne foi, qu'un sentiment louable a emportés (juelquefois ultr.\?» C'est ainsi que parle la raison; et voilà pourquoi j'ai enrayé ma plume qui se précipite sur la pente de la satire. Étranger à tous les partis, je n'en veux servir aucun, mais seulement la République qu'on ne .sert jamais mieux que par des sacrifices d'amour-propre:

I. « In GalliA fatliones snni, non solum in omnibuj civilalilni?, •nti'ue pagis, paiiibusqu'?, scd in vicis, etc. »

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mon journal sera beaucoup plus utile si, dans chaque numéro, par exemple, je me borne à traiter en général, et abstraction faite des personnes, quelque quesliuii, quelque article de ma profession de foi et de mon testament politique. Parlons aujourd'hui du gouvernement anglais, le grand ordre du jour,

Qu'est-ce que tout ce verbiage? Depuis 1789 jusqu'à c-e moment, depuis Mounier jusqu'à Brissot, de quoi a-t-il été question, sinon d'établir en France les deux chambres et le gouvernement anglais? Tout ce que nous avons dit; tout ce que toi, en particulier, tu as écrit depuis cinq ans, qu'est-ce autre chose que la critique de la constitution de la Grande-Bretagne? Enfin, la journée du 40 août a terminé ces débats et la plaidoirie, et la démocratie a été proclamée le 21 septembre. Maintenant la démocratie en France, l'aristocratie en Angletei're, fixent en Europe tous les regards tournés vers la politique. Ce ne sont plus des discours, ce sont les faits qui décideront, devant le jury de l'univers pensant, quelle est la meilleure de ces deux constitutions. Maintenant la plus forte, la seule satire à faire du gouvernement anglais, c'est le bonheur du peuple; c'est la gloire, c'est la fortune de la République française. N'allons pas, ridicules athlètes, au lieu de nous exercer et de nous frotter d'huile, panser les plaies de notre antagoniste. C'est nousmêmes qu'il faut guérir, cl pour cela il faut connaître nos maux; il faut avoir le courage de les dire. Sais-tu

1. Vieux retire de l'ancien district des Cordeliers, qui entre chez moi, et vient voir si je fais parler dignement le cliiipitre dans mon numéro VU, et si je ne fais pas reculer la bannière,

(Note de Desmouims.) II. 21

que tout ce préambule de ton numéro VII, ces circonloculions, ces précautions oratoires, tout cela est fort peu jacobin? A quoi reconnaît-on le vrai républicain, je te prie, le véritable cordelier? C'est à sa vertueuse indignation contre les traîtres et les coquins,, c'est h l'âpreté de sa censure. Ce qui caractérise le républicain, ce n'est point le siècle, le gouvernement dans lequel il vit, c'est la francbisc du langage. Montausier était un républicain dans l'OEil-de-Bœuf. Molière, dans le Misanthrope, a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste. Alceste est un jacobin, Philinte un feuillant achevé K Ce qui m'indigne, c'est que, dans la République, je ne vois presque pas de républicains. Est-ce donc le nom qu'on donne au gouvernement qui en constitue la nature? En ce cas, la Hollande, Venise, sont aussi des républiques; l'Angleterre fut aussi une république, pendant tout le protectorat de Cromwell qui régissait sa république aussi despotiquemcnt que Henri VIH son royaume. Rome fut aussi une république sous Auguste, Tibère et Claude, qui l'appelaient, dans leur consulat, comme Cicéron dans le sien, la république romaine. Pourquoi cependant ne se souvient-on de cet âge du monde que comme celui de l'époque de l'extrême servitude de l'espèce humaine ? C'est parce que la franchise était bannie de la société et du commerce de la vie; c'est parce que, comme dit Tacite, on n'osait parler, on n'osait même entendre. Omisso omnî, non solum loquendi, imo audiendi, comm€7-cio.

Qu'est-ce qui distingue la république de la monar-

1 . Fabre d'Églantine les a ù peu près peints ilc la soiie. La crilinué. contemporaine a renouvelé ce jugement.

•chie ? Une seule chose : la liberté de parler et d'écrire. Ayez la liberté de la presse à Moscou et domain Moscou sera une républic|ue. C'est ainsi que, malgré lui, Louis XVI et les deux côtés droits, et le gouvernement (ont entier, conspirateur et royaliste, la liberté de la presse seule nous a menés, comme par la main, jusqu'au 10 août, et a renversé une monarchie de quinze siècles, presque sans effusion de sang.

Quel est le meilleur retranchement des peuples libres contre les invasions du despotisme ? C'est la liberté de la presse. Et ensuite, le meilleur? C'est la liberté de la presse. Et après, le meilleur? C'est encore la liberté de la presse.

Nous savions tout cela dès le 14 juillet ; c'est l'alphabet de l'enfance des républiques ', et Bailly luimême, tout aristocrate qu'il fût, était, sur ce. point, plus républicain que nous. On a retenu sa maxime : « La publicité est la sauvegarde du peuple. » Cette comparaison devrait nous faire honte. Qui ne voit que la liberté d'écrire est la plus grande terreur des fripons, des ambitieux et des despotes,, mais qu'elle n'entraîne avec soi aucun inconvénient pour le salut du peuple ? Dire que cette liberté est dangereuse <à la République, cela est aussi stupide que si on disait que la beauté peut craindre de se mettre devant une .glace. On a tort ou on a raison; on est juste, vertueux, patriote, en un mol, ou on ne l'est pas. Si on a des torts, il faut les redresser, et pour cela il est nécessaire qu'un journal vous les montre ; mais si vous êtes vertueux, que craignez-vous de numéros contre l'injustice, les vices et la tyrannie? Ce n'est point là voti'e miroir.

Avant Bailly, Montesquieu, un président à mortier, avait professé le même principe qu'il ne peut y avoir-

de république sans la liberté de parler et d'écrire. « Dès que les décemvirs, dil-il, dans les lois qu'ils avaient apportées de la Grèce, en eurent glissé une contre la calomnie et les auteurs, leur projet d'anéantir la liberté et de se perpétuer dans le décemviiat fut à découvert. » [Car jamais les tyrans n'ont manqué déjuger pour l'aire périr, sous le prétexte de calomnies, quiconque leur déplaisait».] De môme, le jour qu'Octave, quatre cents ans après, tit revivre cette loi des décemvirs contre les écrits et les paroles, et en fit un article additionnel à la loi Julia sur les crimes de lèse-majesté, on put dire que la liberté romaine rendit le dernier soupir. En un mot, l'âme des républiques, leur pouls, leur respiration, si l'on peut parler ainsi, le souffle auquel on reconnaît que la liberté Yit encore, c'est la francliise du discours. Vois, à Rome, quelle écluse d'invectives Cicéron lâcbe pour noyer dans leur infamie Verres, Catilina, Clodius, Pison et Antoine ! Quelle cataracte d'injures tombe sur ces scélérats du baul de la tril)une?

Aujourd'bui, en Angleterre même, où la liberté est décrépite, et gisant in extremis, dans son agonie, et lorsqu'il ne lui reste plus qu'un souffle, vois comme elle s'exprime sur la guerre, et sur les ministres, et sur la nation française !

[Mieux vaudrait qu'on se trompât, comme le père Ducbesne dans ses dénonciations qu'il fait à tort et à travers , mais avec cette énergie qui caractérise les âmes républicaines, que de voir cette terreur qui glace et encbaine les écrits et la pensée. Marat s'exprimait ainsi : « Un républicain, Bourdon de l'Oise,

1 . Nous avons mis enlre croctiels les passages supprimés par Desenne dans rédilion originale, passages rétablis pour la première fois, en 1834, par M. Malton, possesseur du manuscrit.

osa dire sa pensée tout entière et montrer une ûmo républicaine. » Robespierre fit preuve d'un grand caractère, il y a quelques années à la tribune des Jacobins, un jour que dans un moment de violente défaveur il se cramponna à la tribune et s'écria qu il fallait l'y assassiner ou l'entendre; mais toi, tu fus un esclave et lui un despote, le jour que lu souffris qu'il te coupât si brusquement la parole dès ton premier mot : Brûler n'est pas répondre! et que tu ne poursuivis pas opiniâtrement ta justification K Représentant du peuple, oserais-tu parler aujourd'liui au premier commis de la guerre aussi courageusement que tu le faisais il y a quatre ans à Saint-Priest, à 31irabeau, à Lafayette, à Capet lui-même ? Nous n'avons jamais été si esclaves que depuis que nous sommes républicains, si rampants que depuis que nous avons le chapeau sur la tête.]

« En France, dit Stanliope dans la cbambre haute, les ministres parlent, écrivent, agissent toujours en

1 . Le 7 janvier 1794, Camille était allai]ué, ])Our son modércnlisme, au chib des Jacobins. ('c<\. de ^a vii-, en somme, (lu'il s'agissait. Robespierre prit >a délunsc devant l'Assemblôe populaire comme autrefois (en 90} devant l'Assemblée naUonale. « Les écrils de Camille, dit-il, sont fondamnables sans doute, mais pourtant il faut distinguer sa personne de ses ouvrages. Camille est un enfant gâté, qui avait d'heureuses dispositions, mais <]ue les mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros, que Brissot lui-même n'eiit oié avouer, et coisserver Camille au milieu de nous. Je demande, pour Texeinple, que les nuiuéros de Camille soient briîlés dans la Sociélé. — C'est fort bien dit, Robespierre, s'écria alors Camille, mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler n'est pas répondre ! n Parce mot, l'effet du discours de Maximilien fut anéanti ; les Jacobins se firent lire les numéros de Camille qui, dans cette séance, l'ut exclu de la Société. C'en était fait, le coup fatal était porté. Bientôt les Comités de salut public, de législation et de sùrelé générale allaient décréter l'arrestation de Camille Desmoulins, de Danton et des indulgents. C'était un coup de bascule; après avoir frappé bs enrarjcs (Hébert, etc.), on allait frapper les modérés,

présence de la guillotine. Il serait à, souhaiter que nos minisires eussent cette crainte salutaire, ils ne nous tromperaient pas si grossièrement.

« On nous dit que les troupes françaises sont sans habits, et ce sont les mieux habillées de TEurope.

« On nous dit que le manque de numéraire empêchera nos ennemis de soutenir la guerre, et on peut hasarder qu'il y a en France plus d'or, d'argent et de billon, provenant des sacristies et de l'emprunt forcé, que dans toutes les contrées de l'Europe ensemble.

« A l'égard des assignats, ils ont gagné, depuis six mois, plus de 70 pour cent, et gagneront sans doute encore plus dans six autres mois.

« On nous disait que les troupes françaises ne pourraient tenir devant les troupes autrichiennes, prussiennes et anglaises, les mieux disciplinées de l'Europe ; le contraire est assez prouvé par un grand nombre de combats. Des généraux autrichiens ont avoué que les Français par leur discipline et leur bravoure, au milieu du carnage, étaient devenus la terreur des alliés.

« Enfin, on nous disait que les Français devaient manquer de blé. C'était déjà une idée bien horrible que celle de vingt-cinq millions d'hommes, dont la presque universalité ne nous avait jamais offensés, éprouvant les horreurs de la famine, parce que la forme de leur gouvernement déplaisait à quelques despotes. Mais ce plan infernal n'a servi qu'à produire chez ce peuple un enthousiasme qui a surpassé tout €e qu'on rapporte des anciennes républiques.»

Stanhope justifie ensuite le peuple français du reproche d'athéisme. Il distingue sa constitution des excès inséparables d'une révolution : il ajoute que la

nation a renoncé, par des décrets solennels, à se mêler du gouvernement des autres États ; il défie tous les philosophes de ne pas sanctionner noire Déclaration des droits, et finit par présenter, comme la base et la pierre angulaire de notre République, celte maxime sublime : « Ne fais pas à autrui ce que tu île veux pas qu'on te fasse. »

L'opposition, dans la chambre des Communes, n'y parle pas de nous avec moins de respect et d'éloges. « Nous sommes vaincus partout, dit M. Courtenay, tandis que les Français déploient une énergie et un courage dignes des Grecs et des Romains. A la bouche du canon, ils chantent leurs hymnes républicains. L'empereur et le roi de Prusse, avec tous leurs fameux généraux, et leurs troupes si bien aguerries, n'ont pu battre le général Hoche qui n'était pourtant qu'un simple sergent, peu de temps avant d'avoir pris le commandement. »

Si la louange qui plaît le plus est celle d'un ennemi, ces discours ont de quoi flatter nos oreilles. C'est ainsi que des hommes, que quelques républicains d'oulre-mer, font en plein Parlement la satire de leur nation et l'éloge de ceux qui lui font la guerre; et nous, au fort de la liberté et de la démocratie, nous n'osons censurer dans un numéro ce qui manque à la perfection de notre gouvernement; nous n'osons louer •chez les Anglais ce qu'il y a de moins mauvais, comme la liberté des opinions, Vhabeas corpus, et le proposer pour exemple à nos concitoyens de peur qu'ils ne deviennent pires.

Nous nous moquons de la liberté de parler de l'Angleterre, et cependant, dans le procès de Bennet, convaincu d'avoir dit publiquement qu'il souhaitait un plein succès à la République française et la des-

Iruclion du gouvernement d'Angleterre, après une longue délibération, leur jury vient de prononcer, il y a quinze jours, que Bonnet n'était point coupable et que les opinions étaient libres.

Nous nous moquons de la liberté d'écrire des Anglais; cependant il faut convenir que le parti ministériel n'y demande point la tête de Shéridan ou de Fox, pour avoir parlé des généraux, de Brunswick, de Wurmser, Hoode, Moyra, et même du duc d'Yorck, avec autant d'irrévérence au moins que Philippeaux et Bourdon (de l'Oise) ont parlé des généraux Ronsin et Rossignol.

Etrange bizarrei-ie! En Angleterre c'est tout ce qu'il y a d'arislocrates, de gens corrompus, d'esclaves, d'ùmes vénales, c'est Pilt, en un mot, qui demande à grands cris la continuation de la guerre; et c'est tout ce qu'il y a de patriotes, de républicains et de révolutionnaires, qui vote pour la paix, qui n'espère que de la paix un cliangement dans leur constitution. En France, tout au rebours : ici ce sont les patriotes et les révolutionnaires qui veulent la guerre; et il n'y a que les modérantins, les feuillants, si Ton en croit Barère, il n'y a que les contre-révolutionnaires et les amis de Pitt qui osent parler de paix. C'est ainsi que les amis de la liberté, dont les intérêts semblent pourtant devoir être communs, veulent la paix à Londres et la guerre à Paris, et que le même homme se trouve patriote en-deçà de la Manche et aristocrate au delà; montagnard dans la Convention et ministériel dans le Parlement. Mais, au moins, dans le parlement d'Angleterre, on n'a jamais fait l'incroyable motion, que celui qui ne se déciderait pas d'abord pour la guerre, par assis et levé, fût réputé suspect pour son opinion dans une question de cette importance et si délicate,

LE VIEUX COIIDELIER. 2G1

qu'on ne pouvait Olre de Tavis de Barère sans êlre en môme temps de l'avis de Pitt.

Il faut avouer au moins que la tribune de la Convention ne jouit pas de Tinviolabililé d'opinion de la tribune anglaise, et qu'il ne serait pas sûr de parler de nos échecs, comme Shéridan parle de leurs défaites de Noirmoutiers, de Dunkerque, de Toulon. Combien nous sommes plus loin encore de celte àpreté de critique, de cette rudesse sauvage des harangues et des mœurs, qui existe encore moins, il est vrai, en Angleterre, et qui. ne convient point aux très-humbles et fidèles sujets de Georges, mais à laquelle on reconnaît une âme républicaine dans J.-J. Rousseau comme dans le paysan du Danube, dans un Scythe comme dans MaratI On trouvera parmi nous cette cifroyable haine d'Alceste,

Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Hébert dénonce Legendre, dans sa feuille, comme un mauvais citoyen et un mandataire infidèle; Legendre dénonce Hébert, aux Jacobins, comme un calomniateur à gages; Hébert est terrassé, et ne sait que répondre. « Allons, dit Momoro qui vient au secours de son embarras, embrassez-vous tous deux et touchez là. » Est-ce là le langage d'un Piomain, ou celui de Mascarille dans la comédie :

C'est un fripon, n'importe; On tire un grand parti des gens de cette sorte.

J'aime mieux encore qu'on dénonce à tort et à travers, j'ai presque dit qu'on calomnie même, comme le Père Duchcsne, mais avec celte énergie qui carac-

lérise les âmes forlcs cl d'une trempe républicaine, que de voir que nous avons retenu cette politesse bourgeoise, cette civilité puérile et honnête, ces ménagements pusillanimes de la monarchie, celle circonspection, ce visage de caméléon et de l'antichambre, ce b....isme, en un mot, pour les plus forts hommes en crédit ou en place, ministres ou généraux, représentants du peuple ou membres inlluents des Jacobins, tandis qu'on fond avec une lourde raideur sur le patriotisme en défaveur et disgracié. Ce caractère presque général sautait aux yeux, et Robespierre en fit lui-môme l'objet du dernier scrutin épuraloire de la Société :

... Jusqu'aux moindres fretins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.

Mieux vaudrait l'intempérance de la langue de la démocratie, le pessimisme de ces détracteurs éternels du présent, dont la bile s'épanche sur tout ce qui les environne, que ce froid poison de la crainte, qui fige la pensée jusqu'au fond de l'âme, et l'empêche de jaillir à la tribune ou dans des écrits! Mieux vaudrait la misanthropie de ïimon qui ne trouve rien de beau à Athènes, que celte terreur générale et comme des montagnes de glace, qui, d'un bout de la France à l'autre, couvrent la mer de l'opinion, et en obstaclenl le flux et reflux! La devise des républiques, ce sont les vents qui soufflent sur les flots de la mer, avec celle légende : Tollunt.sed attollunt. ulls les agitent, mais ils les élèvent,» Autrement, je ne vois plus dans la République que le calme plat du despotisme, et la surface unie des eaux croupissantes d'un marais; je n'y vois qu'une égalité de peur, le nivellement des courages, et les âmes les plus généreuses aussi basses

que les plus vulgaires. Toi-même, par exemple, je dirai seulement, pour ne pas te flatter, loi qui as eu, en ne te donnant qu'un mérite de calcul , toi qui as eu. le tact et le bon esprit d'être aussi incorruptible, de ne pas plus varier, pas plus déménager que Robespierre; loi qui, dans la Révolution, as eu le bonlieur que toutes ses phases n'en ont amené aucune dans ta condition et ta fortune; le bonheur de n'avoir été ni ministre, ni membre du comité de gouvernement, ni commissaire dans la Belgique; de n'avoir pas étalé aux yeux de la jalousie, sœur de la calomnie, ni le panache, ni le ruban tricolores allant de l'épaule au côté, ni les épaulettes à étoiles, ni aucun de ces signes du pouvoir, qui, parle temps qui court surtout, semblent vous donner des ailes, comme à la fourmi, pour vous perdre, et vous jettent dans l'envie même des dieux; mais qui, député honoraire, et resté journaliste, comme en 1789, pries tous les jours le ciel de laisser le simple manteau de la philosophie sur tes épaules dégagées de responsabilité : non pas, il est vrai, le manteau sale et déchiré de Diogène, mais le manteau de Platon, vergeté et de drap d'écarlale; toi qui n'es ni à Paul, ni à Céphas, mais à la Déclaration des Droits, et, étranger à tous les partis, les a tous combattus tour à tour; toi qu'on sait bien n'être pas exempt d'erreurs, mais dont il n'est pas un homme de bonne foi, parmi ceux qui t'ont suivi, qui ne soit persuadé c]ue toutes tes pensées n'ont jamais eu pour objet, comme tu l'as répété jusqu'au dégoût, que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne, la République une et indivisible, la splendeur et la prospérité de la patrie, et non une égalité impossible de biens, mais une égalité de droits et de bonheur; toi qui, muni de tous ces certiticats

aullicnliiiues, ayant reçu plaies el bosses pour la cause du peuple, el, par toutes ces considérations, au-dessus d'un rapport malévole et des propos de table de Barère, devrais montrer moins de poltronnerie et avoir le droit de dire librement ta pensée, sauf meilleur avis, oserais-lu tourner en ridicule les bévues politiques de tel ou tel membre du Comité de salut public, comme Topposition lâcbe, toute dégénérée et nulle qu'elle est, persillé les rapports de Pitt, de Greenville el de Dundas?

CAMILLE DESMOUIJNS.

Si j'osais!... et pourquoi non, si ce sont des faits"? Gomment peux-tu dire que la Convention défend la vérité, quand tout à l'heure, par un décret notable rendu sur la motion de Danton, elle vient de permettre, du moins de tolérer le mensonge et le calomniai eur? La liberté de la presse n'est restreinte, par le gouvernement révolutionnaire, qu'au royaliste et à l'aristocrate; elle est entière pour le pati'iote prononcé. Apprends que Barère lui-même est partisan si déclaré de la liberté d'écrire, qu'il la veut indéfinie, consliiutionnellement pour tout le monde, révolulionnairement pour les .citoyens dont on ne peut sus[,ecter le patriotisme et les intentions. Depuis que Barère m'a fait cette profession de foi, je m'en veux presque de la légère égralignure de mon numéro V; car il est impossible, à mon sens, qu'un homme d'esprit veuille la liberté de la presse, qu'il la veuille illimitée, même contre lui, et qu'il ne soit pas un excellent républicain. Tout à l'heure, ta déclamation finie, j'aurai la parole à mon tour, et je démontrerai la sagesse et la nécessité de sa distinction révolutionnaire sur le maximum de la liberté de la presse pour les patriotes, et

le minimum pour les aristocrates. Comme je pardonne à ta colère, en faveur de ce que son principe a de vertueux et de républicain; comme elle te suffoquerait, si un torrent de paroles, et comme la fumée de ce feu, dans la Convention, ne s'exhalait au dehors; comme tu n'es point à la tribune des Cordeliers, ni en présence de David ou Lavicomterie, mais en présence de mes pénales tolérants et qui ne refusent pas à un vieux patriote la liberté qu'on donnait aux voleurs dans les Saturnales, donne de l'air, mon ami, à ton C(eur étouffé, ouvre un passage à cette fumée dont lu es suffoqué au dedans et qui te noircit au dehors, faute d'une cheminée; parle, dissipe cette vapeur mékincolique : en passant, voici ma réponse provisoire et, en un mot, à tous tes griefs. La Révolution est si belle enmasse, que je dirai toujours d'elle, comme Bolingbrocke dit un jour de Marlborough : C'e('a2Y un si grand homme, que j'ai oublié ses vices. Maintenant, poursuis ta tirade.

Et moi, je te pardonne ton amour aveugle et paternel pour la Révolution et la République. Tu as eu tant de part à sa naissance! Mais je ne gronde point ton enfant; je ne suis point en colère; je lui demande seulement, à la République naissante, s'il n'est pas permis de lui faire les très-humbles remontrances que souffrait quelquefois la monarchie. Tu prétends que Barère aime la liberté de la presse; on ne lui en demande pas tant; qu'il aime seulement la liberté des opinions dans l'assemblée nationale. Mais oserais-tu dire cette vérité, qui est pourtant incontestable, que Barère, par son fameux rapport sur la destruction de Londres, a véritablement fait le miracle de ressusci-

ter Pitt que tout le monde jugeait mort depuis la prise de Toulon; et qu'il devait arriver immanquablement qu'à son arrivée à Londres ce beau rapport ferait remonter le ministre aux nues, et lui ouvrirait toutes les bourses des Carthaginois? Que Xavier Audouin et quelques patriotes à vue courte aient déclamé aux Jacobins le delonda Cartkago, cela était sans conséquence et pouvait passer pour l'effet de l'indignation du patriotisme dans ses foyers, tel fiert qui ne tue pas; mais qu'à la tribune de la Convention, un membre du Comité de salut public ait dit qu'il fallait aller détruire le gouvernement anglais et raser Carthagc; qu'il ait dit publiquement qu'il fallait exterminer le peuple anglais de l'Europe, à moins qu'il ne se démocratisât; en vérité, voilà ce qui est inconcevable! Quoi! dans le même temps que Shéridan s'écriait dans la chambre des Communes : « La conduite des Français ma- « nifeste qu'ils n'avaient pas à cœur la guerre avec le (( peuple anglais; ils ont détruit le parti de Brissot « qui avait voulu cette guerre : je pense qu'ils seraient (•■ disposés à conclure avec nous la paix dans des ter- « mes honorables et avantageux à la République. « J'appuie mon raisonnement sur la foi des décrets « de la Convention, qui déclarent que la République Ci a renoncé à la pensée de répandre ses districts au ('. dehors, et que son seul but est d'établir un gouver- « nement intérieur, tel qu'il a été adopté par le peu- « pie français. » Quoi! c'est dans le même temps que Slanhope s'écriait dans la chambre haute : « Nulle « puissance n'a le droit de s'ingérer dans le gouver- « nement intérieur d'un État indépendant d'elle; le « peuple français a proclamé ce principe, d'après le « vœu de sa constitution, art. 118 et 119, et ne veut « point s'ingérer dans le gouvernement de notre na-

LE VIEUX CORDKLIER. 267

« lion. » Quoi! c'est dans le même temps que Bnrère, sans s'en apercevoir, se charge de Tapostolal de Gloots de municipaliser la Grande-Bretagne, et du rôle de Brissot de nationaliser la guerre avec le peuple anglais ! Car- enfin, tout peuple, en ce cas, et surtout une nation lière comme les Anglais, veut être le maître chez soi. Et quels que soient les vices de sa constitution, si c'est un peuple rival qui prétend les redresser €tles démocratiser de gré ou de force, il dit comme la femme de Sganarelle à M. Bobert : « De quoi vous mêlez-vous? et moi je veux être battue. » Pitt a dii bien rire en voyant Barère, qui l'appelle, lui Pitt, un imbécile, faire lui-même cette lourde école, d'enraciner Pitt plus que jamais dans le ministère; en voyant Barère le dispenser de réfuter le parti de l'opposition, et donner ainsi un pied de nez à Shéridan et à Slanhope, avec leurs beaux discours sur la neutralité constitutionnelle de la République, cà l'égard du gouvernement des autres peuples. Qui ne voit que la réception de ce fameux .discours de Barère a dû charmer Pitt plus que la nouvelle de Pondichéry, et que les Anglais n'auront pas manqué de se dire : « Puisque Londres est Carthage, ayons le courage des Carthaginois, faisons plutôt, comme eux, des cordages et des arcs avec nos cheveux, et donnons à Pitt jusqu'au dernier schelling, et levons-nous aussi en masse ! » Mais oserais-tu dire ces vérités à Barère"? Oserais-tu dire que cet Hébert, par exemple, ce Momoro...

Oui, si l'on sauvait la République. Mais quel bien lui reviendrait-il, quand j'aurais voué à l'infamie tous ces noms obscurs? La clémence de tous ces amourspropres blessés parviendrait peut-être à me mettre

liors d'état de remédier aux maux de la patrie. Aussi Irouve-t-on que je jette au son, sans pitié, ces six grandes pages de mes causticités. La satire est extrêmement piquante, elle me vengerait, elle ferait courir tout Paris chez Desenne, moins encore par la vérité des choses, que parla témérité de les dire; car un ouvrage qui expose son auteur a toujours bien plus de vogue. Mais, en méditant sur la naissance, les progrès et la chute de la République, je me suis convaincu que les animosités, l'amour-propre et rintcnipérance de langue, leur avaient plus nui que le mulet chargé d'or de Philippe. Cicéron blâme Galon d'écouter sa vertu intempestive qui nuit, dit-il, à la liberté, et luimême lui nuit cent fois davantage, en écoutant trop son amour-propre, et en publiant la seconde Philippique qui rend M. Antoine irréconciliable. Cicéron oublie ce qu'il avait dit lui-même, qu'il y a des coquins, tels que Sylla, dont un patriote doit taire le mal, et respecter jusqu'à la mémoire, après leur mort, de peur que si on venait à casser leurs actes, l'Etat ne soit bouleversé. Le républicain qui ne sait pas sacrifier sa vanité, ses ressentiments et même la vérité à l'amour du bien public, est aussi coupabie que celui qui ne sait pas lui faire le sacrifice de son intérêt personnel. L'avarice n'a point fait plus de mal à la patrie que d'autres passions dont le nom est moins odieux, par exemple, la jalousie du pouvoir et la rivalité, l'amour de la popularité et 'des applaudissements. Le patriote incorruptible est celui qui ne considère que le bien de la patrie, et dont l'oi-cille est aussi fermée et inaccessible aux applaudissements des tribunes ou aux éloges de ses souscripteurs, que ses moyens le sont aux ouinées de Pitt.

LK YIEL'X CORDELItlR.

Je réponds, en un mol : clans les temps de Sylla et de Marc-Antoine, dont lu parles, si toute vérité n'était plus bonne à dire, c'est que déjà il n'y avait plus de République. Les ménagements, les détours, la politesse, la circonspection, tout cela est de la monarcliie. Le caractère de la république, c'est de ne rien dissimuler, de marcher droit au but, à découvert, et d'appeler les hommes et les choses par leurs noms. La monarchie fait tout dans le cabinet, dans des comités et par le seul secret; la république, tout à la tribune, en présence du peuple et par la publicité, par ce que Marat appelait faire un grand scandale. Dans les monarchies, le bon gouvernement est le mensonge, tromper est tout le secret de l'État; la politique dos républiques, c'est la vérité. Tu prétends, dans ton journal, faire la guerre aux vices, sans noter les personnes: dès lors tu n'es plus un républicain à la tribune des Jacobins, mais un prédicateur et un jésuite dans la chaire de Versailles, qui parle à des oreilles royales de manière qu'elles ne puissent s'elfaroucher, et qu'il soit bien évident que ces patriotes sont de fantaisie et ne ressemblent à personne. Au lieu de supprimer chrétiennement dans ton journal ces six grandes pages de faits, si tu en publiais seulement une ou deux en véritable républicain, c'est alors que le public retirerait quelque fruit de la lecture du Vieux Corde/ter. Après lui avoir mis sous les yeux deux ou trois exemples, lu lui dirais : « Peuple, fais ton profit de la leçon; je ne veux point faire le procès à tant de monde, je veux ouvrir une porte au repentir, je veux ménager les patriotes, et môme ceux qui en font le malheur; mais apprends par là que tous

â70 ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.

ces grands tapageurs des sociétés populaires, qui, comme ceux que je viens de nommer, n'ont à la bouche que le mot de guillotine, qui l'appellent chaque jour à leur aide, font de toi un instrument de leurs passions, et pour venger leur amour-propre de la plus légère piqûre, crient sans cesse que le peuple soit debout : de même que les dominicains, quand ils font brûler en Espagne un malheureux hérétique, ne manquent jamais de chanter V Exsurgat Dem^ que Dieu le Père soit debout. Prends-y garde, et lu verras que tous ces tartuffes de patriotisme, tous ces pharisiens, tous ces crucifuges, tous ces gens, qui disent : « Il n'y a que nous de purs, » nous ne resterions pas vingt montagnards à la Convention, si on les passait de même en revue, et qu'on les épurât, non pas dans le club, mais dans mon journal véridique; parmi ces républicains si fervents, il ne s'en trouverait pas un seul qui ne fût un novice du 10 août; pas un qui n'eût été naguère, ou brissolin, ou feuillantin, ou même' un royaliste mieux prononcé. »

Mais conviens que tu n'oserais citer un seul de ces exemples : crois-moi, conserve en main ta réputation de franchise; avoue que tu n'as pas assez de courage, ou plutôt ce ne serait point avouer ta poltronnerie. Le courage n'est point la démence, et il y aurait de la démence à ne point suivre le conseil de PoUion : « Je n'écris point contre qui peut proscrire. » Ce serait avouer que nous ne sommes pas républicains, et tu ne peux te résoudre à faire cet aveu.

Comment se faire illusion à ce point! Pour moi, je ne conçois pas comment on peut reconnaître une république là où la liberté de la presse n'existe point. Sais-tu ce que c'est qu'un peuple républicain, un peuple démocrate ? Je n'en connais qu'un parmi les an-

ciens. Ce n'étaient point les Romains : à Rome, le peuple ne parlait guère avec liberté que par insurrection, dans la chaleur des factions, au milieu des coups de poings, de chaises et de bâtons, qui tombaient comme grêle autour des tribunes. Mais de véritables républicains, des démocrates permanents, par principes et par instinct, c'étaient les Athéniens,

IVon- seulement le peuple d'Athènes permettait de parler et d'écrire, mais je vois, par ce qui nous reste de son théâtre, qu'il n'avait pas de plus grand divertissement que de voir jouer sur la scène ses généraux, ses ministres, ses philosophes-, ses comités; et, ce qui est bien plus fort, de s'y voir jouer lui-même. Lis Aristophane qui faisait des comédies il y a trois mille ans, et tu seras étonné de l'étrange ressemblance d'Athènes et de la France démocrate. Tu y trouveras un Père Duchesne comme à Paris, les bonnets rouges, les ci-devant, les orateurs, les magistrats, les motions et les séances absolument comme les nôtres; tu y trouveras les principaux personnages du jour; en un mot, une antiquité de mille ans dont nous sommes contemporains. La seule ressemblance qui manque, c'est que, quand ses poètes le représentaient ainsi à son opéra, et à sa barbe, tantôt sous le costume d'un vieillard, et tantôt sous celui d'un jeune homme dont l'auteur ne prenait pas même la peine de déguiser le nom, et qu'il appelait «le peuple, » le peuple d'Athènes, loin de se fâcher, proclamait Aristophane le vainqueur des jeux, et encourageait par tant de bravos et de couronnes à faire rire à ses dépens, que l'histoire atteste qu'à l'approche des Bacchanales les juges des pièces de théâtre et le jury des arts étaient plus occupés que tout le sénat et l'aréopage ensemble, ù cause du grand nombre de comédies qui étaient en-

voyées au concours. Nolez que ces comédies étaient si cau.sti(|ues conirc les ullra-i'évoiulionnaires et les tenants do la Irihune de ce temps-là, qu'il en est telle, jouée sous rairlionlc Slrélocles, quatre cent trente ans avant J.-C, que si on traduisait aujourd'hui Leque, Hébert soutiendrait aux cordcliers que la pièce ne peut être que d'hier, de l'invention de Fabre d'Eglanline, contre lui et Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette des subsistances^; et il jurerait de le poursuivre jusqu'à la guillotine. Les Athéniens étaient plus indulgents et non moins chansonniers que les Français : loin d'envoyer à Sainlc-Pélagie, encore moins à la place de la Révolution, Tauteur qui, d'un bout de la pièce à l'autre, décochait les traits les plus sanglants contre Périclès, Cléon, Lamor..,, Alcibiade, contre les comités et présidents des sections, et contre les sections en masse, les sans-culottes applaudissaient à tout rompre, et il n'y avait personne de moi't que ceux des spectateurs qui crevaient à force de rire d'eux-mêmes.

Qu'on ne dise pas que cette liberté de la presse et du théâtre coûta la vie à un grand homme, et que Socrate but la ciguë. Il n'y a rien de commun entre les Nuées d'Aristophane et la mort de Socrate, qui arriva vingt-trois ans après la première représentalion, et plus de vingt ans après la dernière. Les poètes et les philosophes étaient depuis longtemps en guerre ; Aristophane mit Socrate sur la scène, comme Socrate l'avait mis dans ses sermons : le théâtre se vengea de l'école. C'est ainsi que Saint-Just et

1. A une des séances des Cordelicrs, Hébert ne vient-il pas de direque Pliilippeaux, d'Eglanline et moi, nous étions d'intelligence avec la diielte, et la cause qu'il ne venait point de beurre au marché ? {Noie de Deswoulins.)

LE VIEUX COUDELIER. 273

Barère te mellenl dans leurs rapports du Comité de salut public, parce que lu les as mis dans ton journal; mais ce qui a fait périr Socrate, ce ne sont point les plaisanteries d'Aristophane, qui ne tuaient personne, ce sont les calomnies d'Anitus et de Mélitus qui soutenaient que Socrate était l'auteur de la disette, parce qu'ayant parlé des dieux avec irrévérence dans ses dialogues, Minerve et Gérés ne faisaient plus venir de beurre et d'œufs au marché. N'imputons donc pas le crime de deux prêtres, de deux hypocrites et de deux faux témoins, à la liberté de la presse, qui ne peut jamais nuire et qui est bonne à tout. Charmante démocratie que celle d'Athènes! Solon n'y passa point pour un muscadin ; il n'en fut pas moins regardé comme le modèle des législateurs', et proclamé par l'oracle le premier des sept sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulté de confesser sou penchant pour le vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien établie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la Convention et aux Jacobins, que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant ont parmi nous une réputation d'Aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont pas publié une semblable profession de foi !

Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur, apparemment parce qu'il élait piqué d'une lettre d'Aspasie : <( Qu'avez-vous, lui dit le plus grave des Mentors? Auriez-vous perdu votre bouclier à la bataille? Avez-vous été vaincu dans le camp à la course ou à la salle d"armes! quelqu'un a-l-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à la table du général!» Ce trait peint les mœurs. Quels républicains aimables !

Pour ne parler que de leur liberté de la presse, la

grande renommée des écoles d'Âlhènes ne vient que de lenr liberté de parler et d'écrire, de l'indépendance du lycée de la juridiction de police. On lit dans l'histoire que le démagogue Sophocle ayant voulu soumettre les jardins ou les écoles de philosophie à l'inspection du Sénat, les professeurs ferniùi'cnt la classe, il n'y eut plus de maîtres ni d'écoliers, et les Athéniens condamnèrent l'orateur Sophocle à une amende de 24,000 drachmes, pour sa motion inconsidérée. On ignorait dans les écoles jusqu'au nom de police. C'est cette indépendance qui valut à l'école d'Athènes sa supériorité sur celle de Rhodes, de Milet, de Marseille, de Pcrgame et d'Alexandrie. 0 temps de la démocratie ! ô mœurs républicaines! où étes-vous?

Toi-même, aujourd'hui que tu as pourtant l'honneur d'être représentant du peuple, et un peu plus qu'un honorable membre du parlement d'Angleterre ; encore qu'il soit évident que jamais ni toi, ni personne, n'eût accepté les fonctions de député, à la charge d'être infaillible et de ne jamais te tromper dans tes opinions, t'est-il permis de te tromper, même dans une seule expression; et si un mot vient à t'échapper pour un autre, le mot de clémence pour celui de justice, quoiqu'au fond tu n'aies demandé autre chose que Saint-Just, justice pour les patriotes détenus, que la Convention vient de décréter, ne voilù-t-il pas qu'aussitôt d'un coup de baguette Hébert transforme ce mot de clémence en roriflarame d'une nouvelle faction, plus puissante, plus dangereuse, et dont tu es le porte-étendard !

Et comment oserais-tu écrire et être auteur, quand la plupart n'osent être lecteurs ; que les trois quarts de tes abonnés, à la nouvelle fausse que lu étais rayé des Jacobins, et au moindre bruit, courent, comme

des lièvres et éperdus, chez Desenne effacer leurs noms, de peur d'être suspects d'avoir lu.

Aujourd'hui que tu es membre de la Convention nationale, sois de bonne foi : oserais-tu apostropher aujourd'hui tel adjoint du ministre de la guerre, le grand jiersonnage Vincent, par exemple, aussi courageusement que tu faisais, il y a qualr/ ans, Neckeret Bailly, Mirabeau, les Lameth et Lafnyelte, quand tu n'étais que simple citoyen !

Passe encore que, suivant le conseil de Pollion, tu n'écrives point contre qui peut proscrire; mais oserais-lu seulement parler de quiconque est en crédit aux Cordeliers! et, pour n'en prendre qu'un exemple, oserais-tu dire que ce 3Iomoro, qui se donne pour un patriote sans tache, et avant le déluge, ce hardi président qui, partout où il occupa le fauteuil, au club et à sa section, jette d'une main téméraire un voile sur les droits de l'homme, et met les citoyens debout pour jeter par terre la Convention et la République ; comme quoi ce même Momoro, le libraire, en 1789, à qui tu t'es adressé pour ta France libre, retarda tant qu'il put l'émission de cet écrit qu'il avait sans doute communic|ué à la police, ayant bien prévu la prodigieuse influence qu'il allait avoir ; comme quoi Momoro, qui s'intitule Premier Imprimeur de la Liberté, s'obstinait à retenir prisonnier dans sa boutique, comme suspect, cet écrit révolutionnaire dont l'impression était achevée dès le mois d'août; comme cjuoi, la Bastille prise, Momoro refusait encore de le publier; comme quoi le 14 juillet, à onze heures du soir, tu fus obligé de faire charivari à la porte de ce grand patriote et de le menacer de la lanterne le lendemain, s'il ne te rendait ton ouvrage que la police avait consigné chez lui; comme quoi Mamoro brava ta grande dénonciation, à

rouveriurc des districts et des sociétés, et que pour ravoir ton ouvrage, il te fallut un laissez-passe)^ \)ar écr'û de Lafayeltc qui venait d'être nommé commandantgénéral, et dont cet ordre fut un des premiers actes d'autorité M Cet enfouisseur d'écrits patriotiques est aujourd'hui un des plus ultra patriotes, et l'arbitre de nos destinées aux Cordeliers, d'où il te fait chasser, toi et Dufourny, aux acclamations.

Encore si la loi était commune et égnle pour tout le monde , si la liberté de la presse avait les mômes bornes pour tous les citoyens! Toi, quand tu as dit qu'Hébert avait reçu 1-20 mille livres de Bouchotte, tu as produit ses quittances. Mais à Hébert, non-seulement il est permis de dire que tu es vendu à Pitt et à Cobourg; que tu es d'intelligence avec la disette, et que c'est toi qui es la cause qu'il ne vient point de bœufs de la Vendée: mais, mais il lui est même permis, à lui, h Vincent, à Momoro, de demander ouvertement et à la tribune une insurrection, et de crier aux armes contre la Convention. Certes, si Philippeaux, Bourdon de l'Oise, ou toi, aviez demandé une insurrection contre Bouchotte ou Vincent, vous eussiez été guillotinés dans les vingt-quatre heures. Où est donc ce niveau de la loi qui, dans une république, se promène également sur toutes tètes?

Je conviens que ceux qui crient si haut contre la clémence doivent se trouver fort heureux que, dans cette occasion, la Convention ait usé de clémence à leur égard. Beaucoup sont morts entre les Tuileries et les Champs-Elysées, qui n'avaient pas parlé si au-

1 . Nous avons faU connaître ce démûlé de Camille avec Tauleur du Traité de l'imprimerie en lèle de la France libre.

dacieusemcnt que certaines personnes à cette dernière séance des Cordeliers, qui fera époque dans les annales de l'anarchie. Y a-l-il rien de criminel et d'attentatoire à la liberté, comme ce drap mortuaire que Momoro, dans sa présidence à la section et aux Cordeliers, fait jeter sur la Déclaration des droits; ce voile noir, le drapeau rouge du club contre la Convention, et le signal du tocsin? Ou plutôt, quand c'est sur les dénonciations extravagantes d'Hébert que Pai'é est un second Roland ; que moi, je suis vendu à Pilt et à Cûbourg; que Robespierre est un homme égaré, ou que Philippeaux est cause qu'il ne vient point de poulardes du Mans ; quand c'est sur un pareil rapport que ce voile noir est descendu religieusement sur la statue de la Liberté par les mains pures des Momoro, des Hébert, des Ronsin, des Brochet, Briclict, Ducroquet, ces Vestales en révolution? Y at-il rien de si ridicule, et les médecins sont-ils aussi comiques avec leurs seringues dans la scène de Molière, que les cordeliers avec leurs crêpes dans la dernière séance ?

Mais pour nous renfermer dans la question de la liberté de la pi'esse, sans doute elle doit être illimitée; sans doute les républiques ont pour base et fondement la liberté de la presse, non pas celle autre base que leur a donnée Montesquieu. Je penserai toujours, et je ne me lasse point de répéter, comme Loustalot, que, « si la liberté de la presse existait « dans un pays où le despotisme le plus absolu aurait « mis dans la même main tous les pouvoirs, elle seule « suffirait pour faire contre-poids;» je suis même persuadé que, chez un peuple lecteur, la liberté illimitée d'écrire, dans aucun cas, même en temps de révolution, ne pourrait être funeste; par cette seule II. 2i

sentinelle, la république serait suftisamment gardée contre tous les vices, toutes les friponneries, toutes les intrigues, toutes les ambitions; en un mot, je suis si fort de ton sentiment sur les bienfaits de cette liberté, que j'adopte tous les principes en cette matière, comme la suite de ma profession de foi.

Mais le peuple français en masse n'est pas encore assez grand lecteur de journaux, surtout assez éclairé et instruit par les écoles primaires qui ne sont encore décrétées qu'en principe, pour discerner juste au premier coup d'œil entre Brissot et Robespierre. Ensuite, je ne sais si la nature humaine comporte cette perfection que supposerait la liberté indéfinie de parler et d'écrire. Je doute qu'en aucun pays, dans les républiques aussi bien que dans les monarchies, ceux qui gouvernent aient jamais pu supposer cette liberté indéfinie. Aristophane a mis sur la scène Cléon et Alcibiade, mais je soupçonne que c'est dans le temps qu'Alcibiade était dépopularisé et qu'il avait fait un 31 mai contre Cléon, et cela ne prouve pas plus la supériorité de la démocratie grecque et la liberté indéfinie du théâtre d'Athènes, que celle de notre théâtre serait prouvée aujourd'hui par une comédie contre les constituants ou contre la municipalité deBailly. Les Archontes d'Athènes étaient pétris de la même pfile que nos magistrats et nos administrateurs de police, et n'étaient pas plus d'humeur à souffrir la corné. die d'Aristophane, qu'aujourd'hui celle de Fabre d'Eglantinc. La loi d'Antimachus h Athènes, contre les personnalités, de même que la loi des décemvirs contre les écrits, prouve que ceux qui ont eu l'autorité à Rome ou à Athènes n'étaient pars plus endurants que le Père Duchesne et Ronsin, et qu'on n'entend pas plus raillerie dans les monarchies que dans les repu-

LE VIEUX COUDEMER. 579

bliqucs. Je sais que les commentateurs ontditquWristophano, dans la guerre du Péloponèse, joua un principal rùle dans la République, par ses comédies; qu'il était moins regardé comme un auteur propre à amuser la nation que comme le censeur du gouvernement; et le citoyen Dacier l'appelle l'arbitre de la patrie. Mais ce beau temps des auteurs dura peu. L'écrivailleur Antimaclms, aux dépens de qui Aristopbane avait fait rire toute la ville d'Albènes, profitant de la peur qu'avaient les trente tyrans d'une censure si libre et si mordante, réussit enlîn à faire passer, sous eux, la loi contre les plaisanteries à laquelle Périclès s'était constamment opposé, quoique Aristopbane ne l'eût pas épargné lui-même. Il parvint même à donner à sa loi un effet rétroactif, et notre vieux et goutteux auteur fut très-beureux d'en être • quitte pour une amende. Les triumvirs eussent pu permettre à Cicéron, sexagénaire, de composer des traités de pbilosopbie à Tusculum, et comme quelques sénateurs, amis de la république plutôt que républicains, et qui n'avaient pas le courage de se percer de leur épée, comme Caton et Brutus, de regretter la liberté, de cbercberdes ossements des vieux Romains, et de faire graver sur son cacnet un cbien sur la proue d'un vaisseau, cbercbant son maître; mais encore Antoine ne put lui pardonner sa fameuse Philippique et son numéro II du Vieux Cordclier. Tant ils étaient rares , même à Rome et h Atbènes , les hommes qui, comme Périclès, assailli d'injures, au sortir de la section, et reconduit chez lui par un Père Duchcsne qui ne cessait de lui crier que c'était un viédase, un homme vendu aux Lacédémoniens, soient assez maîtres d'eux-mêmes et assez tranquilles pour dire froidement à ses domestiques : u Prenez un

Ilumljcau et reconduisez le citoyen jusque chez lui. » Quand la liberté indétinie de la presse ne trouverait pas de bornes presque insurmontables dans la vanité des gens en place ou en crédit, la saine politique seule commanderait au bon citoyen qui veut, non satisfaire ses ressentiments, mais sauver la patrie, de se limiter à lui-môme cette liberté d'écrire, et de ne point faire de trop larges piqûres à l'amourpropre, ce ballon gonflé de vent, dit Voltaire, dont sont sorties la plupart des tempêtes qui ont bouleversé les empires et changé la forme des gouvernements. Cicéron, qui reproche à Galon d'avoir fait tant de mal à la république par sa probité intempestive, lui en fit bien davantage par son éloquence encore plus à contre-temps, et par sa divine Philippiquc. On voit, par les historiens, que, dans la corruption générale et dans le deuil de Rome qui avait perdu, dans les guerres civiles, presque tout ce qui lui était resté d'hommes vertueux, si l'on eût ménngé Marc Antoine, plutôt altéré de volupté que de puissance, la république pouvait prolonger quelques années son existence et traîner encore bien loin la maladie de sa décrépitude. Antoine avait aboli le nom de dictateur après la mort de César; il avait fait la paix avec les tyrannicides. Tandis que le lâche Octave, qui s'était caché derrière les charrois pendant tout le temps de la bataille, vainqueur par le courage sublime d'Antoine, insultait lâchement au cadavre de Brutus qui s'était percé de son épée, Antoine répandait des larmes sur le dernier des Romains et le couvrait de son armure : aussi les prisonniers, en abordant Antoine, le saluaient du nom (ïimperator, au lieu qu'ils n'avaient que des injures et du mépris pour ce lâche et cruel Octave. Mais le vieillard Cicéron avait fait

trAntoine, par sa liarangiic, un ennemi irréconciliable de la république et d'un gouvernemeni qui, par sa nature, était une si vive peinture de ses vices et de celte liberté illimitée d'écrire. Cicéron, sentant bien qu'il avait aliéné Antoine sans retour, et comme tous les bommes, excepté les Caton si rares dans Tespèce bumaine, qu'il avait sacrifié tout sans politique à son salut, plutôt qu'à celui de la patrie, se vil obligé de caresser Octave, pour l'opposer à Antoine, et de se faire ainsi un bouclier pire que l'épée. La popularité et l'éloquence de Cicéron furent le pont sur lequel Octave passa au commandement des armées, et, y étant arrivé, il rompit le pont. C'est ainsi que l'intempérance de la langue de Cicéron, et la liberté de la presse ruina les affaires de la république autant que la vertu de Caton. A la vérité, mon vieux Cordelier, et pour finir par un mot qui nous réconcilie un peu ensemble, et qui te prouve que si tu es un pessimiste je ne suis pas un optimiste, j'avoue que, quand la vertu et la liberté de la presse deviennent intempestives, funestes à la liberté, la république, gardée par des vices, est comme une jeune fille dont l'bonneur n'est défendu que par l'ambition et par l'intrigue; on a bientôt corrompu la sentinelle.

Non, mon vieux profès, je n'ai point cbangé de principes; je pense encore comme je l'écrivais dans un de mes premiers numéros. Le grand remède delà licence de la presse est dans la liberté de la presse ; c'est cette lance d'Acbille qui guérit les plaies qu'elle a faites. La liberté politique n'a point de meilleur arsenal que la presse. Il y a cette différence à l'avantage de cette espèce d'artillerie, que les mortiers de d'Alton vomissent la mort aussi bien que ceux de Vandermersch. Il n'en est pas de même dans la guerre

de récriture ; il n'y a que rartillerie de la bonne cause qui renverse tout ce qui se présente devant elle. Soudoyez chèrement tous les meilleurs artilleurs pour soutenir la mauvaise cause; promettez l'hermine et la fourrure de sénateur à 3Iounier, à Lally, à Bergasse; donnez huit cents fermes à J. F. Maury ; faites Rivaroi capitaine des gardes; opposez-leur le plus mince écrivain, avec le bon droit, Diomme de bien en fera plus que le plus grand vaurien. On a inondé la France de brochures contre tous ceux qui la soutenaient; le marquis de Favras colportait dans les casernes les pamphlets royalistes : qu'est-ce que tout cela a produit? Au contraire, Maral se vante d'avoir fait marcher les Parisiens à Versailles, et je crois bien qu'il a une grande part à cette célèbre journée. >'e nous lassons point de le répéter, à l'honneur de l'imprimerie : ce ne sont point les meilleurs généraux, mais la meilleure cause qui triomphe dans les batailles qu'on livre aux ennemis de la liberté et de la patrie. Mais, quelque incontestables que soient ces principes, la liberté de parler et d'écrire n'est pas un article de la Déclaration des Droits plus sacré que les autres qui, tous, sont subordonnés à la plus impérieuse, la première des lois, le salut du peuple. La liberté d'aller et de venir est aussi un des articles de cette Déclaration des Droits; dira-t-on que les émigrés ont le droit d'aller et de venir, de sortir de la République et d'y rentrer? La Décliœotion des Droits dit aussi que tous les hommes naissent et meurent égaux; en conclura-t-on que la République ne doit point reconnaître de ci-devant, et ne les pas traiter de suspects; que tous les citoyens sont égaux devant les comités de sûreté générale : cela serait absurde. Il le serait également, si le gouvernement révolutionnaire n'était pas le droit de res-

Ireindrc la liberté des biens, de Topinion et de la presse, la liberté de crier : Vive le roi, ou aux armes^ et rinsurrection contre la Convention et la République. J'ai surtout douté de la tbéorie de mon numéro 4 sur la libei-té indéfinie de la presse, même dans un temps de révolution, quand j'ai vu Platon, cette têle si bien organisée, si pleine de politique, de législation et de connaissance dos mesures, exiger pour première condition (en son Traité des lois, livre IV) que, dans la ville pour laquelle il se propose de faire des lois, il y ait un tyran (ce qui est bien autre cbose qu'un Comité de salut public et de sûreté généraie), et qu'il faut aux citoyens un gouvernement préliminaire pour parvenir à les rendre heureux et libres.

Mais, quand même le gouvernement révolutionnaire, par sa nature, circonscrirait aux citoyens la liberté de la presse, la saine politique suffirait pour déterminer un patriote à se limiter à lui-même cette liberté. Je n'avais pas besoin de chercher si loin l'exemple de Cicéron, que je citais il n'y a qu'un moment. Quelle preuve plus forte de la nécessité de s'interdire quelquefois la vérité et d'ajourner la liberté de la presse, que celle qu'offre en ce moment notre situation politique !

Il y a tantôt trois mois que Robespierre a dit qu'il y avait des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires; de même tous nos vétérans jacobins, vénérables par leurs médaillons et leurs cicatrices, tous les meilleurs citoyens. Boucher, Sauveur, Raffron, Rhull, Julien de la Drôme, Jean Bon Saint-André, Robert Lindet, Charlier, Bréard, Danton, Legendre, Thuriot, Guffroy, Duquesnoy, Milhaud, Bourbon de l'Oise, Fréron, Drouet, Dubois-Crancé, Simon, Le Cointre de Versailles, Merlin de Thionville, Ysabeau,

28d ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.

Tallien, Poullciicr, Rovère, Perrin, Calés, Musset, les deux Lacroix, et môme Billaud-Varennes, Barère, Jay de Sainte-Foix, Saint- Just, C. Duval, Collold'Herbois, quoique ceux-ci aient été les derniers à en convenir; j'aurais à nommer presque toute la sainte montagne, si je voulais faire un appel général : tous, et cela me serait facile à montrer, les journaux à la main, tous ont dit, soit aux Jacobins, soit à la Convention, la même cbose en d'autres termes que Maure, il y a trois mois, « qu'il s'était élevé des sociétés po- « pulaires de patriotes crus comme des champignons, « dont le système ultia- révolutionnaire était très- « propre à faire reculer la révolution. »

Charmé de voir tant de mes collègues recommandables rencontrer l'idée qui s'était fourrée dans ma télé depuis plus d'un an, que si l'espoir de la contrerévolution n'était pas une chimère et une manie, ce ne serait que par l'exagération que Pilt et Cobourg pourraient faire ce qu'ils avaient si vainement tenté depuis quatre ans par lemodéranlisme, à la première levée de boucliers, il y a trois mois. En voyant quelques-uns de mes collègues, que j'estime le plus, des patriotes illustres se remettre en bataille contre l'armiée royale du dedans, et aller au-devant de sa seconde ligue des ultra, qui venait au secours de la première ligue des feuillants ou des modérés, comme j'avais toujours été sur le même plan, et de toutes les parties, je voulus être encore d'une si belle expédition.

Je voyais que cette révolution que Pitt n'avait pu faire depuis quatre ans, avec tant de gens d'esprit, il l'entreprenait aujourd'hui par l'ignorance, avec les Bouchotle, les Vincent et les Hébert.

Je voyais un système suivi de diffamation contre

Ions les vieux patriotes, tous les républicains les plus éprouvés; pas un commissaire de la Convention, presque pas un montagnard, qui ne fût calomnié dans les feuilles du Pève Duchcsne. L'imagination des nouveaux conspirateurs ne s'était pas mise en frais pour inventer un plan de contre-révolution : au premier jour, Ronsin serait venu à la Convention, comme Crom\vell au parlement, à la tête d'une poignée de ses fiers rouges, et, répétant les propos du Père Duchesne, nous aurait débité absolument le même discours que le protecteur : « Vous êtes des j...-f ,

des viédases, des gourgandines, des sardanapales, des fripons qui buvez le sang du pauvre peuple, qui avez des gens à gages, pendant que le pauvre peuple est aiïamé, etc., etc. »

Je voyais que les béberlistcs étaient évidemment en coalition au moins indirecte avec Pitt, puisque Pitt lirait sa principale force des feuilles du journal d'Hébert, et n'avait besoin que de faire faire certaines motions insensées, et, de réimprimer les feuilles du Père Duchesne, pour terrasser le parti de l'opposition, et former le peuple à tous ceux qui, dans les trois royaumes, faisaient des vœux pour une révolution, en montrant le délire de ces feuilles, en répétant ce discours aux Anglais : « Seriez- vous maintenant jaloux de celte liberté des Français; aimeriez-vous cette déesse altérée de sang, dont le grand-prêtre Hébert, Momoro et leurs pareils, osent demander que le temple se construise, comme celui du Mexique, des ossements de trois millions de citoyens, et disent sans cesse aux Jacobins, à la commune, aux Cordeliers, ce que disaient les prêtres espagnols à Monlézume : Les dieux ont soif.... ? »

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