SUITE DE MON CREDO POLITIQUE
Je crois que la liberté c'est la. justice, et qu'à ses yeux les fautes sont personnelles. Je crois qu'elle ne poursuit point sur le fils innocent le crime du père; qu'elle ne demande point, comme le procureur de la commune, le Père Duchesne, dans un certain numéro, qu'on égorge les enfants de Capet; car si la politique a pu commander quelquefois aux tyrans d'égorger jusqu'au dernier rejeton de la race d'un autre despote, je crois que la politique des peuples libres, des peuples souverains, c'est l'équité; et, en supposant que cette idée, vraie en général, soit fausse en certains cas, et puisse recevoir des exceptions, du moins on m'avouera que, quand la raison d'État commande ces sortes de meurtres, c'est secrètement qu'elle en a donné l'ordre, et jamais Néron n'a bravé la pudeur jusqu'à faire colporter et crier dans les rues l'arrêt de mort de Brilannicus et un décret d'empoisonnement. Quoi ! c'est un crime d'avilir les pouvoirs constitués d'une nation et ce n'en serait pas un d'avilir ainsi la nation elle-même, de difTamer le peuple français en lui faisant mettre ainsi la main dans le sang innocent à la face de l'univers.
Je crois que la liberté, c'est l'bumanité: ainsi, je crois que la liberté n'interdit point aux époux, aux mères, aux enfants des détenus ou suspects de voir leurs pères ou leurs maris, ou leurs fils en prison ; je ^rois que la liberté ne condamne point la mère de Barnave à frapper en vain pendant huit jours à la porte de la Conciergerie pour parler à son fils, et lorsque cette femme malheureuse a fait cent lieues
malgré son grand âge, à être obligée, pour le voir encore une fois, à se trouver sur le chemin de l'échafaud. Je crois que la prison est inventée non pour punir le coupable, mais pour le tenir sous la main des juges. Je crois que la liberté ne confond point la femme ou la mère du coupable avec le coupable luimême, car Néron ne mettait point Senèque au secret, il ne le séparait point de sa chère Pauline, et quand il apprenait que celte femme vertueuse s'était ouverte les veines avec son mari, il faisait partir en poste son médecin pour lui prodiguer le secours de Fart et la rappeler à la vie. Et c'était Néron !
Je crois que la liberté ne défend point aux prisonniers de se nourrir avec leur argent comme ils l'entendent, et de dépenser plus de 20 sous par jour; car Tibère laissait aux prisonniers toutes les commodités de la vie, quibus vita conceditur, disait-il, us vitœ usas concedi débet ; et ceux que nous appelons avec raison nos tyrans payaient cependant 12 francs et jusqu'à 25 francs, par jour, pour nourrir ceux de leurs sujets qu'ils faisaient embastiller comme suspects, et jamais Commode , Héliogabale , Caligula n'ont imaginé , comme les Comités révolutionnaires, d'exiger des citoyens le loyer de leur prison et de leur faire payer^ comme à mon beau-père 12 francs par jour, les six pieds qu'on lui donne pour lit.
Je crois que la liberté ne requiert point que le cadavre d'un condamné suicidé soit décapité; car Tibère disait : « Ceux des condamnés qui auront le « courage de se tuer, leur succession ne sera point « confisquée et restera à leur famille, sorte de remer- « ciment que je leur fais pour m'avoir épargné la « douleur de les envoyer au supplice. » Et c'était Tibère !
Je crois que la libeiié est magnanime; elle nMnsulle point au coupable condamné jusqu'aux pieds de l'échafaud et après Texécution, car la moi't éteint le crime; car Maral, que les patriotes ont pris pour leur modèle et regardé comme la ligne de modéi-alion entre eux et les exagérés, Marat, qui avait tant poursuivi Necker, s'abstint de parler de lui du moment qu'il ne fut plus en place et dangereux, et il disait : « Necker est mort, laissons en paix sa cendre. » Ce sont les peuples sauvages, les antropophages et les cannibales qui dansent autour du bûcher. Tibère et Charles IX allaient bien voir le corps d'un ennemi mort; mais au moins ils ne faisaient pas trophée de son cadavre; ils ne faisaient point le lendemain ces plaisanteries dégoûtantes d'un magistrat du peuple, d'Hébert : Enfin j'ai vu le rasoir national séparer la tête pelée de de Custines de son dos rond.
Je ne crois pas plus qu'un autre au républicanisme et à la fidélité de Custines; mais, je l'avoue, il m'est arrivé de douter si l'acharnement extraordinaire et presque féroce avec lequel certaines personnes l'ont poursuivi n'était pas commandé par Pitt, et ne venait pas, non de ce que Custines avait trahi, mais de ce qu'il n'avait pas assez trahi; de ce que le siège de Mayence avait coûté 32 mille hommes et celui de Valenciennes 25 mille aux ennemis; en sorte qu'il eût suffi de sept à huit trahisons pareilles pour ensevelir dans leurs tranchées les armées combinées des despotes. Qu'on relise la suite des numéros d'Hébert et on se convaincra qu'il n'a pas tenu à lui de ramener une nation, aujourd'hui le peuple français, à ce temps où sa populace, ses aïeux, déterraient à Saint- Eustache le cadavre de Concini, pour s'en disputer les lambeaux, les faire rôlir et les manger; il n'a pas
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tenu de même à Hébert, en ce point comme on voit bien ditïérent de Maral, que le peuple ne se disputât les lambeaux d'une multitude de cadavres. Je crois que les grandes joies du Père Duchesne en ont causé souvent de bien plus grandes à Pitt et à Galonné : comme, par exemple, lorsqu'il se permit d'écrire de la fermeture des églises et de la déprêtrisation, et de ce que des villageois fanatiquement prosternés, il y a un an, devant un innocent, pendu pour ses opinions, qu'ils appelaient le bon Dieu, aujourd'hui l'arquebusaient et le liraient à l'oie comme s'il eût été coupable de leurs adorations. Je crois que plus d'une fois, quand le Père Duchesne était bougrement en colère^ Pitt et Galonné Pétaient bien plus pour le même sujet, comme lorsque Hébert se mangeait le sang à la lecture du Vieux Cordelier, l'ami du bon sens et des hommes, et qui s'efforçait de faire aimer la République; comme lorsque Hébert voulait que l'on traitât Rouen comme Lyon, proscrivait tous les généraux, banquiers, les gens de lois, les riches, les boutiquiers, ne faisait grâce à aucun des six corps et mettait à la fenêtre jusqu'au dernier des brissotins; comme le député Montant interprétait le soir aux Jacobins ce que le Père Duchesne avait entendu le matin dans sa feuille. Gomme il déterminait, par un exemple, la latitude de ce mot de Rrissolins, en expliquant ce qu'il signifiait par rapport aux députés, lorsqu'il disait en ma présence et devant plus de mille personnes : « \\ y avait « dans la Convention une grande bande de voleurs : (( 21 ont péri, mais n'j avait-il de coupable que ces 21 ? « Parmi ces 21 il y avait aussi 5 à 6 imbéciles, et ce (f serait nous condamner nous-même que de ne pas « prononcer le même jugement contre les 75. Que « dis-je 75! ceux-là sont des brissotins qui ont opiné
« dans le sens des brissotins, et d'après les appels « nominaux il y en avait 4 à 500. »
Je crois que c'est Tadroite politique de Pitt, c'està-dire du parti de Coblcntz, du parti de l'étranger, du parti antirépublicain, qu'on est convenu assez généralement de désigner sous le nom de Pitt; je crois que c'est l'adroite politique de ce parti qui, se parant d'un beau zèle pour la régénération des mœurs, sous l'écharpe d'Anaxagoras, fermait les maisons de la débauche en même temps que celles de la religion, non par un esprit de philosophie qui, comme Platon, tolère également le prédicateur et la courtisanne, les mystères d'Eleusis et ceux de la bonne déesse, qui regarde également en pitié Madeleine dans ses deux états à sa croisée ou dans le confessionnal; mais pour multiplier les ennemis de la Révolution, pour remuer la boue de Paris et soulever contre la République les libertins et les dévots.
C'est ainsi qu'une fausse politique ôtait à la fois au gouvernement deux de ses plus grands ressorts, la religion et le relâchement des mœurs.
Le levier du législateur est la religion. Voyez la fameuse ordonnance de Cromwell sur le dimanche : trois sermons ce jour-là, le premier avant le lever du soleil, pour les domestiques. Marchés, cabarets, académies de jeux fermés. Ce jour-là, quiconque se promenait pendant le service divin jeté en prison ou condamné à l'amende. Défense de voyager ce jour-là. Les festins, la comédie, la chasse, la danse, défendus ce jour-là à peine de punition corporelle. C'est que dans ce siècle l'Angleterre était encore toute trempée du déluge des nouvelles opinions religieuses, c'est que le Johu Bull était presbytérien et janséniste; et si l'art du philosophe est de diriger l'opinion, l'art
(le l'ambitieux est de la suivre et de se mettre dans le courant.
L'esprit piiilosophiqueau contraire a-t-il le dessus? L'égoïsme, seul mobile des actions humaines dans tous les systèmes, tourne-t-il toutes ses spéculations du côté de ce monde plutôt que vers le sein d'Abraham? En un mot, la génération se corrompt-elle? Alors la politique, dont le seul but est de gouverner, ne manque pas de prendre le vent, de se faire moliniste, et de donner encore des rames et des voiles à l'opinion.
C'est ainsi que Mazarin et Charles II, voyant les têtes rondes et la réforme aux cheveux plats passer de mode, lâchèrent encore plus cette bride de la morale, et obtinrent du relâchement des mœurs le même résultat que Cromwell de la religion, pour la tranquillité de leur tyrannie.
Je crois aussi que Pitt dut avoir au moins une aussi grande joie, et s'en donner des piles autant que le père Duchesne, le jour qu'il apprit que, comme des enfants tombés par terre qui battent le pavé, on nous faisait déployer la vengeance nationale contre des murailles et décréter l'anéantissement de la ville de Lyon. Chose étrange! tel était l'égarement des meilleurs patriotes, qu'au sujet de cet ordre de raser Lyon, mesure qui allait combler de joie l'Angleterre et aussi funeste au commerce de France que la prise de Toulon, Couthon qui est pourtant un excellent citoyen et un homme de sens, commençait ainsi une de ses lettres insérée au Bulletin : « Citoyens collègues, nous « vous avions prévenus dans toutes vos mesures; « mais comment se fait-il que la plus sage nous ait « échappé, celle de détruire la ville jusque dans ses « fondements. »
Quel esprit de vertige s'était donc emparé de nos
meilleures têtes, quand Collot-d'Herbois nous écrivait un mois après : « On a déjà osé provoquer Tindul- « gence pour un individu, on la provoquera bientôt « pour toute une ville. On n'a pas encore osé jusce qu'ici demander le rapport de votre décret sur « l'anéantissement de la ville de Lyon, mais on n'a « presque rien fait jusqu'ici pour l'exécuter, les dé- « montions sont trop lentes; il faut des moyens plus « rapides à l'impatience républicaine. A la place du « marteau qui démolit pierre à pierre, ne pourrait-on « pas employer la poudre pour faire sauter les rues « en masse. » Est-ce le bon père Gérard qui parle ainsi, et quelle est cette impatience de Londres et d'Amsterdam, de voir détruire par nos mains une ville rivale, la plus commerçante, la plus ancienne et Yaïeule de nos cités? Que d'etïorts faisaient les plus grands ministres des Grecs pour approcber leur ville de l'état florissant de Lyon aujourd'hui : « Lesétran- « gers, dit la loi de Solon, qui viendront se fixer à « Athènes avec toute leur famille pour y établir un '( métier ou une fabrique, seront dès cet instant élevés « à la dignité de citoyens. » C'était pour attirer la multitude dans un endroit et y faire naître le commerce que les Grecs instituaient des courses de chevaux et de chars, proposaient des couronnes aux athlètes, aux musiciens, aux poètes, aux peintres, aux acteurs et môme aux prêtresses de Vénus qu'ils RppeldLieni les conservatrices des villes, lorsqu'elles n'en étaient pas devenues le plus grand fléau, comme depuis Christophe Colomb, en Europe, où on peut dire qu'elles exercent une profession inconnue à l'antiquité : le métier de la peste. De même on vit bien à Rome les dictateurs confisquer les villes les plus considérables d'Italie, qu'ils vendaient ta l'encan au profit
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de leurs soldais, comme Sylla, Florence, et Oclave, Mantoue et Crémone, mais ils ne les rasaient pas; s'il leur arrive de réduire Pérouse et Nursie en cendres, du moins la rapidité des flammes ôtait à leur colère Todieux d'une si longue durée que celle de Collot contre Lyon. Quand on lit le rapport de Barère sur ce projet de décret et Tentliousiasme dont la beauté de celte mesure avait saisi le rapporteur du Comité du salut public, on croit entendre N. s'écrier, dans Voltaire :
Bâtir est beau, mais détruire est sublime !
C'est encore sur la motion de Barère que la Convention a rendu contre elle-même ce décret, le plus inconcevable qu'aucun sénat ait jamais rendu, ce décret vraiment suicide, qui permet qu'un de ses membres investi de la confiance de 30,000 citoyens dont il est l'orateur, et qu'il représente dans l'Assemblée nationale, soit conduit en prison sans avoir été entendu, sur le simple ordre de deux comités, et d'après cette belle raison qu'on n'avait point entendu les Brissolins. En vain Danton a fait sentir la difTérence : qu'il s'agissait alors d'une conspiration manifeste, et dont aujourd'Ilui on trouve même l'aveu dans les discours des deux partis, à la rentrée du parlement d'Angleterre ; qu'il y avait six mois que la Convention entendait les accusés tous les jours, et sur le fond même de la question; que nous étions tous témoins de leur fédéralisme; qu'en matière de conspiration, c'était une nécessité de s'assurera l'instant de la personne des conspirateurs; mais que, sur une accusation de faux matériel et de vénalité, il n'était pas besoin de fouler aux pieds les principes et qu'il n'y avait aucun inconvénient à entendre d'Eglantine ; que les Brissotins euxmêmes, dans leur plus violent accès de délire, avaient
respecté dans Marat le caj'aclôre de représentant du peuple, et l'avaient laissé parler deux heures et tant qu'il avait voulu avant de l'envoyer à l'Abbaye. Au milieu de ces raisons décisives, Danton a élé hué par ses collègues. Danton prétend qu'il était sur un mauvais tei'rain. Il n'en est pas moins évident que ce décret est du plus dangereux exemple ; lui seul, il réduirait bientôt l'Assemblée nationale à la condition servile d'un parlement dont on embastillait les membres qui refusaient d'enregistrer les projets de lois, si les membres des comités étaient ambitieux et manquaient de républicanisme.
Déjà le Comité nomme à toutes les places et jusqu'aux comités de la Convention, jusqu'aux commissaires qu'il envoie dans les départements et aux armées. Il a dans ses mains un des plus grands ressorts de la politique, l'espérance, par laquelle le gouvernement attire à lui toutes les ambitions, tous les intérêts. Que lui manque-t-il pour maîtriser ou plutôt pour anéantir la Convention et exercer la plénitude du décemvirat, si ceux des députés qu'il ne peut attirer dans son antichambre en faisant luire à leurs yeux le panache tricolore, récompense de leurs souplesses et de leurs adulations, il peut les contenir par la crainte de les envoyer au Luxembourg, dans le cas où ils viendraient à déplaire? Y a-t-il beaucoup de députés, y a-t-il beaucoup d'hommes tout à fait inaccessibles à l'espérance et càlacrainte? Dans la république même, l'histoire ne compte pas un Calon sur plus d'un million d'hommes. Pour que la liberté pût se maintenir à côté d'un pouvoir si exorbitant, il faudrait que tous les citoyens fussent des Catons, il faudrait que la vertu fût le seul mobile du gouvernement. Mais si la vertu était le seul ressoitdu gouvernement,
si VOUS supposez tous les hommes vertueux, la forme du gouvernement est indilïérente et tous sont également bons. Pourquoi donc y a-l-il des gouvernements détestables et d'autres qui sont bons ? Pourquoi avons-nous en horreur la monarchie et chérissonsnous la république? C'est qu'on suppose avec raison que les hommes n'étant pas tous également vertueux, il faut que la bonté du gouvernement supplée à la vertu, et que l'excellence de la république consiste en cela précisément, qu'elle supplée à la vertu.
Je crois encore ce que je disais dans mon numéro 3, des Révolutions de Brabant, malheur aux rois qui voudraient asservir un peuple insurgée La France ne fut jamais si redoutable que dans la guerre civile. Que l'Europe entière se ligue et je m'écrierai avec Isaac : Venez, Assyriens, et vous serez vaincus! Venez, Mèdes, et vous serez vaincus ! Venez, tous les peupJes, et vous serez vaincus ! Tai toujours compté sur l'énergie nationale et sur l'impétuosilé française doublée par la Révolution, et non sur la tactique et l'habileté des généraux. Parmi les sottises qu'Hébert fait débiter, apparemment pour me mettre au pas, il n'est point de propos plus ridicule que celui qu'il m'a prêté à la tribune des Jacobins, en me faisant dire que, si j'étais allé dîner chez Dillon, c'était pour l'empêcher d'être un prince Eugène et de gagner contre nous des batailles de Malplaquet et de Ramillies. Je n'en persiste pas moins à croire que si nous avions eu à la tête de nos armées des généraux patriotes qui eussent les connaissances militaires de Dillon, la bravoure du républicain français guidée par l'babileté des officiers eût déjà pénétré jusqu'à Madrid et jusqu'aux bouches du Rhin.