N" VIII FRAGMENT
RÉDIGÉ PAR CAMILLE DESMOULINS, DANS SA PRISON DU LUXEMBOURG, ET NON PUBLIÉ ALORS
Vous souvient-il, citoyens et frères, que les tyrans de la féodalité personnifiaient le peuple aujourd'hui souverain sous le nom de Jacques Bonhomme? Eh bien ! sMl m'était permis d'user de cette dénomination presque insultante, je vous dirais aujourd'hui : Jacques Bonhomme, sais-tu où tu vas, ce que tu fais, pour qui tu travailles? Es-tu sûr que ceux sur qui maintenant tu liens les yeux ouverts ont réellement rintention d'achever, de compléter l'œuvre de la liberté? Et cette licence que Je me donnerais ne serait pas sans exemple dans la Bépublique, car le sansculotte Aristophane parlait ainsi jadis au peuple d'Athènes; il lui disait la vérité et le laissait faire. Le sénat, les Jacobins et les Gordelierslui en savaient gré.
1 . Le Credo politique que l'on vient de lire, et le fragment du n" VIII, furent retranchés par Desenne dans l'édition originale, et n'ont été publiés, nous l'avons dit, qu'en 1834 par M, Matlon.
Avons-nous encore de vrais Cordeliers, des sansculottes et désintéressés? N'avons-nous pas plus de masques que de visages à Tordre du jour? et si je les arrachais, ces masques trompeurs, peuple, que dirais-tu? me défendrais-tu? J'ignore si tu le ferais, mais je sais qu'il en serait besoin, et celte seule circonstance devrait montrer le danger et t'en faire connaître l'étendue. J'ai commencé par parler d'Athènes, j'y reviens encore. La renommée de Selon est en honneur : ce fut lui qui donna des lois à cette République florissante, ce ne fut pas lui qui les exécuta; on eut même tort d'en charger son parent, cette seule circonstance donna trop de crédit h son nom. La confiance des sans-culottes alla jusqu'à fournir à Pisistrate le pouvoir de les asservir en maître : ce fut un crime de lèse-majesté que d'avoir conspiré contre sa vie, et dès lors il fut tout à fait un tyran. Il en sera ainsi toutes les fois que conspirer contre un homme ce sera conspirer contre la République; toutes les fois que le peuple sera représenté par des citoyens connaissant assez peu leur mission pour s'attacher aux doctrines, à la réputation d'un seul individu, quelque bon sans-culotte qu'il leur paraisse
Libres! vous voulez l'être : soyez-le donc tout à fait; ne vous contentez pas d'une liberté d'un moment, cherchez aussi quelle sera votre liberté dans l'avenir. Vous avez chassé votre Tarquin, vous avez fait plus: son supplice a efïrayé tous les rois, ces prétendus maîtres du monde qui n'en sont que les tyrans et les spoliateurs. Mais pourquoi le pouvoir de Brutus dure-t-il plus d'une année? Pourquoi pendant trois jours entiers un homme, deux hommes, trois hommes peuvent-ils dislribuei- des grades, des faveurs et des
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grâces? Pourquoi est-ce à eux qu'on en doU la conservation et non à la République?
Rome voulut dix législaleurs : ils pensaient n'être élus que pour un temps, ils restèrent bons sansculottes; une première prolongation leur donna l'espoir d'une souveraineté durable, ils devinrent tyrans.
Camille exilé par la voix publique, ne se voyant aucun partisan, fait en partant des vœux pour une ingrate patrie; Coriolan y laisse des amis qui ont osé le défendre. On a souffert qu'un parti dans l'État s'élevât en sa faveur, et il amène contre Rome les ennemis de sa gloire naissante.
La puissance d'un dictateur était bornée à six mois. Quiconque après avoir rempli sa mission aurait exercé un jour de plus celte autorité suprême eût été accusé par tous les bons Jacobins de Rome. Après avoir élé six fois consul, un aristocrate est élevé à ce rang suprême; il croit pouvoir le conserver suivant la loi, mais contre l'usage; de ce premier empiétement au titre de dictateur perpétuel il n'y a qu'un pas, et s'il dédaigna de se maintenir tyran lui-môme, le dictateur perpétuel rendit la route facile aux ancêtres des Caligula et des Néron.
Que devait faire la Convention? tînir l'affaire; donner une constitution à la France? Tout cela n'est-il pas déjà fait? Que l'on proclame donc cette constitution et que tout le monde s'y soumette! Si c'est la majorité de l'Assemblée qui veut retenir les pouvoirs, faisons encore une révolution contre la majorité de l'Assemblée \