‹ ŒuvresChapitre 4 sur 64 · SÉANTE AL\ JACOBINS, A PARIS · texte numérisé non relu

SÉANTE AL\ JACOBINS, A PARIS

DISCOURS

SOTiBLE, aV CO.NSEIL GÉnÉIUL DE LA COMMOB

DANS LA SÉANCE DU 24 JL'ILLET, l'aN IV DE LA LIBERTÉ SUR LA SITUATION DE LA CAPITALE

iMPniMÉ TAU OnDRE DB LA SOCIÉTÉ

C'est le Conseil commun de la ville de Londres, le Conseil général de la commune qui a fait, autant et plus que le Parlement, la plupart des révolutions et contre-révolutions d'Angleterre où le maire de Londres a toujours joué le principal rôle. C'est de vous aussi, Messieurs, après l'Assemblée nationale, qu'il dépend le plus de sauver Paris.

De tout temps la politique a senti qu'une ville immense était bien dangereuse au despotisme. On connaît la réponse du czar Pierre au Régent, qui lui demandait s'il n'admirait pas la grandeur de Paris : Si f avais une grande ville, mon premier soin serait de la rendre plus petite de moitié. Les rois n'ont pas abattu la moitié de Paris; mais, pour diminuer le danger

42 ŒUVUK^ liK CAMir.LK DKSMOIJLIN?.

(riinc si grande populalioii, ils oui eu recours à un moyen fort adroit, qui a été do lier la forliine publique à la prospérité et à la tranquiililé du lyi-in. (l'est une profonde politi(iue : autant que les besoins du luxe et les dépenses effrénées de la cour qui a inventé ces emprunts multipliés et infinis par l'avantage desquels allécbant également la richesse et la pauvreté, le maître et le domestique, la jeunesse oisive et la vieillesse invalide, les despotes ont eu l'art d'hypothéquer la fortune publique sur leur propre conservation, et, en se faisant de tous les citoyens autant de créanciers, les ont mis dans la nécessité de soutenir le crédit de leur débiteur pour n'être pas ruinés ensemble. C'est ainsi que, de nos jours, nous avons vu Potemkin se maintenir toute sa vie dans un crédit inébranlable e^ se frayer un chemin au trône de la Chersonèse, parce qu'il avait eu l'art d'emprunter de l'argent aux trois quarts de la Russie. C'est ainsi que Jules César, dit Plutarque, voulant être un grand pontife, imagina d'emprunter de tous côtés des sommes énormes, ce qui lui acquit tous les suffrages : des pauvres, parce qu'il les avait achetés; des riches, parce qu'ils avaient peur de n'être jamais payés. Aussi, disait-il à sa mère le jour de l'élection : « Ce soir vous me verrez grand pontife ou banqueroutier. » C'est ainsi que, lorsqu'il a été question d'envoyer à Orléans M. Lafayette, il fallait voir à la porte de l'Assemblée nationale, comment la frayeur avait décomposé le visage d'un certain notaire, qui, tout glorieux d'avoir donné la main à madame Lafayette, à une bénédiction de drapeaux, n'avait pu refuser depuis aucune somme, tant forte fût-elle, que le héros des deux mondes lui avait demandée, et qui tremblait d'être ruiné. C'était une chose curieuse de voir comment le notaire Brichard

s'intéressait au général, son tléliitoui', comme il s'écriait :

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire.

C'est là aussi, n'en doutons point, ce qui a si fort infecté Paris de royalisme. La division de la France en quatre-vingt-trois départements et une Constitution dont les bases sont toutes républicaines, laissant entrevoir dans le lointain une confédération possible des départements entre eux, un démembrement possible-de l'empire; et ces grands dessécbemenls de l'impôt, n'ont pu qu'alarmer une capitale toute peuplée de rentiers qui n'existent que par l'impôt, et de détailleurs dont le commerce ne peut se soutenir qu'autant que Paris reste le centre de tous les arts, le rendez-vous de tous les riches, et la capitale de l'empire; et comme ils n'ont vu d'autre ciment politique entre les quatre-vingt-trois départements ,que la royauté, tous les riches, tous les boutiquiers ont cru qu'ils devaient s'appliquer à fortifier ce lien, afin de resserrer plus étroitement toutes les parties de la monarchie, et que cette indissolubilité garantît leur fortune.

Voilà comment les riches, les marchands, les rentiers, qui, par tous pays, ne sont ni patriotes ni aristocrates, mais seulement propriétaires, boutiquiers, rentiers, après avoir fait en 1789 la Révolution avec le peuple contre le roi, pour se soustraire à la banqueroute et au brigandage de la cour, voudraient faire aujourd'hui la contre-révolution avec le roi contre le peuple pour échapper h un pillage imaginaire des sans-culottes. On les a si fort épouvantés de la chimère d'une loi agraire, on leur a tant parlé des Jacobins comme de brigands, que les notaires de Paris

oiU plus peui- (l(\s clubs; que dos Huliins et dos Tyroliens.

C'est à ces riches, à ces marchands et ù ces renliei's que je vais d'abord exposer en deux mots la situation de la capitale, parler le langage de leur intérêt et de leurs passions, et leur faire concevoir, à la place de leurs frayeurs ridicules, les véritables dangers de Paris et de leurs propriétés. Ils verront que, par les mêmes mesures dont ils se sont avisés pour prévenir la perte de leur fortune, dans la dissolution de l'empire, ils n'ont fait que rendre cette perte et cette dissolution inévitables, et que Paris n'a pas quinze jours à délibérer s'il veut se sauver d'une ruine entière.

Il était facile à la capitale, comme je l'ai montré il y a quatre ans, de s'élever par la Constitution française, par l'admiration de nos lois et leur adoption, à ce même degré de splendeur et de prospérité où se sont élevées quelques villes anciennes, par la navigation, le commerce et les conquêtes. Oui, messieurs, aujourd'hui les richesses descendraient au sein de Paris, non pas seulement des sources du Var et de la Sambre, mais de l'Elbe et du Tage ; richesses d'autant plus honorables pour la capitale qu'elles ne lui parviendraient pas mêlées du sang des peuples qu'elle eût dominés par la législation, par la philosophie et l'aristocratie des lumières et des bienfaits qu'elle eût procurés au monde. Rappelez-vous les beaux jours de Rome et de Carthage, de Tyret d'Athènes : tel serait l'état florissant de la capitale, si on n'eût pas repoussé, il y a deux ans, l'alliance des Relges et des Liégeois; si les patriotes ne s'étaient pas laissé jeler sans cesse, depuis trois ans, par des guides perfides ou aveugles, dans des routes plus fausses les unes que les autres; si on n'eût pas négligé nos discours, qu'on

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appelait incendiaires, et que les événements ont prouvé n'être tous que prophétiques; si on n'eût pas pris soin de ditïamer nolic Constitution chez Tétranger, par le désastre de nos colonies, par les llammes de Courtray, par la loi martiale et par nos discordes, en faisant de notre alliance et de nos conquêtes une calamité pour les Avignonnais et les Belges, et en chargeant les patriotes de l'exécration de tous les crimes du Pouvoir exécutif et des conspirateurs adroits qui les commettaient à dessein et exprès, pour le plaisir de les imputer au peuple.

Quatre ans de trahison ont hien changé la face des alfaires du parti de la liberté. Cependant, naguère, les politiques du conseil des despotes sentaient bien encore combien il serait difficile de nous remettre sous le joug; ils sentaient bien qu'une nation, qui venait de ressusciter aux droits de Tliomme et de se rajeunir au premier âge des sociétés politiques, ne \ieillirait pas ainsi tout à coup de quatre mille ans. Aussi, c'est en vain que les émigrés des Tuileries et même les nobles de l'Assemblée constituante, désespérés de ce que la prise de la Bastille les avait forcés, dans le passage de l'ancien régime au nouveau, de faire une enjambée sur la Chambre haute, et de proclamer l'égalité, ne cessaient d'appeler les tyrans de l'Europe. Ceux qui ont des nouvelles sûres de Coblentz savent quelle désolation s'y peignait, il y a quatre mois, dans l'allongement de tous les visages. Les prières, les supplications de nos aristocrates du dedans et du dehors n'avaient pu déterminer les puissances à commencer une guerre contre le peuple français. Il est notoire que les émigrés allaient périr de misère, qu'ils étaient furieux de se voir ainsi abandonnés, qu'ils ne voyaient de ressouices que de venir

i» ŒCVUES DE CAMILLE DES.MOULINS.

clieiclier hi inorl en (l(''.sos[iéiTS au milieu de nos butleries, quand Jiutre Pouvoir exécutif aussi adroit (|U(' l)ei'Iide, afin de forcer les tyrans à venir au secours de ses frères et des émigrés, nous a fait déclarer la guerre au roi de Hongrie. J'en atteste ici Topinion, pour lu guerre olïensive, du général Lafayette, lui qui, lorsqu'il l'a .eu fait déclarer, n'a jamais voulu seulement mettre le pied sur le territoire autrichien ; du moins est-il prouvé par les dépositions du comité des Belges et les dénonciations de Ratteau, qu'il n'a tenu qu'à lui de prendre Namuret de s'emparer de tout le Brabanl, et que la maison d'Autriche vient de devoir une seconde fois à ce traître la conservation et l'asservissement des Pays-Bas.

Afin de déterminer encore plus les rois à renouer leur projet de ligue qui était abandonné depuis le 21 juin 1791, voici les illusions chimériques dont le Comité Autrichien a bercé les despotes, dont Louis XVI s'est repu, dont sa Cour des Feuillants a cherché à nous endormir, et dont elle s'est endormie elle-même. Voici ce qu'ils ont dit aux rois de Hongrie et de Prusse, et ce ne sont point ici de vaines conjectures; les faits parlent, et je suis aussi certain do ce que j'avance que si j'avais assisté au traité secret des despotes. Voici ce qui a d'abord été convenu :

« Vous déploierez sur les bords du Rhin le plus de forces que vous pourrez, afin que la terreur de vos armes et la disproportion des armées françaises que vous aurez en tête dispose à écouter les propositions d'accommodement. En même temps vous ferez à la France les propositions les plus séduisantes, comme, de verser un milliard en numéraire dans son trésor plein de papier et d'ensevelir tout le passé dans une amnistie. Vous ne demanderez pas d'abord de châtier

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la liberlé, mais de la circonscrire légèrement. Les rentiers seront éblouis des espèces sonnantes; les Feuillants seront ébahis de tant de modération ; les sots croiront aux promesses des rois; les pouvoirs constitués seront vendus; le peuple sera lassé d'une Révolution où il n'a vu qu'un déplacement de l'aristocratie et un déménagement de l'orgueil des donjons dans les boutiques, d'une Révolution qui n'en a pas été une pour le peuple qui Ta faite, et où, lorsque auparavant il était nul dans l'Étal et couché sur le lit (le pierre de l'indigence, les prétendus médecins du peuple n'ont fait que le retourner d'un autre côté, sur les mêmes cailloux, et le retrancher également du corps social. Dans cette disposition des esprits, la coalition innée du despotisme et de l'aristocratie ne rencontrera d'obstacles que dans les Jacobins. Mais alors le manifeste ne déclare la guerre qu'aux seuls Jacobins. On ne tue, on ne pille qu'eux. On ne pend que les municipaux, comme à Quiévrain, à Orchies. On ne fusille que les gardes nationaux sur lesquels seuls le feu de l'ennemi est toujours tombé dans toutes les rencontres. C'est ici une guerre du peuple français contre les rois, et le peuple français a un roi pour chef suprême de ses armées. C'est une guerre des plébéiens contre les patriciens, et les armées plébéiennes ne sont commandées que par des patriciens. Les papistes fanatiques se révoltent dans la Bretagne, le Vivarais et le Languedoc. Les commandants de places en Alsace, en Flandre, en Lorraine et en Picardie ouvrent leurs portes. Le roi et les ministres, les généraux et les états-majors; les robins, prêtres et juges trahissent. Les aristocrates, royalistes et Feuillants vont au-devant des Autrichiens. Le désarmement successif s'opère dans les quarante-huit mille municipa-

4H iKUVRES lîR CAMir,r,R DRSMOULINS.

litc'S, depuis les souires de l'Oise jusqu'aux houclies du Rliône; el dans la cause de Louis \VI, liioiiiplic la cause commune de tous les rois. »

C'est sur ces assurances qui les y attiraient depuis longtemps et d'après la déclaration de giieri-e qui les y a forcés que se sont avancées contre nous les armées combinées des rois. Il n'est personne qui ne sente que toutes ces mesures, concertées entre les ennemis du dedans et ceux du dehors, sont déjà rompues par le fait en mille manières. Les adresses qui pleuvent de toutes parts à l'Assemblée nationale, l'aftluence des fédérés, l'attitude du peuple français, je dirai presque l'afliliation aux Jacobins de la nation tout entière; la désertion des généraux traîtres; les démissions des directoires conspirateurs; la discussion, si on décrétera Lafayette, discussion qui, par cela seul qu'elle est ouverte dans l'Assemblée nationale, prouve qu'il a perdu la confiance de la nation et de l'armée, qu'il ne peut plus servir la coalition des despotes, et qu'il ne lui reste plus que la retraite de Goblentz, ces Invalides de nos généraux et de nos ministres conspirateurs, et où déjà madame Lafayette, sa fille et son fils Font précédé et l'attendent; enfin, l'impression profonde que vous avez faite bier par la solennité de la proclamation (car quel est le citoyen qui n'a pas été ému? quel est le cœur français qui n'a pas tressailli des dangers de la patrie?); le grand nombre d'enrôlements qui seront mille fois plus nombreux encore quand nous n'aurons plus de traîtres pour généraux; tout démontre aux tyrans la fausseté des calculs du despotisme et de l'aristocratie coalisés.

Mais quoi! les rois de Prusse et l'empereur l'ebrousseront-ils chemin , après avoir épuisé leurs Étals d'hommes et d'argent? Retourneront-ils à Vienne et

DISCOURS DIVERS, id

à Berlin, monlrer à leurs peuples asservis, p;u' l'exemple d'un aruiemenl si iniitilo et si dispendieux, qu'il ne lient qu'à eux d'en faire autant que les Fi-ançais, et que la ligue de tous les rois ne peut rien contre un seul peuple qui veut êlre libre? La supposition est absurde. Ils vont donc pousser leur pointe; et comme leur traité secret avec Louis XVI et sa cour de Feuillants sera rompu parrinexôculion en mille manières, les rois de Hongrie et de Prusse profileront, pour leur compte, de la trahison de nos chefs, s'indemniseront à qui mieux mieux des frais de la guerre, et pousseront leurs conquêtes, facilitées et préparées par la perfidie des généraux et commandants, par les mauvaises dispositions du pouvoir exécutif, et par la supériorité du nombre. Aussi bien, qu'importe h ces nobles, à ces prêtres, le démembrement de la France, pourvu que la dîme, pourvu que le fief ne soient pas démembrés? N'enlendons-nous pas tous les jours dans les sociétés, dans les spectacles, dans les journaux ce vœu impie : Que r Etrange?^ l'emporte, et plutôt les Autrichiens que les Jacobins/ C'est-à-dire, en d'autres termes, plutôt les tyrans que la liberté I Vœu exécrable, et dont la seule émission mérite la mort et l'eût donnée sur-le-champ dans Rome, dans Athènes et chez tout autre peuple que nous, en qui souffrir, depuis quatre ans, des propos et des écrits si criminels n'est pas clémence, mais démence \ si nous voulons, je ne dis pas être libres, mais n'être pas décimés. Il est donc évident que les étrangers, appelés à grands cris par une partie de la nation, vont pénétrer en Flandre, en Lorraine, en Alsace, en Picardie; et dans

1. Toujours les jeux de mots ! Camille n'en proposera pas moins, un jour, et il fera bien, un Comité de rlémence. (J. C) II. 5

r,0 ŒUVRKS DR CA.MH.LK DESMOULINS.

Irois mois, voilà IVinpirc démembré à demi de toute l.i partie du nord.

C'est à ce momeiil, el dès les premiers progrès des armes autrichiennes, que la position de Paris devient tout à coup critique et désespérante. C'est h ce moment où le Nord commence à devenir le butin des Prussiens et des Autrichiens, qu'il va s'élever de toutes parts un cri général contre Paris. Voici les discours que tous les départements ne manqueront pas de nous adresser, et qu'ils auront droit de nous adresser : « C'est vous, diront-ils, aveugles Parisiens, ce sont vos boutiquiers, vos épauletiers, vos rentiers, qui sont coupables de tous les maux qui désolent la France ; c'est vous qui, en élevant jusqu'aux nues la réputation de patriotisme des plus grands ennemis de la patrie; vous qui, en décernant des fêtes funèbres à des parricides, des couronnes civiques à Bouille, des statues à vos Arnold, n'avez cessé d'égarer l'opinion publique et de détourner la confiance de dessus les vrais amis du peuple; c'est vous qui, encensant les plus méprisables idoles, avez rempli l'Assemblée nationale, les états-majors, les directoires, les tribunaux et l'ancienne municipalité d'intrigues et d'alliés de Coblenlz; c'est vous qui avez souffert et protégé au milieu de vous ces nombreux volcans de poisons, toutes ces presses contre-révolutionnaires qui ont vomi sur la France, l'Ami du Roi, la Gazette de Paris, la Gazette universelle, GauUhier, Royou,Fontenai, et tant d'autres qui ont infecté les villes et les campagnes, qui n'ont cessé de diffamer la Révolution aux yeux de l'Europe, et de représenter les patriotes dignes de mille morts. Quelle nation, quelle ville insensée souffrit jamais, au milieu de son sein, que des conspirateurs, pendant quatre ans, invitassent tous les jours les

ennemis à venir l;i décliirer? C'est vous qui, en même temps, avez calomnié, persécute, décrété tous les meilleurs citoyens, ceux dont les événements justitient aujourd'hui toutes les prédictions; c'est vous qui avez forcé à fuir de souterrain en souterrain ceux qui vous ont dit le plus de vérités; c'est vous qui donniez des sentinelles à Royou, à Gaultliier pour protéger la circulation de leur feuille ennemie de la nation, jîendant que vous assiégiez Marat : encore étaient-ce les beaux jours de patriotisme dans Paris, car alors il fallait de l'artillerie pour arrêter un simple journaliste, et depuis, un juge de paix a été assez hardi conspirateur poui- décerner des mandats d'arrêt contre trois députés, et il n'a pas été précipité sur-le-champ de la roche tarpéienne pour cet attentat contrôla personne sacrée des tribuns du peuple ! Vos juges de paix n'ont cessé de traîner en prison les meilleurs citoyens. Vous avez protégé tous les députés conspirateurs, depuis Maury jusqu'à Jouneau. C'est vous, Parisiens ennemis, qui, pendant quatre ans, avez souffert que le temple de la liberté fût profané par quatre cents esclaves révoltés contre elle, que le Sénat du peuple français fût souillé par quatre cents sénateurs autrichiens. Si vous n'avez pu empêcher le peuple de prendre la Bastille, vous avez osé l'empêcher de prendre Vincennes; vous avez chargé de fers les mains généreuses et patriotiques qui le démolissaient. C'est vous seuls, dans tout l'empire, qui avez osé assassiner au Champ de 3Iars des citoyens paisibles qui usaient d'un droit constitutionnel, du droit sacré de pétition. Sans vous, sans votre cheval blanc, votre état-major, vos épaulettes, vos boutiquiers, votre loi martiale, vos Feuillants, votre Sainte-Chapelle, vos spectacles, vos journaux, vos juges de paix, votre tribunal du

sixième anoiidissemenl, votre ancienne municipalilé, votre direcloii'C, il y a trois ans que la liberté serait affermie et que l'État serait florissant, calme et le modèle de tous les gouvernements. Jamais les rois de Hongrie et de Prusse n'auraient approché de cette terre fortunée et libre; les tyrans auraient fui devant la face de la liberté, comme les brigands devant la justice; c'est vous, c'est vous seuls qui, parla contagion de votre exemple, ne vous êtes appliqués qu'à dépraver l'opinion, refroidir le patriotisme, assassiner la liberté par des poisons lents, et ouvrir au despote d'Autriche le chemin de Paris. Soyez esclaves, soyez Autrichiens, si vous voulez; nous mourrons Français et libres. Nous voulons la concorde des amis et des frères; vos rentiers veulent la tranquillité des esclaves. Eux seuls ont fait reculer la Révolution et ont amené l'empire à cet état de bouleversement et de décomposition. Nous sommes las d'alimenter de nos tributs ces auxiliaires de l'Autriche; nous n'avons pas trop de notre impôt pour défendre notre territoire, et nous nous séparons de la métropole liberticide. ))

Ainsi, abandonné du Nord, alors démembré par la coalition des despotes et du midi, démembré par la confédération des patriotes, que deviendra Paris, qui n'existe que par l'impôt, quand tous ces canaux qui lui apportaient le tribut des richesses méridionales seront coupés avec le pont de la Loire? Que deviendrez-vous, riches contre-révolutionnaires? Votre douleur d'être i-uinés ne seia pas même tempérée par le bonheur d'être Autrichiens, d'être esclaves. Il se lèvera du milieu de vous quatre ou cinq cent mille hommes qui, quand même l'armée ennemie se serait avancée jusqu'à nos portes, la repousseront,

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l'extermineront malgré vous. Ciaigncz alors que, dans la désorganisation générale, ce ne soit vous qui, par vos bévues politiques, n'ayez forcé les quatrevingt-trois dL*partements à cet état de république et de confédération dont vous avez tant de peur et qui vous serait si funeste. Craignez, dans Paris, abandonné de la nation, la solitude de Versailles abandonné à la Cour. Craignez, orgueilleux propriétaires, aristocrates boutiquiers, que tous ces citoyens passifs, dont vous n'avez pas même fait un Tiers-État, dont la Révolution a ainsi empiré le sort, loin de l'améliorer, et qui vous auront alors alTranchis des Autrichiens, avec le fardeau de la guerre, ne vous imposent le fardeau, pour vous plus insupportable, de l'égalité des droits. Craignez une égalité encore plus effrayante, une égalité de misère. L'isolement, la dépopulation, la banqueroute, et, ce qui serait pour vous le dernier des malheurs, la république de Paris, tels sont, riches aveugles, les maux auxquels vous n'avez pas encore un mois à chercher le remède. Si vous voulez les éviter, je vais vous indiquer ce remède. Puissent mes concitoyens croire enfin à mes discours dans cette tribune, plus qu'ils n'ont fait à mes écrits, dont les prédictions n'ont toujours été que trop véritables.

Vous voyez que les ennemis vont entrer ou entrent en ce moment le fer et la flamme à la main; que l'Assemblée nationale, après tant de serments de maintenir la Constitution, ne peut accepler d'autres articles de capitulation que les articles de la Constitution, sans se déshonorer en pure perte; car, les deux tiers de l'armée, les sans-culottes, les femmes, les enfants, sauraient bien la maintenir malgré l'Assemblée, et chasser des représentants indignes, aux termes

54 ŒUVMKS Dli CAMILLE DKSMOULINS.

intMiics de la Constitution, dont lo dépôt et l'inviolu- Jjilité est confiée à la garde de la nation entière. Vous voyez donc que toute capitulation est impossible, que quand l'Assemblée nationale Taccepterait, (juand tous les ci-devant nobles, les riches, les Feuillants, quand tout le consistoire et le conseil général de la commune racceptciaicnt, vous n'auriez fait que faire de Paris une proie immense entre les Autrichiens et les Français ; puisque trois cent mille hommes se lèveraient dans cette seule capitale, qui défendraient le territoire de la Constitution, et qui, ne pouvant faire la guerre avec vos bras, la feraient avec vos biens, avec vos hôtels, avec vos richesses: et je n'appelle point la foudre sur mon toit. Moi aussi j'ai des propriétés: je ne m'écrie point: Que Paris périsse; mais je le dis avec trop de certitude : Paris périra plutôt que la liberté; et c'est ici qu'il faut vous dire la vérité tout entière. Quand môme les trois cent mille Jacobins de la capitale, quand même nos cinq millions de fédérés patriotes seraient exterminés, ne craignez-vous pas qu'il s'en échappe toujours assez pour réduire Paris en cendres comme Saiionte, plutôt que de le rendre aux Autrichiens et au despotisme !

Que vous reste-t-il donc à faire? 0 riches aveugles! Ce qu'il faut faire? Puisque vous ne pouvez transiger sans nous avec l'ennemi, il faut le vaincre avec nous. Votre intérêt majeur, votre intérêt unique, c'est que Paris reste la capitale, c'est que la France soit indivisible, c'est d'éviter que vous supportiez seuls les frais d'une guerre, dont le poids sera léger, partagé avec les quatre-vingt-trois départements. Oui, ma patrie peut encore redevenir florissante. Paris- peut encore éclipser Londres et être la reine des cités, et l'entrepôt des lumières, des lois cl de la sagesse humaine, que

les peuples \ienili'ûiU y puiser, il ne lient qu'à vous, messieurs, d'y faire refleurir, avec la liberté, les arts, le commerce et aflluer les nations. Mais le danger est imminent. Vingt millions de F'rancais déterminés à vivre libres ou mourir se lassent de l'aveuglement des Parisiens, qui compromet la sûreté de la patrie et la liberté du monde. Quelle trahison vous fera tomber les écailles des yeux, si ce n'est pas l'infâme action du général Jarry, incendiant Courtray, pour rendre la nation exécrable à ses alliés les Belges? Quand courrez-vous aux armes? Quand renverserez-vous ce buste qui choque les yeux, et souille la maison commune, si ce n'est pas lorsque Luckner vous déclare que Catilina a voulu marcher contre Paris avec son armée?

Vous voyez que le pouvoir exécutif vous trahit. Ce qu'il faut faire? Ce qu'a fait le parlement d'Angleterre, quand il a vu que le pouvoir exécutif le trahissait.

Lorsqu'en 1643, les Anglais, voyant bien que, s'ils n'opposaient enhn une digue, leurs libertés allaient être submergées par l'action continue du pouvoir exécutif et de la liste civile, Londres se leva tout entière et prit les armes. Charles Prêtant aussi, par la Constitution, le chef suprême de l'armée, leur Parlement se trouva clans la même position qu'aujourd'hui l'Assemblée nationale. Il était incontestable que, par la grande charte, au roi appartenait le droit de nommer les généraux. Celui-ci s'appuyait de la Constitution, et usant du droit constitutionnel, empoisonnait l'armée d'officiers les plus ennemis du peuple. Cela flt, pendant deux mois, des débats infinis dans les deux chambres; mais enfin le maire, le conseil de la commune de la ville de Londres, firent une adresse au Parlement, où ils soutenaient, comme la Chambre des

Ô6 ŒUVUliS DE CAMILLIC DKSMuUI.lNS.

Communes, que le salut du peuple était la suprême loi; que, par les lois, le roi était bien revêtu du pouvoir de régler la milice; mais que, s'il y avait des soupçons bien fondés que le roi voulût se servir des milices contre la liberté, c'élait au Parlement à sauver le peuple; et les apprentis de Londres appuyèrent si bien l'adresse, que le bill passa; en conséquence, les Communes tirent indirectement ce qu'elles ne pouvaient faire directement par la Constitution. La Constitution autorisait le roi à nommer les commandants, et il avait nommé le cbevalier dePennington, amiral. Les Communes écrivirent au roi qu'elles ne pouvaient prendre aucune confiance dans cet olTicier, et la flotte appuya ce vote si efficacement, que le roi fut obligé de nommer le comte de Warwick. Le roi avait nommé le colonel Lunsford, lieutenant de la cour. Les Communes ne pouvaient s'y opposer; mais elles votèrent que Lunsford n'était pas propre à cet emploi. Et autant le roi, usant de son droit constitutionnel, nommait d'officiers et de minisires, autant le Parlement en rejetait, usant aussi de son droit constitutionnel, répondant au message du roi, que ceux qu'il avait nommés n'avaient point la confiance de la nation.

De même, Cbarles l", en sa qualité de chef suprême de l'armée, voulant se réserver un corps de troupes au besoin, avait prêté au roi de France rarmée d'Irlande. Cela était autorisé par la Constitution. Les deux Chambres ne pouvaient s'y opposer. Mais que firent-elles! Elles publièrent une déclaration , que quiconque servirait à transporter les troupes irlandaises dans un pays étranger serait regardé comme ennemi de l'État, et dès lors le roi ne put trouver un seul maître de navire qui voulût s'exposer à être en-

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voyé à la liaiile cour nationale, comme criminel de lèse-nalion, pour avoir transporté les troupes. C'est ainsi que le Parlement rompit les mesures de despotisme, en trouvant toujours dans la Constitution des moyens indirects de défendre la Constitution. Et c'est ainsi que l'Assemblée nationale, si elle le voulait, saurait manier la Constitution pour la liberté aussi babilement que le pouvoir exécutif sait la manier contre elle.

C'est ainsi encore que le Parlement anglais de 1686, voyant bien que tout le mal venait de la liste civile, et que cette liste civile même n'eût pu suffire à corrompre tous les jurés et tant de pouvoirs constitués, si le roi n'eût pas fait des emprunts, vota que quiconque prêterait ou ferait prêter de l'argent au roi, quiconque achèterait des bois ou domaines du roi, serait réputé ennemi de l'État, et envoyé à la Tour.

C'est ainsi que tout ce qui n'est point défendu par la loi étant permis par la loi, il serait bien facile à l'Assemblée nationale, si elle le voulait, de sauver la Constitution. Et si elle ne le veut pas, c'est à nous de le faire.

Ainsi la Constitution ne défend pas de déclarer les troupes de ligne gardes nationales, et cette mesure seule empêcherait la division que l'ennemi veut jeter dans l'armée, en ne faisant feu que sur les gardes nationales, et en donnant, comme vient de le faire le duc de Brunswick, l'habit de garde nationale aux bourreaux de l'armée prussienne. El qu'on ne dise pas que c'est s'y prendi-e trop lard, lorsque l'armée est en présence de l'ennemi. C'est en présence de l'ennemi, c'est la veille ou le lendemain des batailles que le soldat ferait d'excellents choix. C'est toujours dans les dangers qu'on a nommé les Miltiadc et les plus

.j3 ŒUVUES DK CAMILLIC UKSMUULINS.

digues chefs; d'ailleurs rien irempècherail d'ajourner les nominations après la bataille. Los anciens officiels comniandeiaienl provisoirenieuL Mais quel puissant moyen d'émulation, quel aiguillon aux uns pour ne pas descendre, aux autres pour mériter de monter! Comme l'armée serait ravie d'être investie de ce droit d'hommes libres, de soldats citoyens, de nommer leurs centurions! comme elle se serait purgée en huit jours de ses aristocrates M

Lorsque le roi emprunte de tous côtés des sommes énormes pour supplément de sa liste civile, insufïisante pour acheter tant de pouvoirs constitués, et entretenir Coblentz depuis quatre ans, la Constitution ne défend pas à l'Assemblée nationale, à l'exemple du parlement d'Angleterre, en 1686, de déclarer ennemi de la liberté quiconque prêtera de l'argent au roi.

Ainsi la Constitution ne défendait pas à l'Assemblée nationale, au lieu de donner des passe-ports à tous ceux qui veulent sortir de F'rance, de déclarer, à l'exemple des Anglais, ennemis de la patrie les conducteurs des navires et des voitures qui serviraient ù les transporter, eux ou leurs etïels. Aussi la Constitution ne lui défend pas, à l'exemple de la Suisse, dans le danger de la patrie, de rappeler tous les membres du corps politique à la défense de l'État, et de déclarer tous leurs biens saisis et confisqués au trésor public, par le seul fait de leur absence et de leur refus d'un service personnel.

Ainsi la Constitution, qui n'a rien statué sur la

1. Illusion dangereuse, est-il besoin de le faire remarfjuer? Il n'en est pas moins vrai que les armées ne \alent ((ue si on sait casser ou leaiplacer à temps un chef incapable. Vovcz Sluinuielz après Gravelollc [J. C.)

démence du roi, n'a pas prétendu que le pouvoir exécutif, malade d'esprit, continuât de tenir les rênes. Elle ne défend pas de les lui retirer.' Or, il est facile de prouver la démence du roi de la Constitution, par mille faits. Je ne voudrais qu'un seul pour l'établir. Par exemple, tout le monde conviendra qu'un général soit en démence ou traître, pour soulever ses. alliés contre son armée, en brûlant leurs villes. Or, le roi des Français a souffert que le général Jarry rendît les Français exécrables aux Belges, en brûlant Courtray, et en faisant à cette ville alliée et amie tout le mal qu'elle aurait pu soulfrir de ses plus cruels ennemis. Y a-t-il démence ou trahison plus palpable? Louis XVT doit être, si c'est démence, suspendu; si c'est trahison, déchu. Je pourrais citer mille traits pareils. Y a-t-il démence plus manifeste que d'être le roi de la Constitution et d'avoir nommé tant d'officiers et de généraux qui ont passé et qui passent tous les jours dans le camp des ennemis de la Constitution?

Y a-t-il démence plus manifeste que d'être le roi de la Constitution et de faire renvoyer des ministres qui faisaient marcher la Constitution? Qu'est-ce aujourd'hui, que la nomination au ministère dans les mains du roi, sinon, pour me servir de l'expression de M. Manuel, une distribution de prix d'aristocratie?

Y a-t-il une démence plus manifeste que de renvoyer un ministre pour avoir proposé un camp de vingt mille hommes à Soissons, et le lendemain de venir proposer soi-même un camp de trente-trois mille hommes cà. Soissons?

Le comte de Schatzbuiy disait très- bien au Parlement : « L'esclavage et le papisme sont deux frères qui se tiennent toujours par la main"; quelquefois l'un entre dans un pays le premier, quelquefois Tau-

6(t ŒUVRES DR CAMILLE DESMOL'LINi^.

tre , mais toujours ensenihlc. En Anolclcrrc , les Sluarl ont voulu faire entrer lo papisme le premier, pour préparer la voie au despotisme; en Ecosse, ils ont commencé à introduire le despotisme pour ouvrit* la voie au papisme. » Aussi tous les manifestes, tous les journaux possibles des contre-révolutionnaires, des émigrés et des Prussiens ne parlent que de remettre la France par la force sous les deux jougs politique et religieux. Et lorsque ce sont les prêtres réfraclaires qui, dans les déparlements, à côté du grain de la philosophie et de la liberté, sèment l'ivraie du papisme, de la servitude et de la bêtise; lorsque ce sont ceux qui arrêtent le plus les progrès de la Constitution, y a-t-il plus grande démence dans le roi de la Constitution que d'avoir mis son veto sur le décret de la déportation des prêtres. Rappelez-vous, Messieurs, le fameux bill du parlement pensionnaire, du Parlement de 1665, qui fut appelé Vacte des cinq mille, contre les prêtres patriotes ou presbytériens. Comme c'était le presbytéranisme qui avait fait la Révolution, et que les neuf dixièmes de l'Ecosse, les trois cinquièmes de l'Angleterre étaient presbytériens, il fut dit qu'aucun ministre ou prédicateur presbytérien ne pourrait ni demeurer, ni même aller, excepté sur le grand chemin, à cinq milles de distance d'aucun lieu où il aurait été ministre, s'il n'abjurait ses dogmes politiques et religieux. La rigueur fut bien plus grande en Ecosse, où il fut enjoint, par une proclamation, à aucun ministre presbytérien, à peine d'être traité comme séditieux, de s'éloigner avec leur famille des lieux où ils avaient été ministres, et de n'en pas résider plus près que de vingt milles. C'est par celle déportation que Charles II elle Parlement affermirent la contre-révolution. Et lorsque l'Assemblée natio-

nale a voulu alïermir la Consliliilioii par une mesiiic bien moins rigoureuse, et que le roi de la ConsliUitioii y a mis son veto, il a montré à tout le monde une aliénation totale des facultés intellectuelles, un esprit à rebours, dans le sens de la Constitution, et le conseil commun de la ville de Paris se doit do demander à l'Assemblée qu'il soit suspendu comme insensé, ou décliu comme traître.

La Constitution n'a pas défendu cette interdiction du roi Lear; et si elle l'avait défendue, ce seraient les constituants dont il faudrait déclarer la démence. Or, dans cette suspension du pouvoir exécutif, comme il importe surtout à la ville de Paris de conserver la monarcbie , l'unité des quatre-vingt-trois départements; pour conserver cette indivisibilité du corps politique, je pense que le conseil commun, dans son adresse à l'Assemblée nationale, doit demander qu'il soit nommé deux curateurs à la monarchie, qui, pendant l'interrègne, pour cause de démence, et jusqu'à ce que Louis XVI soit revenu à bon sens, soient véritablement ce qu'on a prétendu qu'était Louis XYI, le tribun du peuple, exerçant le veto sur le Sénat. Je préférerais celte mesure à celle de faire élire par les départements quatre-vingt-trois membres du pouvoir exécutif, qui formeraient le conseil d'État, parce qu'il serait à craindre qu'ils ne fussent aussi mal choisis que les quatre-vingt-trois grands jurés, que ce ne fût quatre-vingt-trois roitelets, et on sait qu'il n'y a point de plus grande tyrannie que celle des petits tyrans; au lieu que si les quatre-vingt-trois départements n'ont h nommer que deux curateurs amovibles o(/ nutum, il me semble que le choix est déjà fait dans l'opinion, et que les quatre années que nous venons de traverser ont assez désigné les deux hommes qui méritent le plus

Vi iiniVUKS DE CA?*!ir,r,K DKf^MOULINS.

iioire conliaiinc, provisoiremonl, ot pendant la tenue (.rune Convention nationale.

Je ne sais quel serait le plus grand malheur pour la cause de la liberté et des patriotes, ou que l'aristocratie et Coblenlz lissent assassiner le roi, ou qu'il n'écliappàt par la l'uitc. Si on l'assassinait, comme je vous l'ai dit, le meurtrier serait lue aussitôt, comme Clément, et on ne manquerait pas de lui trouver dans sa poche une carte de Jacobin (jui y aurait été glissée pour nous charger de l'exécration d'un crime en pure perle; car le roi ne meurt point en France. S'il parlait, c'est tout ce que souhaite Coblentz, ce que le congrès de Mayence attend. Je pense que nous ne pouvons trop veiller sur les jours de Louis XVI, et qu'il faut le conserver au milieu de nous comme la prunelle de notre œil. Ce n'est pas que je n'aie toujours pesé les rois dans la balance de M. Manuel. Mais il n'est pas question ici de la pesanteur spécitl(iue et intrinsèque d'un roi. C'est dans les balances des rois de Prusse et de Hongrie que je pèse Louis XVL Souvenons-nous de la valeur idéale des rois dans la pensée des esclaves, et quelle rançon a racheté Louis IX, le roi Jean et François T""; imitez le conseil commun de la ville de Londres, qui, dès qu'il eut reconnu que Charles I" avait des intelligences avec les papistes d'Irlande, qu'il levait secrètement des troupes contre le Parlement, dès qu'il fut devenu justement suspect de machiner le renversement de la Constitution, s'empara de la personne du prince de Galles, des ducs d'Yorck et de Glocester, et eût également retenu la reine, si elle ne se fût sauvée en France Oui, monsieur le maire, si vous montrez, dans la gravité des circonstances, la vigilance et la fermeté du maire de Londres, Thomas Andreuws; si vous veillez sur la

personne du roi et de sa famille ; si vous le conservez au milieu de nous, par cela seul vous sauvez la capitale et l'empire ; vous vous sauvez vous-même et nous tous ; car, dans la balance des despotes, un roi pèse plus lui seul que vingt-cinq millions de citoyens. Il faut donc que l'Assemblée nationale, après avoir prononcé l'interdiction du roi, pour cause de démence, déclare qu'elle le relient, lui et sa famille, pour otages du salut de la France.

Ce qu'il faut faire encore? Quelqu'un a dit que si les rois se faisaient la guerre, c'est qu'ils ne buvaient jamais epsemble. Et moi je dis: si on ose nous attaquer, c'est qu'il n'y a qu'orgueil, égoïsme et dureté de cœur parmi nous; c'est que le bourgeois méprise l'artisan autant que le noble méprisait le bourgeois; c'est que l'égalité des droits n'est que dans la Constitution, et non point dans l'opinion; c'est que nous, citoyens actifs, nous nous tenons à une distance plus grande de nos frères indigents, que les Romains ne faisaient de leurs esclaves ; car ces sénateurs de Rome, si orgueilleux, qui méprisaient les droits de l'bomme et qui avaient des esclaves, eb bien ! il y avait huit jours dans l'année où ils faisaient asseoir leurs esclaves à table à côté d'eux, où ils changeaient d'habits avec eux, où ils payaient les dettes et les loyers des pauvres. Dans celte Rome, la ville de l'aristocratie par excellence, il y avait au moins huit jours rendus à l'égalité et à l'âge d'or. Et nous, dédaigneux bourgeois, il semble que cette aristocratie, cette inégalité que nous avons bannie de nos lois, se soient réfugiées tout entières dans nos cœurs. Je le répète, si on ose nous attaquer, c'est que nous ne buvons pas ensemble. Eh bien! faisons pour affermir la liberté ce que César, ce que Crassus ont fait pour

(■•lahlir le despotisme. Nous ne pouvons pas Irailer le peuple français comme César, qui traita le peuple romain en vingt-deux mille tables, ou comme Crassus, qui lit un festin au peuple romain, et donna ensuite à chaque citoyen autant de blé qu'il en pouvait manger pendant trois mois. Il semble qu'il n'y ait de patriotisme et de vertu que dans la pauvreté, du moins dans une fortune médiocre. Mais dressons des tables devant nos portes , s'il est vrai que nous croyons à régalité ; traitons du moins un jour nos égaux comme les Romains traitaient leurs esclaves pendant une semaine entière; célébrons notre déliviance du despotisme et de Taristocratie, comme les Juifs célébraient leur délivrance des Pharaon ; mangeons aussi tous ensemble, devant nos portes, le gigot national, ainsi qu'ils mangeaient leur gigot pascal. Viens, respectable artisan, que tes mains, durcies par le travail, ne méprisent pas la mienne, qui n'est fatiguée que d'une plume ; viens, buvons tous ensemble ; embrassons-nous, et les ennemis seront vaincus.

Ce que je propose encore, c'est également l'histoire romaine qui me le fournit. Ceux que nous avons appelés citoyens passifs valent bien les esclaves de Rome. Eh bien ! dans les dangers de la patrie, comme dans la guerre punique, dans la guerre de Marins et de Sylla, Rome donnait le droit de cité aux esclaves. L'Assemblée nationale a aussi déclaré la patrie en danger; qu'elle donne aussi le droit de cité aux citoyens passifs ; qu'elle affranchisse les pauvres de tout impôt, comme dans la guerre des Tarquins, sans leur ôler la qualité de citoyen, qu'elle déclare aussi que les pauvres payent assez à l'État par l'impôt de leur sang dans les batailles, et voilà tout d'un coup dix millions de bras gagnés à lu pairie. Qu'où me

DISCOUKS L.1\ERS. G5

dise, en eiïel, quelle différence il y a entre nous, qui nous appelons patriotes, et les nobles que nous appelons aristocrates, qui ne soit toute à l'avantage des nobles; si de même qu'ils ne pouvaient qu'établir une Chambre haute, que réléguer tout le Tiers-État dans la Chambre des Communes; nous, jadis Tiers-État, contents d'être citoyens actifs, non-seulement nous nous constituons aussi en Chambre haute à l'égard de celte portion du Tiers-État que nous avons appelés citoyens passifs; mais nous ne leur donnons pas même une Chambre des Communes, et nous prétendons les dépouiller de toute part au gouvernement. A Athènes, les pauvres ne payaient point pour être citoyens et pour aller à la section, mais au contraire ils étaient payés; on donnait trois oboles à chaque citoyen qui allait au Pnyce, à l'assemblée du peuple. Il suffit d'indiquer ce point de l'histoire, on est assailli d'un volume de réflexions. Montesquieu, que les aristocrates s'empressent de mettre de leur bord, se récriait d'admiration sur cette loi d'Athènes.

Pourquoi, jusqu'ici, toutes les révolutions ont-elles fini par remettre les peuples sous un joug plus pesant que l'ancien ? C'est que, dans les révolutions, tous les patriotes, tous les hommes courageux et qui ont de l'âme, tous les Jacobins volent à la défense de la liberté et périssent dans les combats, pendant que tous les lâches, tous les Feuillants, tous les égoïstes, tout ce qu'il y a de pourri se cache ; en sorte que, lorsque le tyran a triomphé par sa liste civile et ses trahisons, il n'a plus atïaire qu'à la lie de la nation. Que faut-il taire pour empêcher que cette guerre ne tire au corps politique le meilleur sang et qu'il ne lui reste que du sang impur? Il faut se garder de faire des enrôle-

CG ŒUVKKS DE CAMir.LE liK^^MOULlNS,

mcnls comme iiicr. Nous sommes tous gni-Jes nulionales; il faut décréter que le quart des gardes nationales ira aux frontières, et que, pour cet effet, dans toutes les municipalités, il sera tiré un quart de la garde nationale par la voie du sort. Par ce moyen, vous conserverez de la graine de Jacobin, comme le roi de Prusse veut conserver si précieusement de la graine d'aristocratie, en ne mettant les noljlcs et les émigrés qu'en troisième ligne, en les laissant à Coblentz et dans l'intérieur ; par ce moyen, les Feuillants partageront, avec les Jacobins, les dangers de la patrie, et le feu tyrolien tombera sur eux comme sur nous.

Et vous, ô Feuillants, aveugles transfuges des Jacobins! sans parler de notre bistoire de France et des ressentiments toujours implacables de nos despotes, qui firent couler tant de sang à Montpellier, à Bordeaux, à Paris, pour cliâticr des insurrections éteintes; sans parler de tant d'exemples domestiques du peu de sincérité de la réconciliation de nos rois avec ceux qui avaient appelé les peuples à la liberté ; sans parler des embrassements de Cbarles IX et de Coligny ; dans une révolution plus récente et toute semblable, cbez nos voisins, malgré la digue impuissante de l'amnistie la plus solennelle, signée à Breda, puis jurée à Londres par Cbarles II, voyez la colère des rois pendant quarante années, de temps à autre rompre cette digue et se déborder par torrent sur les presbytériens, aussi bien que sur les Jacobins.

Voyez tous les ministres presbytériens, les modérés d'alors, les Feuillants d'alors, mais qui avaient commencé la révolution de 1643, avec les Jacobins, être tous bannis, en Angleterre à cinq milles, en Ecosse à vingt milles de leur résidence.

Voyez, pendant quarante ans, tout l'or de la liste civile, et la place de grand chancelier d'Angleterre, devenir la récompense des dénonciateurs et des juges qui avaient l'exécrable talent de faire périr, sous d'autres prétextes, les Feuillants et Jacobins, à qui Charles II et Jacques II avaient été obligés de pardonner le crime de l'insurrection.

Quarante ans après l'insurrection, Algernon Sydney est déclaré coupable de haute trahison, pour un manuscrit qu'on trouve chez lui, son ouvrage célèbre, intitulé : Discours sur le gouvernement. Ce manuscrit n'était point écrit de sa main; il ne l'avait point publié; il était écrit antérieurement à l'amnislie. N'importe, le chancelier Finch dit : qu'mvVe, c'était agir; — scribere est agere ; que c'était ce que les Anglais appelaient oiver act., c'est-à-dire démarche pour exécuter un dessein, et Sydney fut décapité.

Un certain lord Howard, perdu de dettes, imagina, pour s'acquitter de ce qu'il avait emprunté à Sydney, au lord Russell et à M. Hamden, comme ils le lui reprochèrent à la confrontation, il imagina, pour payer ses dettes en les faisant périr, et gagner encore de l'argent de la liste civile, de dénoncer M. Hamden et lord Russell, les deux hommes les plus vertueux de l'Angleterre, pour des paroles dites par eux en sa présence. En vain ils furent défendus par tout ce qu'il y avait de personnages illustres en Angleterre ; aux éloges touchants du caractère, de la modération, de la vertu, de la piété de lord Russell et de M. Hamden, Jeffreys, commissaire du roi, répondit par un longdiscours, où il concluait « que la prétendue religion.^ la prétendue vertu^ et même la prétendue modération, le feuillantisme, comme on voit, étaient une raison de plus pour les condamner., parce que les apparences de mo-

68 ŒUVKES DE CAJJILLK DESMOULINS.

dération et Vestime de leurs vertus ne faisaient que les rendre plus populaires et plus redoutables à sa très-gracieuse Majesté, »

Le lord Lislc , un des juges de Charles P', avait échappé à la vengeance des Stuart. Trente ans après, sa veuve, âgée de quatre-vingts ans, est condamnée ù êlre étranglée, sous prétexte qu'elle avait reçu dans sa maison un partisan du duc de Monlmoulh. Trois fois les jurés la déclarèrent non coupable ; mais Jeffreys les fit revenir aux opinions une quatrième fois, jusqu'à ce qu'ils l'eussent condamnée.

Il ne servit de rien à Richard Baxter, ministre presbytérien, qui avait refusé l'évêchê de Herefort, et fameux écrivain révolutionnaire, de s'élre fait Feuillant. Jefïreys, le directeur du juré, se souvient de ses prônes et lui dit, à l'occasion de je ne sais quel procès qu'on lui avait suscité : « Cet homme paraît maintenant fort modeste; mais il y a eu un temps où personne n'était plus prêt que lui à crier : A vos tentes, ô Israël^ liez ces rois et mettez vos nobles dans des ceps de /er. Richard, tu es un vieux homme et un vieux coquin; c'aurait été un grand bonheur que tu eusses été bien fouetté il y a quarante ans. Tu as écrit assez de sermons pour en charger un chariot, et chacun de ces sermons est plein comme un œuf d'impiété pour la personne sacrée du roi. Allons, messieurs les jurés, faites votre devoir. » Et Baxter est condamné à être pendu.

Un autre membre du club des Feuillants, une •femme, Elisabeth Gaunt, procure un asile à un Jacobin. Ce scélérat, sachant que le roi Jacques II pardonnait plutôt cà des rebelles qu'aux modérés qui leur avaient donné asile, va dénoncer la bienfaitrice qui lui avait ouvert sa maison, et elle est pendue.

La ville de Taunton avait ouvert ses portes à l'armée des insurgés ; le prévôt Kirch, digne assistant de Jeffreys, descend à l'auberge, fait pendre pendant son repas, au bruit des fifres, des hautbois et des tambours, trente des habitants, savoir : dix en buvant à la santé du roi, dix en buvant à la santé de la reine, et dix en buvant à la santé de JetTreys. Une jeune fille étant venue se jeter à ses pieds pour obtenir la grâce de son père, il la lui promet si elle se prostitue à lui ; puis, après avoir assouvi sa brutalité, il a la cruauté de la mener ta sa fenêtre, où il lui montre son père qu'il venait de faire pendre à l'enseigne même de l'auberge, et d'où cette fille se précipite de désespoir.

Le barbare Jeffreys se vanta, dans cette tournée de 1683, d'avoir fait pendre plus de gens lui seul que tous les juges d'Angleterre ensemble, depuis Guillaume le Conquérant. Jacques II, ce roi dévot et honnête homme, appelait cela la campagne de Jeffreys; aussi, au retour de celte expédition, où ce juge l'avait délivré de tant de Feuillants et de Jacobins, le fit-il grand chancelier.

En un mot, le despotisme ne fut satisfait que lorsqu'il eut tiré des veines des Anglais tout le sang révolutionnaire, sans distinction, des Feuillants et des Jacobins. Les badauds de Londres, lassés à la fin de tant d'exécutions de Jetfreys, avaient nommé un grand juré patriote, et qui, à. toutes les accusations intentées, sur de misérables prétextes, contre les citoyens qui avaient eu part aux insurrections, répondait toujours ignoranius. La cour appelait, par dérision, ce grand juré : le juré ignoramus, comme nous pourrions appeler le grand juré d'Orléans, dans un autre sens, le juré ignoramus. Mais il y a celle différence 'que nos

70 ŒUVRES DE CAMH.LE DESMO'JLINS.

traîtres, acqnillés par le juré d'Orléans, -échappent au cliàliment de la loi; au lieu que ceux qui étaient acquittés par le grand juré de Londres n'échappaient point à la vengeance royale. Le menuisier Colledge, qui avait été un des plus chauds patriotes, et qu'on appelait le menuisier protestant, comme on appellera bientôt, en France, tous les patriotes des calvinistes, fut inutilement renvoyé d'accusation par le juré. En vain Londres fut illuminé en signe de joie de l'absolution du menuisier et de l'alderman Cornish : le despotisme ne relâche pas si aisément sa proie. Le ministre de la justice, l'abominable Jeiïreys,ne manquait pas de faire naître des incidents, de prouver des vices de forme ; on évoquait la procédure, on traduisait les accusés devant le juré d'Oxford ou d'autres aussi complaisants, à qui la cour enjoignait de les trouver coupables de complots imaginaires, et le procès se terminait toujours par être pendu ou coupé en quartiers. Voilà la justice, voilà l'amnistie, voilà la réconciliation des rois avec les Jacobins et avec les Feuillants.

Et vous, ô riches, insensés de croire que les Prussiens vont défendre vos propriétés ! Vous ne vous souvenez donc plus de ce que ces mêmes Prussiens, sous le même duc, de Bruns^vick, le général des contre-révolutions, ont fait il y a si peu de temps dans la contrerévolution de Hollande. Vous ne vous souvenez donc plus qu'à Amsterdam ils entraient dans toutes les maisons, dans tous les magasins, pillaient tout ce qui leur convenait, et ce qu'ils ne pouvaient emporterais le jetaient dans la rivière. Il n'y a point de voleurs de grand chemin aussi avides de pillage que ces hulans, CCS Tyroliens, ces chasseurs d'Ében, que vous invitez à venir défendre le quai des Orfèvres. Ignorez-vous que

les généraux de l'armée des despotes n'arrêtent la désertion dans teurs troupes qu'en promettant à ces pirates, à pied et h cheval, le pillage de Paris et le bulin de vos boutiques? Il est vrai qu'ils ne promellent que le pillage des boutiques des patriotes. Mais, outre que les boutiquiers ne sont pas en assez grand nombre aux Jacobins pour assouvir la soif de (ant de bandes, ignorez-vous que, dans un pillage, les plus riches sont les plus ennemis, et les plus belles boutiques seront les boutiques des Feuillants'? C'est le 4 août que cette armée de brigands fond sur le territoire de la France, et vous demandez le 24 juillet ce- qu'il faut faire! Il ne vous reste qu'à vous réunir à nous pour terminer le plus promptement, et dans sa naissance, une guerre qui, plus elle se prolongera, plus elle sera ruineuse et féconde en calamités pour Paris. Il ne vous reste à faire que ce que fit Carlhage dans la troisième guerre punique. Après s'être laissé endormir par les Feuillants carthaginois et parles perfidies du Sénat de Rome, Carthage voit tout à coup arriver à ses portes les légions qui viennent raser ses fondements. En trois jours, Carthage, démantelée, sans armes, sans munitions, sans remparts, a relevé ses murs et armé trois cent mille citoyens. Tout ce qu'il y avait de bras est employé à fabriquer des piques, des javelots, des machines de guerre ; les femmes, dit Rolin, coupaient leur chevelure pour faire des cordages, et en trois jours, Carthage fut armée pour soutenir un siège de trois ans. Pour moi, je ne reviens pas de ma surprise sur l'aveuglement inconcevable des Parisiens, et je ne conçois pas comment aujourd'hui on entend autre chose dans les rues que le bruit des marteaux qui fabriquent des piques. Si l'Assemblée nationale nous abandonne, c'est à vous, mon-

sieiir lo inaire, h nous sauver, à donnoi- l'cxeiuide aux autres iiiunicipalilés. (^est clans raililleiie que le génie français surpasse toutes les autres nations; faites fondre en canons les statues des despotes : ce ne sera pas le moindi-e supplice de ces damnés, de combattre après leur mort pour la liberté, contre laquelle ils combatlirenl toute leur vie. C'est à Tarme blancbe que l'impétuosité française renverse tout: faites fabi'iquer des piques plus longues que les baïonnettes autricbiennes: des piques et des canons! Approvisionnez Paris de munitions; qu'on veille sur les magasins d'Essonne. Mais à ce silence, à ce sang-froid, à cette tranquillité des Parisiens, je me demande avec effroi si Paris est Autrichien. S'il était ainsi, qu'on sache que, dans cette ville autrichienne, il y a encore trois cent mille Français; qu'on sache que, plutôt que de rendre vivante aux impériaux, lorsqu'elle a été libre, cette capitale, dont ils n'ont jamais approché lorsqu'elle était esclave, nous ne rendrons aux aristocrates et aux tyrans qu'un monceau de cendres et la place où furent leurs hôtels.

Je conclus à ce que le conseil général de la commune rédige une adresse à l'Assemblée nationale, pour qu'elle prenne en considération les mesures du salut public que j'ai indiquées; ou, si l'Assemblée nationale croit ne pouvoir sauver la Constitution, pour qu'elle déclare, aux termes mêmes de la Constitution, et comme chez les Romains, qu'elle en remet le dépôt à chacun des citoyens, individuellement et collectivement, par le décret ut quisque reipublicœ consulat. Aussitôt on sonne le tocsin, toute la nation s'assemble ; chacun, comme à Rome, est investi du droit de punir de mort les conspirateurs reconnus: et, pour l'alïermissement de la liberté et le salut de la patrie, un seul

l)ISCOrRS ])IS•EU^;. 7:3

jour cr;inarcliio fera [iliis que quatre an>; d'Assomblôc nationale.

La Sociétc, dans sa séance da i'6 juillet 1792, l'an IV de la liberté, a arrêté l'impression de ce discours, la distrihidion aux membres de l'Assemblée nationale, à ceux des corps constdués, aux 48 sections, à toutes les Sociétés affiliées, aux tribunes et à ses membres.

Anthgine, président; Désutières , Forcel, GiREY-DuPRÉ, CuEPY, CuÉNiER, secrétaires.

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