REPRÉSENTANT DU PEUPLE
Ce n'est point la cause de Philippe-Égalilé que je viens défendre, c'est la cause de la Convention qu'on déshonore, la cause de la liberté qu'on trahit, la cause des représentants du peuple dans laquelle on attaque le dernier rempart de la République contre l'anarchie. Le véritable patriote ne connaît point les personnes, il ne connaît que les principes, et je défends un député comme j'aurais défendu Louvet lui-même.
Quant à l'individu Philippe-Égalité (et la position ditficile où nous ont mis la calomnie et l'intrigue rend ce préliminaire indispensable), lui, il n'a peutêtre que ce qu'il mérite : et voici ses griefs à mes yeux. Lorsqu'il a vu, en 1791, les 25 millions de la liste civile, et, en 1792, les 24 millions du ministre
de l'intérieur servir à charrier chaque jour dans les quarante-huit mille municipalités de nouvelles calomnies et les immondices de la presse; lorsqu'un ministre s'arrogeait d'établir chez lui un bureau de formation de l'esprit public, et se créait ainsi un ministère de l'opinion que vous ne lui avez point donné ; lorsque j'ai entendu, en présence de douze cents témoins, un officier municipal, le journaliste Hébert, dire que Roland lui avait ofTert de lui prendre deux mille abonnements, dans l'espoir de le corrompre; au milieu de cette corruption de tous les journaux, dans cet envahissement de toutes les presses, et lorsque tant d'intrigues ruineuses nous obligeaient de quitter la plume et d'abandonner l'honneur des patriotes de la lïïontagne au pillage de la calomnie \ qu'on me cite un seul des écrivains incorruptibles dont Philippe-Égalité, au sein des richesses, soit venu au secours, ou plutôt au secours de la vérité et du patriotisme? Au contraire, il a paru rechercher les intrigants et les faux patriotes. C'est parmi les intrigants et les faux patriotes que vivaient ses amis les plus connus; et nous avons vu Sillery, aux Jacobins, se montrer perpétuellement le champion de Louvet, etc. Aujourd'hui, Philippe-Égalité est proscrit par Louvet et par ceux qu'il recherchait : que pouvait-il attendre de traîtres, que la trahison? Il n'a que ce qu'il s'est attiré.
Mais il n'en est pas moins vrai que nous devons repousser de la Convention le déshonneur qu'on veut lui imprimer. Oui, citoyens représentants, le décret qu'on vous propose serait l'opprobre éternel du nom
1. LaSociélé vient d'expulser le rédacteur de son Journal des débats, aposté par Roland, pour défigurer les séances. On conviendra que toutes les finesses des Dandré et des Malouel étaient sottise, auprès de celte ruse du bonhomme Roland.
français et de la République ! De quels déserts arrivez-vous donc? et à quelle solitude si inaccessible aux écrits de la Révolution vos commettants vous ont-ils arracbés, pour que vous ayez pu ignorer que la motion, qui vous a tant séduits de Brutus-Louvet, de Brulus-Buzot, n'est autre chose que la motion reproduite tous les jours, pendant quatre ans, par Brutus- Lafayette, Brutus-Durozoy, Brutus-Peltier, et Brutusle-Chàtelet? Que dis-je, et quelle matière aux réflexions? Le traître Lafayette, le plus odieux des contre-révolutionnaires, le plus scélérat des conspirateurs royalistes, n'a pas poursuivi Philippe-Égalité avec autant de fureur, que le font aujourd'hui ceux qui se vantent d'être les plus purs républicains, les plus ardents révolutionnaires. Lafayette ne punissait sa popularité que de l'exil ; et on dirait que Buzot et Louvet veulent la punir de mort, puisqu'il n'y a pas dans toute l'Europe un coin de terre où Philippe-Égalité ne rencontre les poignards des émigrés ou l'échafaud des rois dont notre Révolution a fait chanceler tous les trônes.
Au nom des dieux, monsieur Louvet, vous qui avez de l'instruction, où était votre bonne foi de citer l'exemple de Brutus, et de venir dire que les circonstances sont absolument les mêmes? Vous savez bien pourtant qu'il n'y avait qu'une ville grande comme Saint-Denis dont fut banni Collatin ; qu'il n'y avait qu'un pays grand comme un district, ou, si l'on veut, un département, dans lequel il put craindre de rencontrer Tarquin, et que tout le reste de l'univers lui était ouvert et lui offrait l'hospitalité. Vous savez bien que Collatin ne fut chassé que parce que ses neveux, les Aquiliens, étaient à la tête de la conjuration avec les deux fils de Brutus, et que lui, Collatin, avait voulu
«0 ŒUVRES DE CAMILLE DEf^MOULlNS.
les sauver de la liaclic; vous savez bien qu'il fut chassé , parce qu'il s'était rendu suspect encore en faisant passer dans le Sénat un décret qui rendait à Tarquin ses biens. Est-ce (jue Philippe-Égalité a plaidé ainsi la cause du tyran? Est-ce qu'il a voulu sauver de la proscription des neveux conspirateurs? Est-ce que ses enfants sont à la tête des émigrés? Ne bravent-ils pas, au contraire, la mort tous les jours pour repousser les émigrés? Enfin, vous savez bien que toute la famille de Tarquin ne fut pas bannie de Rome, puisque Brutus était petit-fils de Tarquin l'Ancien, et qu'il demeura consul. Qu'y a-t-il donc de commun entre Philippe et Collatin? Où est la pudeur de citer, contre votre conscience, un exemple aussi disparate, aussi inapplicable, et de venir dire que les circonstances sont absolument les mêmes? On peut excuser un mensonge officieux, mais le mensonge, pour perdre un citoyen, pour livrer aux assassins un citoyen qui a bien mérité de la patrie, c'est une infamie et une ingratitude abominable !
Buzot a parlé de l'ostracisme ; mais sait-il ce que c'était que l'ostracisme? sait-il qu'il n'y avait que l'Assemblée du peuple, la nation en personne qui pût ostraciser un citoyen? Sait-il qu'il fallait six mille coquilles pour prononcer cette peine, c'est-à-dire les votes d'environ le tiers des citoyens, puisque, dans le dénombrement d'Athènes, qui fut fait du temps de Selon, le nombre des citoyens ne montait qu'à vingt et un mille? Puisqu'on allègue cet exemple, y a-t-il huit à neuf millions de Français qui aient voté la proscription que demande Buzot? Qu'il cite même une seule pétition individuelle!
Dira-t-on que c'est la politique, la raison d'État qui force à bannir tous les Tarquins sans exception? Mais,
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liés que vous ne me parlez plus de la loi, de la justice, (If riiumanité,-de forme et figure de procès; dès que vous n'alléguez que la raison d'État, quand il est question des Tarquins libérateurs, — pourquoi donc, quand il est question des Tarquins conspirateurs, me parlez-vous de loi, d'humanité, de procédures? Pourquoi voulez-vous un conseil pour le tyran? Pourquoi ne me parlez-vous plus de raison d'État? Votre raison d'Élat a donc deux poids et deux mesures? Puis-je vous prendre plus sur le fait? Peut-on vous convaincre plus ouvertement d'être des royalistes déguisés?
Eli quoi! en elTet, ce pourraient être des patriotes, ce seraient des républicains qui ont demandé que, par acclamation et d'enthousiasme, on exilât, on envoyât à l'échafaud de Coblentz un citoyen qui avait bien mérité de la Révolution; tandis qu'ils délibèrent gravement, depuis trois mois, s'ils frapperont le tyran; tandis qu'ils donnent un conseil h Charles IX, et que leur oreille perpétuellement ouverte à ses avocats est sans cesse à ratïiUd'unejustilication impossible! Et ce seraient des patriotes, ce seraient des républicains, ceux qui, au lieu d'ajourner au moins cette discussion jusqu'après le jugement de Louis XVI, brûlaient d'impatience de lui donner, et à Antoinette, au fond de leur prison, cette joie, cet aspect délicieux de voir tomber sous les cent mille poignards des émigrés, celui qu'ils regardent comme le premier auteur de leurs maux et de la République ! 0 honte éternelle de la Convention, si la sainte Montagne n'avait pas combattu pour sa gloire ! Nous allions faire mourir de plaisir Antoinette et le tyran, en lui présentant nousmêmes cette tête du Tarquin révolutionnaire? Et je pourrais croire que ce sont de véritables patriotes, de sincères républicains, ceux-là qui, avec le nom de
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Brutus, avant ébloui un moment la majorité de la Convention, voulaient Tentraîner à présenter à Antoinette ce bouquet, le plus agréable qu'elle ait reçu de sa vie, et bien digne de lui être offert par Buzotet Louvet? Non : le masque est tombé, et tant qu'il y aura des républicains, ils ne pourront voir, dans ceux qui ont proposé un pareil décret, que des traîtres, et les plus furieux ennemis de la Révolution!
Est-ce donc à la veille d'avoir à soutenir, au printemps, les derniers efïorts de tous les tyrans d'Europe ; lorsqu'on enrégimente les cent mille bommes de milices aristocratiques d'Angleterre; lorsqu'à Francfort on assassine les Français ; lorsque le landgrave donne douze livres de cliaque tête de Français, qu'il faut s'empresser de payer si mal les services des patriotes et des généraux, et de déshonorer la loyauté nationale par une si noire ingratitude? Vous qui vous croyez exclusivement politiques, exclusivement bommes d'État, et qui répétez sans cesse que l'ingratitude est une vertu élémentaire des républiques, parce que vous savez bien que la république n'aura jamais à payer votre fidélité et vos services; vous qui faites semblant de ne pas vous souvenir de ce que disait Aristide dans une république : La raison d'État conseille^ mais la justice défend d'écouter la proposition de Thémistocle ; vous qui faites semblant d'ignorer que la justice est le meilleur fondement des États et que toute ingratitude est une injustice; pour être injustes et ingrats, attendez au moins que la république ait grandi, et ayez au moins le bon sens de ce chien qui, pour ciiasser son camarade de sa loge, attend que ses petits soient devenus forts.
Quel temps, en effet, choisit-on pour nous proposer cette injustice? Il y a trois jours qu'à un décret, véri-
tabloment sauveur, Buzol a ajouté un amendement impolitique au delà de toute expression, par lequel il a tourné en fureur le méconlenlement du clergé et des nobles du Brabanl, en les excluant de toutes les fonctions. Nous avons, par cette mesure, poussé notre ennemi au désespoir, contre toutes les règles de la saine politique ; nous avons , pour ainsi dire , brûlé ses vaisseaux et ses équipages; nous avons dit aux prêtres et aux moines si nombreux et si puissants dans ce pays : «11 ne vous reste plus qu'à imiter le magistrat de Francfort;» et c'est lorsque notre impolitique a levé ainsi cent mille couteaux sur le sein des Français, dans la Belgique ; lorsque notre armée est déjà si fort affaiblie par les sièges, les combats, les fatigues d'une campagne d'hiver, la nudité et la disette de tout; qu'au lieu de renforcer à l'instant celte armée, comme j'en avais fait la motion, pour se mettre en mesure contre les privilégiés et les fanatiques , nous interrompons tous nos travaux, et nous prenons un jour de pétitions pour consommer précipitamment l'injustice urgente de bannir un général qui, chaque jour, méritait de plus en plus la bienveillance de ses frères d'armes, en partageant leurs dangers et leurs travaux ; nous indisposons, nous aigrissons, par le sentiment de l'injustice, de braves soldats qui ne connaissent point ce principe de l'ingratitude , ce fondement des républiques, dont on vous a parlé ; et pour rendre ce décret, on saisit le moment où Lanjuinais lui-même vous a dit que les plus chauds partisans d'Égalité, Valence et Biron, commandent les armées; et môme Lanjuinais, avec beaucoup de bonhomie, a fait, de celte remarque, un argument contre nous, qui demandions l'ajournement de la discussion. Et je ne vois, dans notre armée, que des généraux ci-devant
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nobles, pour faire exécuter aux. Jk'lges ce décret qui leur défend de donner aucune fonction à des nobles ; ei je remarque que cette motion, si souvent faite par Ramond, et le vœu le plus ardent de ce rusé contrerévolutionnaire, cette motion de supprimer prémalurément le traitement des curés constitutionnels ; cette motion, reproduite par un membre accrédité dans la Convention, et accueillie d'abord avec la plus grande faveur, a failli incendier la moitié des campagnes, et aliéner, sans retour, l'Espagne, Tllalie, le Brabant, en soulevant contre nous les prêtres démocrates aussi bien que les aristocrates, les presbytériens aussi bien que les épiscopaux? A ce comble de l'impéritie, et dans cette multitude de bévues de nos faiseurs, comment voulez-vous que, nous que Ton traite d'agitateurs et de factieux, mais dont toutes les pensées n'ont pour objet que l'affermissement de la liberté, la prospérité de nos armes, l'unité de la république française, le bonheur du peuple , et surtout d'épargner le sang de nos frères d'armes ; comment voulez-vous que nous ne nous demandions pas avec inquiétude, si ceux qui nous traitent de désorganisateurs ne veulent pas désorganiser l'armée, et si , lorsque le roi de Prusse a annoncé (/we nous aurions la fjuerre civiledans six semaines^ il avait connaissance de leurs projets? Oui, nous vous le demandons avec terreur : y a-t-il parmi nous des Catilina qui égarent une majorité trompée, ([ui conspirent la ruine de la liberté, qui s'entendent avec Pitt, avec Brunswick, qui préparent un schismedans la Convention et le démembrement de la république, et qui ont soif du sang d'un million de Français ?
De quelque côté que je me tourne, je ne vois, dans ce projet, que pièges et perfidie. Voici une autre idée,
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et tous ceux à qui j'en ai fait pari m'assurcnl que c'est la véritable. Il leur paraît évident que ce décret ne nous a été proposé que pour sauver le tyran ; et voici comment, par celte mesure, il échappait en effet au juste châtiment de tant de complots.
L'axiome que 2 et 2 font 4 n'est pas plus incontestable que le principe, qu'un mandat ne peut être retiré que par ceux qui l'ont donné. On se rappelle que dans l'Assemblée constituante, lorsqu'il fut question d'expulser Maury, Dupont de Nemours ayant prétendu que l'Assemblée avait le droit d'en faire justice sans consulter les commettants, cela fut repoussé à l'instant par toute cette Assemblée, comme une monstrueuse hérésie. En effet, soutenir que vous pouvez m'empêcher d'être ce que je suis, le représentant de ceux que je représente; prétendre que c'est un tiers, que c'est vous et non celui qui m'a donné sa procuration qui peut me la reprendre; prétendre que vous pouvez m'empêcher d'être le représentant de ceux que je représente, c'est la chose la plus extravagante; c'est me soutenir en face que je ne suis pas le vrai Sosie.
L'Assemblée constituante a été plus loin, et la motion du député Guillaume, d'écrire au bailliage de Péronne pour qu'il révoquât Maury, a été rejetée également sur ce principe, décrété cent fois : quim député n'appartient plus à son département, mais à la nation ; qu'il n'est plus le mandataire de son département^ mais de la nation; et qu'ainsi il ne peut être rappelé que par la nation entière.
Or, qui ne voit que c'est cet appel à la nation qu'on
voulait provoquer dans la cause de Philippe-Égalité,
pour l'étendre ensuite et le rendre commun à
Louis XVr? El ce détour est le comble de l'art de ces
royalistes qui siégcnl parmi nous, et qui veulenl à lout prix le sauver. Ils ont bien senti que s'ils demantlaienl directement cet appel au peuple, du jugement de la Convention dans le procès de Louis XVI, l'artifice serait grossier et indignerait tous les patriotes;^ car le tribunal d'appel, pouvant interroger l'accusé aussi bien que les juges de première instance, avant d'avoir fait ambuler Louis dans les quatre-vingtquatre départements, il pouvait s'écouler cinquante années, et c'était évidemment un appel dérisoire et interminable. Plus adroits que Guadet, lorsqu'il proposait, il y a huit jours, de convoquer les assemblées primaires, et qu'il se démasquait si bêtement, Buzot et Louvet s'y sont mieux pris, en provoquant cet appel au peuple sur Pliilippe-Égalité, afin de l'avoir sur le tyran. Et la jointure de ces deux appels, Barrère l'a fait toucher au doigt l'autre jour, quand il a observé, trop tôt, que comme Égalité était représentant de la nation, Louis était aussi représentant héréditaire. Citoyens, c'est avoir levé assez haut, je pense, la visière de leur masque. Apprenez, par l'exemple d'un seul, à connaître toutes les intrigues de ces honnêtes gens, et ouvrez les yeux sur cette motion de Brutus, qui n'était autre chose que la motion de Marc-Antoine et de royalistes désespérés qui font ressource de tout pour sauver César, et font des vœux pour le roi en attendant qu'ils puissent faire des efforts pour la royauté.
Je rappelle la Convention à la reconnaissance, à la justice, h la rougeur et la crainte d'une ignominie éternelle , si elle poursuivait Philippe-Égalité plus que n'a fait le traître Lafayelte ; si, au lieu de leur châtiment, elle préparait des jouissances à Charles IX et à saMédicis, si elle rendait le jugement dont le
seul projet a comert d'infamie le Ciiàlelel. Je demande le rapport du décret.