Louis-Micliel C/zr/r/es, curé de Saint-Médard de Clichij
1. Camille s'occupait alors de faire imprimer la France libre. Voyez, au tome I*^'', la Noiice cjue nous avons mise en tête de cet opuscule.
(I payé plus que moi, qu'ainsi il est injuste de le pri- « ver de l'immeuble, gage de sa créance ; et je suis « sûr que s'il y avait ici des voisins do M. Duval , ils « appuieraient la motion. » On cria en faveur de l'architecte et des voisins : Grâce pour l'hôtel! « Quant « à sa femme, reprit le tapissier, messieurs, pourquoi « brûler ce qui vous appartient? Vous savez que sa « femme est au public; elle appartient à tout le monde, « et il n'est pas possible que plusieurs parmi vous ne « l'aient reconnue : ainsi , grâce pour madame ! Et ne « craindriez-vous pas, messieurs, d'imiter le crime « d'Œdipe et d'être parricides sans le savoir, si vous « brûliez les enfants de M. Duval d'Éprémesnil? » — « Oui, oui, crie-t-on, grâce pour la mère et les en- « fanls! » — « Quant à lui, messieurs, je n'empêche « pas qu'on le brûle tant en effigie qu'en personne. » Le plus plaisant de l'anecdote , c'est qu'on assure que c'était M. d'Eprémesnil lui-même qui a fait celte motion'.
Votre fils. Desmoulins.
LeUie de Camille Desmoiilins à son père sur les jouniûes du diniaiiche 12, lundi 13, mardi 14 et mercredi 15 juillet 1789.
Paris, 16 juillet 1789.
Mon très-cher père.
Maintenant, on peut vous écrire, la lettre arrivera. Moi-même, j'ai posé hier une sentinelle dans un bu-
1. J"ai trouvé dans un maausciit de Lulande, le savant, la version que voici de celle anecdote : « Le peuple voulait aller brûler la maiîion de M. d'Epr... On dit à la foule : « C'est inutile : il n'y « est pas, sa muison n'est pas à lui, ses enfants ne sont pas à lui « et sa femme est à tout le monde. (1789.) »
roau de la poslo, el il n'y a plus de cabinel secret où l'on décachclle les lettres. Que la l'ace des choses est changée depuis trois jours! Dimanche, loul Paris était consterné du renvoi de M. Necker; j'avais beau échaulïer les esprits, personne ne prenait les armes. Je vais sur les trois heures au Palais-Royal ; je gémissais, au milieu d'un groupe, sur notre lûcheté à tous, lorsque trois jeunes gens passent se tenant par la main et criant aux arines/ 3e me joins à eux; on voit mon zèle, on m'entoure, on me presse de monter sur une table : dans la minute j'ai autour de moi six mille personnes. «Citoyens, dis-je alors, vous savez « que la Nation avait demandé que Necker lui fût con- R serve, qu'on lui élevât un monument; et on l'a «chassé! Peut-on vous braver plus insolemment? « Après ce coup, ils vont tout oser, et pour cette nuit, « ils méditent, ils disposent peut-éire une Saint-Bar- « thélemy pour les patriotes. » J'étouffais d'une multitude d'idées "qui m'assiégeaient; je parlais sans ordre. « Aux armes! ai-je dit, aux armes! Prenons « tous des cocardes vertes, couleur de l'espérance ^ » Je me rappelle que je finissais par ces mots : « L'in-
1. Ce récit (reprdduU avec plus de développeuienls dans le numéro V du \ieux Cordclier) uionlre cumlùon il y a d'exagération iiliale dans la version de madame de Staël, que la première cocarde que l'on porta fut verle, parce que c'écait la couleur de la livrée de M. Necker [Considérations sur les principaux événements de la llévohuion française, 1'" partie, ch. xxi, t. I, p. 230).
Deux jours après, la cocarde verte disparut, parce que le vert était la coulevu' du comte d'Artois, et il n'y eut plus dès lors d'autre cocarde admise, comme ligne de ralliement, que la cocarde blanc et rouge, aux couleurs de la Ville de Paris [Semaine mémorable, p. 5C, C9). Ce furent proprement les couleurs de l'insurrection. Mais il se trouvait qu'elles étaient aussi celles de la maison d'Orléans.
La ijarde bourgeoise de Paris les adopta, ce quî était tout naturel. Plus tard, lorsque Lafayette fit substituer au nom de (jarde bour- (jeoise celai de fjardc nationale, il estima que les citoyens armés de
« fâme police est ici. Eh bien! qu'elle me regarde, « qu'elle m'observe bien ; oui! c'est moi, qui appelle « mes frères à la liberté. » Et levant un pistolet : « Du a moins ils ne me prendront pas en vie, et je saurai c mourir glorieusement; il ne peut plus m'arriver " qu'un malheur, c'est celui de voir la France deve- (t nir esclave. » Alors je descendis: on m'embrassait, on m'étoufîait de caresses. «Mon ami, me disait cha- « cun, nous allons vous faire une garde, nous ne « vous abandonnerons pas, nous irons où vous vou- '■(. drez. » Je dis que je ne voulais point avoir de commandement , que je ne voulais qu'tMre soldat de la patrie. Je pris un ruban vert et je l'attachai à mon chapeau le premier. Avec quelle rapidité gagna l'incendie I Le bruit de cette émeute va jusqu'au camp; les Cravates, les Suisses, les Dragons, Royal-Allemand arrivent. Le prince Lambesc, à la tête de ce dernier régiment, entre dans les Tuileries, à cheval. Il sabre lui-même un garde française, sans armes, et renverse femmes et enfants. La fureur s'allume. Alors, il n'y a plus qu'un cri dans Paris: Aux armes! Il était sept heures. Il n'ose entrer dans la ville. On enfonce les boutiques d'armuriers. Lundi matin on sonne le tocsin. Les électeurs s'étaient assemblés à la Ville. Le prévôt des marchands à leur tête, ils créent un corps de milice bourgeoise de soixante-dix-huit mille hom-
tout Ib royaume devaient avoir un même signe de ralliement; et comme les couleurs d'une ville, celle ville fùl-elle Paris, ne pouvaient leur être imposées, il eut la pensée aussi noble qu'ingénieuse d'ajouter au rouge et au Lieu, couleurs de Vinsurreclion, le blanc, couleur de la Fraiice. Telle fut l'origine de la cocarde tricolore. Au moment où il proposa les trois couleurs à la Commune de Paris, il eut un mot lieureux, un mol d'inspiralion, dont l'événement a fait une prédiction : Je vous apporte une cocarde qui fera le tour du monde! «(Mémoires de Lafayetle, 1. 11, p. 2GC; broz,ll, 308 et 3 19; Michelel, 1, 99, 149, 150.)
mes, en seize légions. Plus de cent mille éluient déjà armés, lanl Lien que mal, el coururent à la Ville demander des armes. Le prévôt des marchands amuse, il envoie aux Chartreux^ et à Saint-Lazare; il lâche de consumer le temps en faisant croire aux districts qu'on y trouvera des armes. La multitude et les plus hardis se portent aux Invalides; on en demande au gouverneur; effrayé, il ouvre son magasin. Jj suis descendu sous le dôme, au risque d'étouffer. J'y ai vu, à ce qu'il m'a semblé, au moins cent mille fusils. J'en prends un tout neuf, armé d'une baïonnelle, et deux pistolets. C'était le mardi, tout le matin se passa à s'armer. A peine a-l-on des armes, qu'on va à la Bastille. Le gouverneur, surpris de voir tout d'un coup dans Paris cent mille fusils armés de baïonnettes, et ne sachant point si ces armes étaient tombées du ciel, devait être fort embarrassé. On tiraille une heure ou deux, on arquebuse ceux qui se montrent sur les tours. Le gouverneur, le comte de Launey, amène pavillon; il baisse le pont-levis, on se précipite; mais il le lève aussitôt et tire à mitraille. Alors, le canon des gardes-françaises fait une brèche. Bourgeois, soldais, chacun se précipite. Un graveur monte le premier, on le jette en bas et on lui casse les jambes. Un garde-française plus heureux le suit, saisit la mèche d'un canonnier, se défend, et la place est emportée d'assaut dans une demi-heure. J'étais accouru au premier coup de canon, mais la Bastille était déjà prise, en deux heures el demie, chose qui lient du prodige. La Bastille aurait pu tenir six mois, si quelque chose pouvait tenir contre l'impétuosité française; la Bastille prise par des bourgeois el des