DANS LE PROCÈS DE LOUIS XVI SUR LA QUESTION DE L'APPEL AU PEUPLE
IMPniliÉ PAR ORDRE DE LA CONVENTION NATIONALE
La canaille ' y jand je passe, m'insulte cl me siffle souvent. J'entre, j'ouvre mon coffre, et puis mon cher argent Me console
La France sera-t-elle une république, ou cherchera-t-elle, dans la monarcliie, le repos de sa lassitude des trahisons éternelles de ses représentants? Faisons-nous partie de la monarchie prussienne ou autrichienne, ou la France ne sera-t-elle démembrée qu'en républiques fédératives? Paris, pour prix de son civisme et de ses sacrifices, nagera-l-il dans le sang? Allez-vous décréter son entière destruction, la dépopulation des 84 départements, et peut-être 50 ans de guerres civiles? Sera-ce une question si les fondateurs ne sont pas dignes de mort? Que dis-je? Sera-ce vous-mêmes qui prononcerez que vous
1. Canaille, populace, nom dont appellent tous les jours le peuple la plupart de ceux qui aujourd'hui appellent hypocritement au peuple. (C. D.)
avez mérilc réchafaud? Telle est l'étrange discussion que je soutiens, qu'on est parvenu à mettre à l'ordre du jour; tels sont les jours de paix, d'ordre et de bonheur, qu'on vous propose de donner à la nation fatiguée ; tel est Farrêt qu'on vous demande contre vous-mêmes.
J'entends parler sans cesse des regards de l'Europe et de la postérité : de bonne foi, connaissons-nous donc nous-mêmes. S'il est vrai que l'Europe et la postérité contemplent beaucoup d'entre nous; comment ne sera-ce pas, je ne dirai point de la part de l'Europe (dans son état d'avilissement, elle n'aie droit de mépriser personne), mais de la part de la postérité, comment ne sera-ce pas avec le plus grand mépris? Quoi! nous nous disons la Convention nationale de France, c'est-à-dire la représentation révolutionnaire, et jusqu'au veto du souverain, toute-puissante de 24 millions d'hommes! Au milieu de nous préside l'image du premier des Brutus, nous recueillons religieusement dans les ruines de l'antiquité les vestiges les plus incertains de leurs paroles, et il a suffi de leur nom pour faire adopter d'enthousiasme les plus injustes motions. Différant entre nous d'opinions, nous nous accordons tous à nous disputer à l'envi le surnom de Brutus, et voilà i mois que 740 Brutus délibèrent gravement si un tyran n'est pas inviolable! Le Brutus de Nancy, Salle, délibère : écoutez, citoyens, ce sont ses expressions : Si ce n est pas souiller sa mémoire d'un régicide abominable ; et le Brutus de Perpignan, Biroteau, ne pouvant même imaginer comment des républicains demandent la mort de Louis, parce quil fut roi, appelle élégamment cette opinion de ses ancêtres Brutus, les criailleries des grenouilles de marais.
Ces débals interminables de nos Brûles el de nos Cassies, à qui le cri de leur conscience ne permet pas de faire périr un roi parjure, qui fut à la fois César et Catilina tout ensemble, aura eu du moins ce bon etTet de permettre à ceux qu'on appelait les tyrans de la parole, d'obtenir uitc fois la parole. Étrange part de tyrannie, de triumvirat, de dictatorial, que la mienne, dans une assemblée où, pour qu'il ne me fût possible, depuis quatre mois, de dire une fois mon opinion, il n'a pas fallu moins qu'un appel nominal de tous les orateurs. Il m'est donc permis de monter une fois à la tribune et de m'élever à la hauteur de Lanjuinais et de Bizot à qui Edme petit ne reproche que d'être trop savant. Je viens à mon tour, et je n'ai garde de laisser échapper cette occasion unique de vous exposer ce que je pense de noire situation politique, si étroitement liée cà cette discussion, que je n'aurai pas besoin de sortir de la question et de l'ordre du jour.
Je suis loin de me livrer au découragement. Ouvrez les annales de tous les peuples, et voyez quel petit nombre d'hommes de bien a sufli pour balancer les intrigues, la puissance et la multitude des mauvais citoyens! Voyez, sur le penchant de sa ruine, la République soutenue si longtemps par un Barnevelt, et les deux Corneille et Jean de Witt, en Hollande; par Pym, Hamden, et Jean Hollis, en Angleterre; par Caton et Cicéron, à Rome. Voyez Caton, lui seul, luttant contre le génie et les victoires de César, uniquement avec les forces de la probité et du patriotisme. Rappelez-vous dans tous les temps celle disette affreuse de patriotes prononcés et à grand caractère. Voyez les conjurés contre César, le lendemain du plus glorieux des tyrannicides, obligés de se soustraire par la fuite à la fureur du peuple. Jetez surtout un regard sur le
yi ŒUVRES DE CAMILLE DESMOULINS.
dernier âge de l'Europe; rappclez-vous- qu'il n'y a pas longtemps qu'un homme qui n'avait fait que voyager toute sa vie répondait qu'il aurait bien voulu se fixer dans quelque ville, mais quil n'en avait trouvé aucune dont la puissance et le crédit fussent entre les mains de gens de bien. Observez encore le Parlement d'Angleterre, et non pas seulement cette foule de pensionnaires de Georges, mais ce parti de l'opposition qui n'est qu'une comédie et un simulacre de Publicola, pour ôter au peuple anglais la pensée de se nommer des défenseurs, en lui faisant croire qu'il en a dans les communes; et dites quelles espérances ne doit pas concevoir la patrie et la génération en comptant dans cette assemblée, non pas seulement un ou deux, non pas seulement dix, mais bien plus de cent membres déterminés, comme Ta dit Robespierre, à défendre la cause de la liberté à la manière des Hamden et de Sydney, et à porter leur tétc sur l'échafaud plutôt que de la trahir.
Cependant, je dois l'avouer, je n'ai jamais moins espéré la république, que depuis que nous avons la République. Qu'est-ce, en effet, qui constitue la République ? Montesquieu vous Ta dit : c'est V égalité des droits; et l'Assemblée constituante qui avait proclamé cette égalité, qui avait dit: La loi, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse, est égale pour tous, avait fait de la France une république, quelque nom qu'elle eut donné à la constitution; car ce n'est point le nom que le notaire donne à l'acte, mais la substance même qui en fait la nature. Il était donc vrai de dire que nous devînmes en république en 1789, comme il semble vrai de dire que nous voilà" redevenus une monarchie en 1793, puisque reconnaissant tous que Louis fut un traître et le condam-
DISCOURS DIVERS. 'Jf)
nant à mort, vous lui réservez l'appel au peuple, comme si les autres malfaiteurs, les autres conspirateurs, ses égaux en droits, pouvaient appeler au peuple. Ne venez plus me dire (jue vous êtes des républicains, que vous portez dans le cœur la haine de la royauté. Vous des républicains! Vous ne le croyez pas vous-mêmes. Vous savez bien que, devant le républicain, tous les hommes sont égaux. Je me Irompe : vous savez bien qu'il n'y a qu'un seul homme que le véritable républicain ne saurait regarder comme un homme, en qui il ne peut voir, comme Homère, comme Caton, qu'un bipède anthropophage, et que cette béte ennemie, c'est un roi. Nous ne demandons pas que, comme Caton, vous ravaliez Louis Capet au-dessous del'espèce humaine, et que vous le mettiez au rang des animaux féroces, du moins n'en faites pas un être privilégié et d'une nature supérieure. Et ne me parlez point de raison d'État: car, dès que vous avez fait de la France une république, et après que vous avez condamné h mort Louis Capet pour ses crimes, c'est attenter à l'égalité, c'est renverser la république et votre ouvrage, que d'introduire pour Louis le privilège d'un appel qui n'est point ouvert aux autres malfaiteurs. Et certes la première raison d'État, c'est pour nous de maintenir la république. Si, au lieu de sentir au fond de nos cœurs cette haine dont tout républicain poursuit le tyran, vous inventez pour lui un privilège, si vous ne regardez pas un trône comme un échafaud enchanté, autour duquel le brigand voit le malheureux qu'il pille et qu'il assassine, au lieu de le frapper de la hache, se prosterner et trembler à ses pieds, c'est le vil sang des esclaves et non celui de Brutus, qui coule dans nos veines, et je vous rejette parmi ces nristocrates, ces Feuillants
honteux, qui, s'êtanllevôs royalistes, se sont couclu's répnljlicains, le 21 septembre.
Vous vous eiïoi'cez en vain de pallier ce royalisme par un dilemme qu'on a fait sonner bien haut : ou la nation veut que Louis meure, ou elle ne le veut pas : au premier cas le jugement sera confirmé, au second le souverain a droit de le casser.
D'abord ce dilemme se rétorque contre ceux qui l'ont proposé. Ou ils croient que la nation veut la mort du tyran, et alors l'appel est inutile; ou ils doutent si elle la veut : c'est-à-dire si tous les citoyens veulent que la justice soit la même pour tous, c'est-àdire si le peuple français est républicain; mais s'ils doutent qu'il soit républicain, comment ceux qui affectent un si grand respect pour la volonté du peuple souverain, dans ce cas où ils doutaient de cette volonté, n'ont-ils pas craint de la blesser en décrétant la république? Pourquoi n'ont-ils pas fait alors ce dilemme? Ou le peuple veut la république, ou il ne la veut pas. Pourquoi, quand il s'agit de poursuivre un scélérat convaincu de mille forfaits, comme euxmêmes l'avouent, cet appel nominal de la nation qu'ils n'ont pas demandé, quand il s'est agi de changer son gouvernement et de déraciner une monarchie de quinze siècles? Pourquoi? Le voici, et c'est ce qu'il importe surtout de faire sentir.
C'est que le 21 septembre 1792, les aristocrates étaient encore contenus par la crainte, qui est de tous les maîtres celui dont les leçons sont le plus oubliées, et qu'aujourd'hui partout le royalisme commence à lever une tête insolente. Tous ses almanachs prédisent qu'un roi captif sera humilié jitsqu'n la confusion, mais quil reprendra la couronne des lys, et le feuillantisme même, contre son caractère de reptile et contre
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natiiro, menace les Jacobins, fond sur la Montagne avec des cannes à épée et conspire à découvert. C'est que le i2l septembre un députe aurait eu honte de faire le même dilemme que le traître Monck, quand il disait aussi : Ou le peuple anglais veut le rétablissement de la royauté^ ou il ne le veut pas. C'est que, comme Monck, quand il faisait ce raisonnement, s'était avancé à la tête de son armée contre le reste des indépendants, et cette poignée d'hommes libres qui, échappés aux guerres civiles et aux persécutions de Cromwell, tenaient encore l'étendard de la Républi- (fue, Roland s'est avancé à la tête de cent mille libelles contre les plus zélés fondateurs de la République de France, et qu'on juge qu'il a assez dépravé l'opinion des départements pour tenter l'expérience d'un premier appel nominal des Jacobins et des Feuillants, des patriotes et des aristocrates; c'est, en un mot, que le 21 septembre on n'avait pas encore mûri la guerre civile et le fédéralisme.
Qui ne voit, en efîet, qu'entre les deux alternatives du dilemme, il y en a une troisième dont on ne parle pas, qui est pourtant inévitable et qui nous mène droit à la guerre civile? Le vice le plus grossier de cet absurde dilemme est de supposer, ce qui est impossible, que toute la nation voudra ou ne voudra pas, et de ne pas supposer, ce qui est immanquable, qu'une partie de la nation voudra et une autre ne voudra pas la mort du tyran. Rabaut, qui trouve le raisonnement de Sal'e irréfutable, n'a pas vu qu'il manquait au dilemme ce troisième pied, faute duquel il ne pouvait se soutenir. On ne peut pas nous contester la possibilité de cette alternative : que telle section, tel département votera blanc et tel autre noit\ Et, dès lors, nous voilà jetés sur une mer qui n'a ni II. 9
98 cEUVREt5 DR CAMILLE DESMOULINS.
fond ni rivo. Car, je roronnais bien uiio minorité daivs un Iriliunal, dans uno ronvonlion nalionalo, dans une commission, dans nnn a'^spml)1ro de d('3léîT||(''s fjnolconques; mais dans lo cluius (h; la décomposition et dissolution de Tancien gouvernement, el quand un peuple veut se donner une constitution nouvelle, c'est la plus grande, la plus difficile question de droit public, de déterminer la majorité ou la minorité, dans les assemblées -primitives et élémentaires. Voyez combien de questions on fait naître, toutes plus métaphysiques et plus désorganisalrices les unes que les autres? Dans ce moment de l'origine fictive de la société qu'il s'agit de fermer, y a-t-il majorité ou minorité dans les assemblées primaires, et dans un peuple tenant, tout entier et en personne, sa convention? Première question.
Ensuite, en supposant une majorité et une minorité préexistantes au pacte social, combien faut-il de tètes, combien de lieues carrées pour que ceux qui occupent le territoire puissent former une souveraineté? N'est-il pas vrai que le peuple du Comlat l'an passé, el cette année le peuple savoisien, avant la réunion, composait un souverain tout entier? Les Genevois, c'est-à-dire l'équivalent de quatre h cinq sections de Paris, foi'ment à eux seuls un souverain; or, celui qui était souverain hier, que dis-je? celui qui l'était du temps de Jules César, ne peut-il le redevenir aujourd'hui, et reconnaîtra-t-il une majorité relative s'il est vrai que la souveraineté est inaliénable? Ce sont là autant de questions comme insolubles, et que la victoire seule a toujours tranchées.
Maintenant je suppose l'alternative dont Salle s'est bien gardé de parler dans son dilemme, qui est pourtant immanquable : que les royalistes soient les plus
forisdans une assemblée primaii'c, cl les républicains clans une autre, que le lyran soit condamné à Marseille, et absous à Nancy, que dans l'Orient il soit banni, et guillotiné à l'Occident de la France, dans la fermentation des esprits, n'y aura-l-il point de royalistes, point d'aristocrates, point d'ambitieux, point de brouillons, point de pensionnaires de Londres ou de la Haye, de Vienne ou de Madrid, point de républicains même fédéralistes de bonne foi et non pour gagner les guinées de Pitt, qui soutiennent qu'une grande minorité, comme celle du Nord ou du Midi, est majorité dans son territoire.
Que serait-ce si dans les assemblées primaires, les tètes s'écbaulTaicnt autant que dans la Convention, où nous avons vu tour à tour la Montagne se précipiter sur le bureau, et le reflux plus violent encore de l'extrémité opposée venir, couvrir la Montagne de ses bouillonnements et prêt à la submerger, où nous avons vu des législateurs proposer ^ le combat de cinquante contre cinquante au bois de Boulogne.
Vergniaud et Brissot seront-ils alors des dieux qui puissent dire à ces flots mutilés: Vous viendrez Jusque-là, et vous n'irez pas plus /om? Opposeront-ils à cette tempête le grain de sable de leur décret qui ne convoque la nation pour délibérer que sur la nature de la peine ?
Tous les orateurs qui ont parlé avant moi dans le même sens n'ont pas manqué de relever ici l'insigne mauvaise foi de ces appelants qui, colorant de leur respect pour le souverain un décret de guerre civile, se décèlent eux-mêmes si grossièrement, que dans le même décret ils ne craignent pas de circonscrire au