‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 13 sur 54 · CEUX D'AUJOURD'HUI · texte numérisé non relu

CEUX D'AUJOURD'HUI

ouT le monde se rappelle, car tout le 1^"-^ monde les a lues, les joyeuses pages où Scarron nous a peint les aventures d'une troupe ambulante de comédiens. Il n'est personne qui n'ait ri de l'aplomb divertissant de ces acteurs en haillons, de leur dignité dans une charrette, de leurs airs de grandeur aux prises avec le besoin.

Cette situation, si vraie quand parut le Roman comique, l'était beaucoup moins, mais l'était encore avant la révolution de 1789. A cette époque, comme depuis, les comédiens ont rarement connu l'aisance, et ce n'était pas le seul inconvénient de leur profes-

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sion. L'excommunication, le préjugé, les poursuivaient sans cesse, et les applaudissemens ne les indemnisaient pas toujours. Comment se fait-il donc que leurs rangs n'aient jamais été vides? Comment se fait-il qu'ils se soient recrutés de jeunes gens riches, de gentilhommes et même d'hommes titrés ? C'est que la carrière théâtrale est une carrière vive, animée, enivrante; c'est qu'il n'en est pas où on sente plus la vie.

On pourrait, ce me semble, comparer les acteurs aux marins, qui trouvent, dans les agitations mêmes de leur existence, un dédommagement à leurs mille privations. Les acteurs, en effet, éprouvent ces émotions-là, et d'autres encore. Sans sortir de son horizon de toile peinte, un comédien parcourt, en quelques heures, tous les siècles et tous les pays. Il revêt tous les costumes, il entre dans toutes les conditions, il est guerrier, il est magistrat, il est paysan, il est roi, il est vertueux, il est assassin; il pleure, il rit, il s'indigne, il s'abaisse, il hait, il adore; il est, en un mot, un abrégé de toutes les situations de la vie. Faut-il s'étonner qu'on se précipite dans une carrière qui vous met sous l'empire de pareilles excitations ?

Ajoutons que pour eux l'absence de bien-être existait jadis en province seulement, et cet inconvénient se trouvait, chez des gens à imagination, tempéré et embelli par l'espérance. Coquette, amoureux, père noble, soubrette, ingénue, duègne et comique, tous avaient les yeux fixés sur la capitale, tous se flattaient d'y arriver un jour, tous vivaient et mou-

raient dans cette douce pensée. La Comédie-Française était le point de mire des ambitions de coulisses; c'était l'Eldorado, l'Elysée, la Terre Promise!

Point de politique alors, point de tribune, point de ces séances qui tiennent l'Europe en suspens, et où l'on interroge les ministres sur la paix, sur la guerre, sur la question intérieure et la question extérieure.

L'attention se portait uniquement vers le théâtre; il était le sujet universel des conversations. Aussi, un artiste aimé était-il tout pour le public; c'était Mirabeau, Foy, Thiers et Guizot. Jetons un coup d'oeil sur sa carrière, et essayons de la parcourir avec lui.

Un acteur de talent, un acteur doué d'une tête ardente, s'identifie tellement avec son rôle, qu'il en fait une réalité. Il est l'homme qu'il représente, il en a les passions, il en a toute l'existence; et quand il rend bien son personnage, une grande assemblée le lui témoigne par ses acclamations. Il jouit alors de son succès, il en jouit face à face; il est payé comptant, il boit la coupe à longs traits. Une tragédienne d'autrefois, qui jouait les princesses et les reines, était effectivement reine et princesse. Belle, riche, adulée, sa vie était un enchaînement de voluptés. Au sortir du théâtre, où elle avait porté un diadème, elle ne rentrait chez elle que pour y trouver tous les raffinemens du luxe et de l'opulence. Courtisée des grands, chantée par les gens de lettres, elle voyait à ses pieds tout ce qu'il y avait de plus illustre; et quand on lui parlait de son trône et de ses mains royales, elle croyait, et il lui était permis de croire à

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ses mains royales et à son trône. Si ce sont là des illusions et des songes, souhaitons-en de pareils à tous ceux qui habitent des palais.

La situation des acteurs était moins brillante, mais elle l'était beaucoup encore. Comblés de biens et d'honneurs, ils fraternisaient avec la classe élevée. Ils empruntaient aux marquis les belles manières, et ils les leur rendaient perfectionnées. Les hommes de cette époque recherchaient la société des acteurs; et les femmes leurs bonnes grâces. Elles s'affichaient souvent, pour les obtenir, et Baron n'était ridicule que jusqu'à un certain point, quand il demandait que les comédiens fussent élevés sur les genoux des reines et des impératrices. Le foyer intérieur de la Comédie- Française (qu'il ne faut pas confondre avec celui du public) était autrefois le salon le plus brillant et le plus recherché de Paris. On y entrait par privilège, et ce privilège ne s'accordait qu'à un grand nom ou à un grand talent. H fallait voir, à cette époque, le vainqueur de Mahon, le maréchal de Richelieu, venir, en grande tenue, présider au répertoire! Il fallait voir les hommes à noms historiques figurer circulairement en habits chamarrés d'or et de pierreries, dans ces énormes fauteuils, qui sont encore aujourd'hui placés sous les portraits de Molière, de Corneille, de Racine et de nos gloires dramatiques! Il fallait voir les comédiens, portant le costume français et l'épée horizontale, s'avancer, la tête haute, au milieu des seigneurs, leurs égaux; et les comédiennes en cheveux poudrés, en vertugadin, en robes à den-

telles, se promener cérémonieusement dans cette brillante assemblée, et recevoir majestueusement les hommages et les cajoleries universels! Enivrés de tant d'encens, les acteurs et les actrices portaient dans leur intérieur toutes ces grandes manières. M"' Clairon parlait en reine à sa femme de chambre, et Dufresne disait à son perruquier, d'un ton digne et solennel : Quelle heure est-il > A quoi le perruquier répondait avec une révérence profonde : Je.. .l'ignore, Seigneur. Rien de tout cela n'existe à présent, et c'est, il faut le dire, au détriment de l'art dramatique.

Ce qui séduisait les têtes vives, ce qui les entraînait dans la carrière, c'était surtout la tragédie! c'était le désir de vivre au milieu de tant de splendeur et de prestiges. Hélas! qu'est devenue aujourd'hui la tragédie? La révolution a passé par là et cette fantasmagorie s'est dissipée. Depuis que les rois ont perdu leurs trônes réels, les tragédiens ont perdu leurs trônes imaginaires.

Une reproduction de cet état de choses a cependant eu lieu un moment sous l'empire, mais c'était une reproduction bien affaiblie. A cette époque aussi, les actrices ont eu des adorateurs titrés et des équipages; à cette époque, le foyer de la Comédie-Française a été le rendez-vous de beaucoup de grands noms. Les Lauraguais, les Choiseul-Stainville, les Ségur, les Ximénès venaient, mêlés aux gens de lettres, s'y livrer à d'aimables causeries. Ce temps heureux n'a duré que quelques ar>nées! Un mauvais vent a soufflé sur le théâtre; équipages et causeries,

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tout a disparu. A l'invasion de 1814, le comte de Langeron et une foule de généraux russes qui, sans être venus parmi nous, savaient nos mœurs et connaissaient nos rues, marchèrent droit, en entrant, vers la Comédie-Française. Ils croyaient y trouver la bonne compagnie; ils se trompaient. Depuis que la constitution a lui sur la France, le foyer est silencieux, et ces dames vont à pied.

Il est positif qu'à partir de la Restauration, pas une seule voiture n'a été conquise au théâtre. Toutes celles que nous y avons vues datent du règne de Napoléon. De nos jours, pas même de demi-fortunes; voilà les résultats du régime représentatif.

Après avoir décrit les mille et une jouissances qui jadis étaient le partage de nos seigneurs les comédiens, je dois montrer aussi l'autre côté de la médaille. Ce public si bienveillant avait parfois des caprices bien cruels; et ces grands si débonnaires tempéraient leur familiarité par beaucoup d'insolence. Le maréchal de Richelieu envoya Clairon au Fortl'Evêque, et quand Baron se plaignait au duc de la Feuillade de ce que les gens de ce seigneur avaient battu les siens : « Aussi, mon pauvre Baron, lui dit le duc, pourquoi as-tu des gens? » Réponse naturelle, alors, mais qui serait impertinente dans un temps où l'or permet plutôt une livrée à un roturier qui la paie, qu'à un pair de France qui ne la paie pas.

Une autre particularité assez curieuse relativement aux comédiennes, c'est qu'autrefois, mariées ou non, on les appelait toutes mademoiselle ; à présent, au con-

traire, on les nomme toutes jnadame. N'est-ce pas les placer toujours dans une catégorie particulière?

Je me souviens, à ce sujet, d'une jeune et jolie actrice qui comparut comme témoin devant une cour d'assises. Interrogée si elle était demoiselle ou mariée, elle répondit: «M. le Président, je suis comédienne.»

La diminution survenue dans les avantages de la profession, devait naturellement entraîner une diminution dans la concurrence. L'indifférence du public est bien grande aujourd'hui pour l'art dramatique, et surtout pour ce qui se rapporte à l'intérieur des coulisses et à la personne des comédiens. Quand Mole fut malade, il y a soixante ans, Paris entier était en émoi, et les équipages se succédaient sans interruption à sa porte. A peine sut-on sa convalescence et la permission que lui donnait le docteur de prendre quelques gouttes de vin de Bordeaux, qu'en moins de deux jours quatre mille bouteilles lui furent envoyées de toutes parts. Nous n'en somm.es plus là aujourd'hui.

Qu'on ne s'étonne pas de la décadence ! Il faut aux comédiens les regards du public ; ils ne sont estimables qu'autant qu'on les estime : et pour réussir ils ont besoin de succès.

Plusieurs causes de baisse peuvent être signalées encore.

Avant 1789, il n'existait presque pas de carrière pour les hommes à imagination, et la vie théâtrale en était une. Elle devait séduire une foule de têtes ardentes, qui prennent maintenant -une tout autre

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direction. Oui, nous ne craignons pas de le dire : tel qui, de nos jours, figure dans une émeute ou brille à la tribune, si l'ancien régime existait encore, serait peut-être un admirable comédien.

Une des autres différences caractéristiques entre le vieil ordre de choses et le nouveau, c'est l'invention de la claque, que notre sujet nous amène naturellement à traiter.

Il est vraisemblable que cet usage, résultat bizarre des progrès de l'industrie moderne, n'a point existé chez les anciens. L'étendue de leurs amphithéâtres, où tout un peuple se réunissait, y mettait un invincible obstacle. Pour émouvoir une pareille masse, il aurait fallu des armées de claqueurs. La même cause devait produire les mêmes effets parmi les Romains.

C'est cependant chez ces derniers que la claque a pris naissance, et son origine y a été toute royale. L'empereur Néron, comme chacun sait, avait la prétention de rivaliser de talent et de grâce avec les mimes et chanteurs de son temps. Lassé un beau jour de la froideur des Romains pendant qu'il était en scène, l'histrion impérial envoya sa garde prétorienne dans l'amphithéâtre pour lui donner des applaudissemens et pour en arracher au peuple. Ce prince est donc l'homme inventeur d'un art qui a été si bien perfectionné depuis : une pareille institution, il faut en convenir, méritait bien un pareil fondateur.

A partir de cette époque, il règne une lacune immense dans l'histoire de l'art qui nous occupe. Les successeurs de Néron et les souverains du bas-empire

figurèrent tour à tour dans de sanglantes tragédies, qui n'admettaient pas ce genre d'agrément. L'art dramatique disparut plus tard, et la civilisation menaça de s'éteindre. A la Renaissance et sous Louis XIV on n'aperçoit nulle trace d'applaudisseurs à gages. Les courtisans de ce prince applaudissaient beaucoup quand il paraissait sur le théâtre, mais ils le faisaient sans rétribution. Quant aux Baron, aux Dufresne, aux Lekain, ils avaient des amis dévoués; mais c'étaient, si l'on peut parler ainsi, des métiers temporaires. Les armées permanentes en ce genre datent de l'apparition, au Théâtre-Français, de deux reines, dont la rivalité, pendant des années entières, occupa et divisa tout Paris, .M''' Duchesnois et une personne qui vit encore.

La durée de la lutte fit que leurs défenseurs à gages trouvèrent à la scène une douce existence, que naturellement ils durent songer à perpétuer. Ils furent secondés en cela par l'amour-propre des comédiens, et le Théâtre-Français ayant donné l'exemple, les autres l'imitèrent avec ardeur.

Aujourd'hui, les claqueurs sont partout, et le zèle va si loin qu'il existe parfois deux troupes pour la -même salle. L'une de nos premières scènes possède en ce moment un tel avantage. On désigne les deux bandes sous le nom de vieille et jeune claque, comme on disait jadis jeune et vieille garde. Les anciens sont des routiniers, qui marchent dans l'ornière de l'habitude; leurs rivaux font des innovations, ils ont inventé les rieurs et les chatouilleurs ; ce sont les romantiques de la claque.

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Les directeurs de ces administrations (c'est ainsi qu'ils s'intitulent eux-mêmes), jouissent pour la plupart d'une fort belle existence. Plusieurs y joignent comme annexe la vente des billets d'auteurs : plusieurs ont maison et cabriolet. L'un d'eux a tout récemment vendu son fonds 80,000 francs par acte notarié.

Il n'est pas vrai que, comme le pensent les gens du monde, avec le secours des salariés, l'artiste le plus médiocre puisse être applaudi quand et autant qu'il le veut. Cela est praticable dans les jours de solitude seulement : mais pour peu que la salle soit remplie, on met des bornes à une admiration trop expansive. Les claqueurs sont, pour ainsi dire, les bras du public. Lorsque le public est content, il laisse faire ces bras; lorsqu'il est mécontent, il les arrête. Quant à lui, depuis qu'il existe des applaudissemens rétribués, il n'applaudit plus. Les claqueurs ont, dans un spectacle, les mêmes propriétés que l'isoloir dans un cabinet de physique. Ils attirent à eux toute l'électricité du lieu; le reste de la salle en est dépourvu.

A cette occasion, je me rappelle une anecdote. Le directeur d'un théâtre de boulevard demanda un jour près de lui son chef de cabale. « Je suis très mécontent de vous, lui dit-il; le service s'est mal fait hier. — Monsieur le directeur, voulez-vous que je vous parle franchement? — Parlez. — Tant qu'il y aura de ces canailles de paysans, cela n'ira jamais bien. »

Ici, le directeur sourit malgré lui; il n'était point, sur les paysans, de l'avis de son interlocuteur.

Nous avons établi tout à l'heure que les spectateurs exerçaient sur messieurs du lustre un contrôle acti' et sévère, et ne laissaient applaudir qu'autant qu'ils étaient satisfaits. Quel est en ce cas, me demanderat-on, l'inconvénient des applaudissemens gagés?

C'est que, grâce à eux, il n'y a plus aujourd'hui de public. Nous allons nous expliquer.

Il existait, jadis, dans nos parterres, une multitude de vieux habitués, qui se faisaient un plaisir de former un jeune comédien. Ils le suivaient, pour ainsi dire, pas à pas, l'encourageaient quand il était dans la bonne route, l'avertissaient quand il s'en était éloigné. Leurs applaudissemens, leurs bravos, leurs murmures, et jusqu'à leur silence éclairaient et stimulaient un acteur. Ce n'étaient point les leçons froidement théoriques du Conservatoire; c'étaient des leçons animées, vivantes, pratiques. Il y avait, dans les spectacles, une sorte de courant électrique qui allait sans cesse des comédiens au public, et du public aux comédiens.

Les amateurs dont nous parlons étaient généralement des hommes d'une fortune médiocre; ils se plaçaient au parterre à cause de la modicité du prix. L'envahissement des claqueurs les a fait fuir, et le prix du balcon et de l'orchestre étant trop élevé pour eux, ils se sont dispersés. Il n'y a donc plus d'habitués dans nos théâtres : c'est-à-dire qu'il y a des spectateurs, et qu'il n'y a plus de juges. Aussi les comédiens d'aujourd'hui n'osent-ils croire a leurs succès, et j'ai été, à ce sujet, le témoin et le confident de plusieurs

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