‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 12 sur 54 · DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

DE LA VOLONTÉ

La première fois qu'une composition à la main je comparus devant les camarades, mon amour-propre reçut un rude échec. C'était, je crois, le jour même de mon entrée. Voulant prendre position et donner ma mesure, je lus à l'école réunie un morceau en prose que j'avais rédigé avec soin; l'École réunie le refusa à l'unanimité. La semaine suivante, nouvel essai, nouvel échec. On trouva qu'il y avait dans mes

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deux discours de l'esprit et quelques qualités de style, mais que le sujet y était superficiellement traité, les idées décousues, et que cela ne constituait pas un tout. A la suite de ce double jugement, je me livrai au plus profond désespoir. C'en est fait, m'écriai-je, adieu la gloire! Il faut renoncer aux Lettres; je ne serai jamais qu'un grammairien. L'excès de mon découragement s'explique; il était l'effet d'une réaction. Elève-lauréat d'un collège de province, j'avais été accoutumé, depuis l'enfance, à occuper partout la première place, à être flatté et à m'estimer beaucoup. Je tombais de haut par conséquent; aussi, j'en fus ébranlé, et demeurai huit jours étourdi de ma chute. Lorsque j'eus un peu cuvé mon orgueil, je délibérai sur ce que j'avais à faire. Pour m'y aider, je relus mon travail à froid, et je fus obligé de convenir avec moimême qu'il avait été fort bien jugé. C'était un progrès que de s'en apercevoir. Restait la question de savoir si je valais mieux que mon oeuvre. Je portai mes regards sur moi, et le résultat de cet examen fut que mon œuvre et moi nous étions sur la même ligne. De l'éclat et pas de solidité, du bon sens et pas de suite, de l'esprit mais pris à la surface; tel j'étais, tel je me vis. Bientôt, je me posai une nouvelle question, et je fus assez heureux pour trouver la réponse. Je me dis : Les qualités que je possède, sont celles que donne la nature; les qualités dont je suis dépourvu, sont celles qu'on acquiert par le travail. Ma situation n'est donc pas sans remède; je puis avoir ce qui me manque, je l'aurai!...

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J'avais dix-sept ans, quand je raisonnai ainsi, quand j'eus le bonheur de me juger comme s'il s'agissait d'un autre. Cette bonne foi me sauva;, j'étais perdu si j'avais crié à l'injustice! Mais passons aux conséquences de ma découverte et aux moyens curatifs que j'employai.

Lorsqu'un homme est affecté d'une hémiplégie, les médecins lui ordonnent d'exercer vigoureusement la partie malade pour la vivifier. Je trouvai quelque analogie entre cette position et la mienne; je me considérai comme atteint d'une hémiplégie intellectuelle, et je conclus de la ressemblance des maux à la ressemblance des remèdes. Je pensai que je devais négliger les facultés développées en moi, pour ne cultiver que les autres. Dès lors, plus de lectures gaies, plus de petits vers, plus de littérature fugitive. Je quittai Parny pour Heyne, Gresset pour Walkenaëre, les livres roses pour les in-folios; je m'occupai de philologie, de grec, de métaphysique; je me jetai dans la rude et vigoureuse érudition allemande. Je compris que, pour me compléter, il fallait rechercher les travaux antipathiques à ma nature, ne méditer que des ouvrages sérieux jusqu'à l'aridité ou logiques jusqu'à la fatigue; je décidai, en un mot, que lier des idées devait être le premier de mes besoins, et m'ennuyer le premier de mes devoirs. Je remplis ces fonctions-là avec zèle pendant une année! J'éprouvais des maux de tête, mais je luttais; je m'endormais au milieu de mes lectures, mais je me pinçais pour me réveiller. C'est ainsi qu'à la longue je parvins à briser mon ca-

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ractère et à me renouveler. Cette époque, à mon sens, la plus importante de ma vie entière, m'apprit une vérité que, depuis, j'ai constaté souvent, c'est qu'on peut toujours ce qu'on veut!

La qualité la plus rare en effet, la plus précieuse, la plus désirable dans un auteur, puisqu'elle féconde toutes les autres, c'est la faculté acquise de rester longtemps sur un sujet, de saisir une idée, de l'étreindre, de la presser de toutes les manières, de la retourner sous tous les aspects, de lui prendre enfin tout ce qu'elle peut donner. Je connais un écrivain, qui, lorsqu'il a dans la tête une comédie de mœurs en cinq actes, ne peut s'empêcher de la terminer en six semaines. Cette facilité est de l'impuissance, cette richesse de la pauvreté. Il n'y a de force que dans la méditation, de capacité que dans la patience. Un auteur se manque à lui-même et n'est pas au niveau de sa mission, quand il a composé un ouvrage, et qu'on peut lui donner sur son sujet, des idées qu'il n'avait pas eues. J'ose dire, quant à moi, que je n'ai jamais mérité ce reproche, et je le dis sans orgueil; car il y a là une question de temps et non de talent. (Le mot de BufFon.)

Ma longue application eut les résultats qu'elle devait avoir; de léger, je devins grave, et d'étourdi, logicien impitoyable. La métamorphose fut complète avec le tems; on peut en juger par l'anecdote suivante.

Sept ans après ma sortie de l'École, un jour mon ami Chateauneuf, maintenant membre de l'Institut (Académie des sciences morales), me raconta qu'il avait, la veille, dans un salon, parlé 'de la répétition

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générale d'une comédie en vers qu'il venait d'entendre. On voulut savoir l'auteur, il me nomma. N'est-ce point un élève de l'École Normale? dit quelqu'un. — Oui. — En ce cas, la pièce n'est pas de lui. — Mais je viens de le voir dirigeant les répétitions. — C'est qu'il a mission pour cela. — Mais, j'ai assisté à la conception de chaque scène, à la naissance de chaque vers! — Peu importe, il ne peut avoir composé cet ouvrage. De la gaîté, des traits d'esprit, tant qu'on voudra. Mais de la suite, jamais; il en est incapable.

Concevez-vous une pareille extravagance, me dit Chateauneuf avec colère?... Et je lui répondis froidement : C'est un homme qui m'a connu. En effet, ces doutes injurieux étaient de mon camarade le physicien Pouilley. Mais retournons à 1813.

Parmi mes occupations, je ne dois pas omettre l'Économie politique, l'une des études proscrites alors sous le nom d'idéologie. — Admirateur de Napoléon, je ne choisis pas cette science par esprit d'opposition ; je ne savais d'elle qu'une chose, c'est qu'elle est abstraite, et ce motif me décida. Je lus Smith et Turgot, je les méditai, et j'étais, en 181 3, du très petit nombre de français qui ne croyaient ni aux Accapareurs ni à la Balance du Comtnerce et qui avaient quelques idées nettes sur VlmpCt et sur la Production.

Ce qui me contrariait le plus dans ma position, c'était, non l'aridité d'études contraires à mes goûts, mais la fausse opinion qu'avaient de moi mes chefs et mes camarades. Mes travaux continus prenaient tout mon

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tems, sans donner de résultats visibles, et je sentais planer sur moi ma réputation, j'entendais murmurer de loin des reproches que je méritais peu. Tranchons le mot, j'étais placé sur la liste peu nombreuse de ceux qui abusent de la liberté pour ne rien faire. M. Guéroult m'en accusa publiquement. A la fin de l'année, je fus bien vengé; je présentai à la Conférence deux pièces de vers grecs!... Du Grec, quelle douceur/ Toute l'École en fut émerveillée; Boissonnade, Burnouf et Mablin en furent attendris!... Des vers dans cette langue sont toujours une rareté; à cette époque, c'était un phénomène! Nous n'avions encore ni Grammaire, ni Gradus, ni Lexique bien fait. Mes deux morceaux sur lesquels Guigniaud fit un rapport, eurent un succès immense! Aussi, dès le lendemain, le vénérable Chef de l'Ecole accourut essoufflé à la séance du soir. Il traversa les rangs, s'avança vers moi et me dit en m'embrassant : Je viens vous féliciter. Pendant que je vous accusais, vous travailliez en silence! Je vous remercie et je vous aime, parce que je m'étais trompé sur vous.

Cette biographie n'a pas été achevée. Casimir 'Bonjour n'en a pas eu le temps ; et on peut regretter de ne pas le voir développer ici, lui-même, sa troisième idée fixe, qui, à n'en pas douter, était le désir passionné d'occuper la première scène française. Ce désir, il a pu le réaliser au delà certainement de ses espérances, puisqu'il a régné sur cette scène, selon même un critique du temps'^, pendant bien des années.

On pourrait remarquer aussi en pénétrant dans toute son existence, que ce sentiment puissant de l'idée fixe, ou plutôt le besoin de se donner à un but élevé et de le poursuivre avec ardeur, Casimir 'Bon- Jour l'a éprouvé jusqu'à la fin. Il aurait pu entrer dans le professorat des lettres, où il eût réussi au premier chef: le théâtre l'attira; et aucune ambition, quelque louable quelle fût, ne parvint à l'en détourner. Laissons-le plutôt parler lui-même.

* Jules Janiii.

(( 1820. — Je suis deux heures secrétaire d'un

grand homme'

(( cMadame Tiran. que je connaissais depuis quelques mois, m'écrivit un matin : « Mon frère est ar- (( rivé de Sainte-Hélène; venez donc diner en « famille avec nous. » Je trouvai cette invitation extrêmement aimable et pour la forme et pour le fond. qA mon entrée le général Gourgaud m'embrassa. Cet accueil combla ma surprise., et je me demandai, à part moi. ce qui pouvait me valoir tant d'affection. On se mit à table et l'on causa. Jamais diner, jamais soirée ne me parurent si courts; on n'y parla que de ^apoléon. cA minuit, c'est-à-dire au moment de mon départ, le Général me dit sans préparation : « Voulei-vous être secrétaire de l'Emapereur? Jai mission de lui en chercher un. — « Vous m'en voye^ rouge de plaisir, lui répond is-je. (T — L'Empereur, continua-t-il, désire un homme de a lettres capable, jeune et obscur. Il ne veut pas qu'on «■ dise : C'est (^Monsieur un tel, écrivain connu, qui a (.( rédigé les mémoires de Sainte-Hélène. Si la place (( vous convient, je sais par ma sœur que vous con-

* Extrait du Journal intime de Casimir BonjcTUr.

« vene~ parfaitement à la place. Je vous choisis. » Qifon juge de l'ejfei que dut produire une proposition pareille sur une imagination de vingt-cinq ans! L'idée d'approcher un tel homme, d'assister à ses derniers moments, de recueillir ses dernières paroles, me faisait bondir le cœur. Je retournai chemoi tout pensif, tout cmu, tout tremblant. oA mon entrée, quelle est ma surprise! Une lettre m'attendait; je la prends : le cachet du comité. Je brise l'enveloppe : la Comédie française m'annonçait la mise en scène de mon premier ouvrage. Je restai interdit de cette nouvelle, et je passai toute la nuit à méditer sur les deux carrières. Le lendemain matin, j'étais décidé et f épiais le réveil du Général Gourgaud. (c Général, lui dis- je, je vous demande un (( mois. TD'ici là, ma pièce sera représentée; si je suis (( sijflé, je pars... » Je restai! ))

Tour ajouter à la sincérité et au courage de la vocation le coté délicat et fin qui est un des traits les plus séduisants de la physionomie de Casimir 'Bonjour, nous devons compléter ce premier récit par un second, également écrit de sa main, toujours sur le même grand homme''\

* Extrait également du Journal intime de Casimir Bonjour.

« c4u momenr où l'Empereu}- C^apoléon allair meure à la voile de l'Ile d'Elbe pour revenir en France, le capitaine du brick qu'il montait s'approcha et lui dit : « Sire, le bâtiment est beaucoup trop « charge; il faudrait renvoyer à terre les trois quarts (( d'entre nous. cAutrement, s'il survient un -[cphir, « nous sommes tous perdus. — Eh bien! repondit (( U^tpoléon, eh bien!... » "Dans ce moment il aperçut ses vieux soldats dont les yeux supplians étaient diriges vers lui. Il s'arrêta alors et dit d'un ton ému: (( Il fera beau ! » J'ai entendu raconter cette anecdote à zM'^^" 'Bertrand chej éM"'" de Souia. Cette dame la termina en disant : (( Voyei comme il était « imprudent! » C'est ainsi que l'Empereur était compris par certains compagnons de son exil. »

Tlus tard encore il sut sacrifier une situation modeste, il est vrai, mais peut-être nécessaire à un jeune homme sans fortune et sans famille. (Il était employé dans les bureaux du Trésor.)

Les vers des Deux Cousines devenus bientôt proverbe :

Il économisa cent mille francs de rente

Sur ses appointements qui n'étaient que de trente.

avalent hlessc personnellemem, parait-il, le ministre des finances du moment'^. Il/dit venir dans son cabinet le Jeune auteur, et lui dit sans préambule : (( cMonsleur, vous ave^ mis dans votre nouvelle pièce deux vers qui me choquent. Supprlme^-les, ou je vous destitue. — cMonsleur, lui repond fièrement Casimir ^Bonjour, je préfère mes vers à votre place... » et II fut destitue. (Ceci est le fait authentique, Inconnu généralement, et raconté de façon plus couverte.)

La fortune dans sa carrière dramatique lui sourit longtemps, puis un jour elle lui devint contraire. Et c'est alors que, tout en souffrant de certaines Injustices, Il s'attacha de plus en plus à la vocation de Famltlé et du dévouement. Il oubliait ses tristesses en s'occupant des jeunes et des petits, encourageant de ses conseils et même de ses leçons affectueuses tous ceux qui semblaient comprendre ses efforts. Le charme qui ne se donne pas, le charme qui attire, il l'avait en toute sa personne. Et beaucoup se laissaient attirer, comme cette très gracieuse femme, qui, plus de vingt ans après sa mort, n'avait pas oublié les Impressions du passé : (( Lorsque nous apercevions notre ami, disait-elle, nos jeux ne comptaient plus,

* M. de ViUèle.

nous quittions tout pour nous élancer vers lui^pour jouir de son regard et pour l'entendre parler. ))

Ses dernières années, qui furent un long martyre de souffrances physiques, il les remplit encore de douces jouissances, en donnant toute son âme dévouée à r éducation de sa file et en travaillant avec toute son ardeur d'artiste à une pièce de théâtre qui n'a pas été représentée.

Il sera permis d'ajouter que tous ceux qui l'ont vu de près et qui ont ressenti sa disparition avant l'heure, se sont souvent demandé, en songeant à sa mémoire, s'ils ne regrettaient pas autant en lui les qualités du cœur que les qualités de l'esprit'''.

* Casimir Bonjour était né à Clermont en Argonne (Meuse), le rj mars 1795 ; il est mort à Paris, le 24 juin 1856.

Mélanges

MON DEBUT DRAMATIQUE

ES études scholastiques ont été marquées par quelques succès, et ces triomphes de l'enfance, auxquels on attache toujours plus d'importance qu'ils n'en méritent, avaient donné de moi une très haute opinion dans ma ville natale. A douze ans, mon nom était populaire, et mes camarades m'appelaient l'homme de lettres. Je partageais naturellement cette opinion flatteuse; je pensais à la gloire en quatrième, et l'Institut a été le rêve de mon adolescence.

Plus d'un mécompte est venu bientôt après tempérer l'estime que j'avais pour moi-même et dissiper les fumées de mon orgueil. Agé de vingt et quelques an-

Nf H L A N G E s

nées, j'en étais au découragement et je me livrais à des occupations qui n'étaient rien moins que littéraires, quand le hasard rne conduisit un jour aux Tuileries. J'y rencontrai un ami Gascon, dont j'étais séparé depuis longtems. Du plus loin qu'il m'aperçut : Que faites-vous donc > s'écria-t-il. Je cherche votre nom dans tous les journaux et je ne le vois pas.

Cette vive apostrophe m'humilia beaucoup, et l'année suivante, j'avais composé une comédie.

Me voilà donc auteur, et auteur du Théâtre-Français!... Le Théâtre-Français ! alors, c'était un musée, c'était un temple, dont les avenues étaient prodigieusement difficiles; alors, il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus. Je n'ignorais aucun des obstacles; je savais que, pour un auteur dramatique, la fin de l'ouvrage est le commencement des tribulations. J'entrai néanmoins avec ardeur dans la lice; j'étais plein de confiance, j'avais vingt-quatre ans.

Je demandai au redoutable Comité, et j'attendis cinq mois une lecture qu'on ne m'accorda point. Ennuyé de ce silence, je me lève un beau matin avec une inspiration, et je vais trouver un excellent acteur que j'avais vu au théâtre seulement, Michelot. Je me présente chez lui, j'entre timidement; après avoir balbutié les complimens d'usage, et sans autre préambule, je fais de la chaise qu'il m'offrait une sorte de prie-Dieu, et, tout d'une haleine, je lui récite ma pièce entière du ton dont un dévot débite ses patenôtres. Malgré ma triste voix et ma psalmodie plus triste encore, Michelot crut entrevoir qu'il y avait quelque

MON DÉBUT DRAMATIQUE

chose dans mon ouvrage. Il intervint, les difficultés s'aplanirent et mon audition me fut donnée.

Dieu! comme le cœur me battit le matin du jour fatal! comme je dormis peu la nuit précédente! A l'heure fixée, j'arrive, un grand Suisse à hallebarde m'introduit, je me glisse au milieu de l'aréopage, et je salue nos seigneurs les Comédiens et nos dames les Comédiennes sans les voir, tant j'étais tremblant!

Je débitai fort mal, et pourtant on m'accueillit bien. Je me rappelle qu'un de mes Bulletins portait : Cet ouvrage méritait d'être 7nieux lu. Bref, je fus admis à la pluralité des suffrages, mais admis avec des corrections. J'osai demander qu'on voulût bien m'en indiquer la nature; on me répondit que ce n'était point l'usage, et l'assemblée s'écoula, les hommes en me prodiguant des encouragemens, les femmes des sourires...

Qu'on juge de mon embarras après cette quasiréception! Je cherchai, pendant un mois, la pensée de mes juges (si tant est que mes juges eussent eu une pensée), et je ne la trouvai point. Je me décidai alors à leur faire l'espièglerie que voici. Je réclamai une seconde audition, je l'obtins, je lus la pièce sans l'avoir aucunement retouchée, et je fus reçu à l'unanimité, vu les notables changements.

Me voilà donc admis définitivement! Mais, hélas! qu'il y avait loin, à cette époque, de l'admission à la mise en scène! Nombre d'auteurs reçus avec acclamation n'ont jamais vu arriver ce bienheureux jour, et j'en ai connu un dont le drame a été représenté.

par tour de faveur, quinze années après la réception.

Le lendemain de la mienne, je me mis en campagne et fis exactement ma cour aux comédiens influens. Grâce à une assiduité de tous les jours et à l'amitié de Michelot, j'obtins, après neuf mois, le tour de faveur tant désiré.

Je suis au terme de mes peines, me dis-je alors, et désormais je n'aurai plus affaire qu'au public!... Hélas! je me trompais encore. La mise en scène décidée, il fallut m'occuper de la distribution des rôles, carrière nouvelle, carrière immense de difficultés!

Pour le premier personnage (celui de la Mère rivale), je songeai naturellement à une actrice dont le talent a charmé déjà trois générations successives, M"' M***. Je composai des vers pour la toucher, et j'allai lui offrir, à genoux, et les vers et le rôle. La grande comédienne me répondit d'un petit ton fort sec : « Dieu merci, monsieur, je ne suis pas encore réduite à jouer les rôles de mère... » En effet, elle n'avait alors que quarante-huit ans.

Profondément affligé de ce refus, je tournai mes regards vers l'actrice qui occupait la seconde place (M^^* Lev.). Elle me grasseya avec dignité les paroles suivantes : a Monsieur, dans ma position vis-à-vis de mon ancienne, je ne puis accepter que des rôles de très jeunes personnes... » Elle avait trente-six ans et la plus riche encolure!...

Après ce nouveau déboire, je me rendis auprès d'une comédienne, aujourd'hui retirée du théâtre, M"' D..., et j'arrivai bien mal à propos! La pauvre fille

MON DEBUT DRAMATIQUE

venait d'accoucher de son septième enfant; son refus était donc bien légitime.

Restait une quatrième personne, que je puis nommer parce qu'elle ne vit plus, M"" Volnais. Elle était la dernière de l'emploi. Sans elle, point de représentation possible. Je me présentai inquiet et avec une fièvre ardente à son bel hôtel de la rue de la Pépinière. On m'introduisit dans son boudoir, et sans chercher à être dramatique, je le fus beaucoup. Je tombai à ses pieds, en m'écriant : « Madame, madame, aidez-moi, je vous confie mon avenir!... » Elle sourit de ma chaleur, me tendit avec bonté une main très blanche que je baisai, et me demanda de quoi il était question. J'exposai ma requête. Elle désira lire l'ouvrage qu'elle n'avait point entendu; je le lui remis. Deux jours après, quand je vins chercher la réponse, du haut de son brillant canapé, elle laissa tomber ces mots : « Monsieur, votre sujet me plaît beaucoup, mais je n'aime que le drame. Faites un drame de votre pièce et je la jouerai. — Madame, c'est me demander un autre ouvrage. — Précisément, et tel est mon ultimatum. »

Je rentrai chez moi l'âme navrée. Ainsi, tant de travail, tant de soins, tant de peines, ainsi ma réception et mon tour de faveur même sont inutiles! Toutes m'ont repoussé, je n'ai plus qu'à mourir; car c'est ainsi qu'on prend les choses à vingt-quatre ans.

Je passai huit jours dans le plus profond désespoir; après quoi il me vint une idée.

Il existait, à cette époque, une petite feuille des

théâtres, fort épigrammatique et fort à la mode, le Miroir. Les articles Comédie Française étaient rédigés par un homme d'esprit, de goût et d'une parfaite indépendance, M. Cauchois-Lemaire. Je ne connaissais nullement cet écrivain, mais il avait eu l'honneur d'être proscrit, son nom était dans toutes les bouches. J'allai le voir sans hésiter; je lui racontai avec émotion ma triste aventure. Il m'accueillit fort obligeamment, et me témoigna le plus grand désir de m'être utile. « Mais que puis-je pour vous? — Tout, lui répondis-je, tout! Vous pouvez m'ouvrir la carrière!... Rédigez un feuilleton sur le talent de M"' Volnais. Commencez par des douceurs, finissez par des menaces; déclarez-lui la guerre, si elle persiste à refuser mon rôle, et je suis sûr qu'elle l'acceptera. » Alors, avec une bonne grâce que je n'oublierai jamais, Cauchois-Lemaire s'engagea à me rendre le service que je réclamais de lui. Dès le lendemain, il publia un article fort spirituel dans le sens convenu. A peine avais-je lu ce bienheureux feuilleton, que je reçois de l'actrice dédaigneuse un petit billet parfumé : « Mais, « que devenez-vous, mon cher? voilà huit jours que je « ne vous vois pas! vous seriez-vous découragé? Vête nez, et nous pourrons nous entendre. »

Je cours chez elle, palpitant de joie. Après les premières politesses. M"" Volnais me dit avec un doux regard : « Je n'ai, mon auteur (comme on dit : mon tail- « leur!), qu'un seul changement à vous demander. « Faites que je sois aimée et épousée, que ma fille n'ait « que quinze ans : et je prendrai votre rôle. »

MON DÉBUT DRAMATIQUE

Je voulus savoir pourquoi ce chiffre de quinze ans, au lieu de seize que j'avais donnés à ma jeune première. « C'est, me répondit-elle, que si ma fille n'a que quinze ans, je pourrai n'en avoir que trente. »

Je fus frappé de la justesse de ce raisonnement, et dès ce jour-là même, je me mis à la besogne. Sophie n'eut que quinze ans. M"' Volnais fut épousée, et l'on représenta ma pièce.

On ne sait pas, on ne saura jamais ce qu'un malheureux auteur éprouve à la première représentation de son premier ouvrage; on ne soupçonne pas, j'ose le dire, la tumultueuse agitation de ses sens, les tempêtes et les bouleversemens de son âme! Pour se faire une idée de pareilles impressions, il faut les avoir subies. C'est alors seulement que l'on conçoit ce que c'est que l'exaltation d'une tête humaine, ce qu'il y a de sensations possibles en quelques secondes, et jusqu'à quel point nos fibres nerveuses peuvent se tendre sans se briser. J'ai traversé cette situation, j'en ai ressenti les déchiremens, et je déclare qu'avant ni depuis je n'ai rien connu de comparable.

C'est le 4 juillet 1821 que mon début dramatique eut lieu. Quand je reçus une lettre d'avis pour la mise en scène, mon émotion commença. Elle était douce; aux répétitions, elle devint pénible et bientôt après j'eus la fièvre. Quelques jours avant le jour fatal, j'étais si agité que j'apercevais à l'oeil les battemens de mon coeur. Mais la veille, la veille, que n'éprouvai-je

pas, quand je lus en gros caractères sur les murailles : Demain, la Mère rivale, comédie en trois actes, en vers!

Un frémissement nerveux me parcourut tout entier. Pour m'assurer si je ne me trompais pas, je m'arrêtais à toutes les affiches. Ma vue se troublait, mes genoux fléchissaient sous moi, et je me demandais si c'était un rêve!... Quoi! me disais-je, demain, je paraîtrai sur cette glorieuse scène! demain, je serai en face du public! demain, je serai un sot ou un homme d'esprit, un objet d'envie ou de pitié!...

Le matin du grand jour, une sueur froide me pénétra; je grelottais et brûlais à la fois, j'allais et venais sans savoir où. Cette situation surpassait mes forces et devenait intolérable, quand par bonheur une rage de dents vint à mon secours. La douleur physique adoucit la douleur morale, et je me sentis un peu soulagé.

Ma nouvelle souffrance dura jusqu'au lever de la toile, c'est-à-dire jusqu'à neuf heures du soir. Sitôt que j'entendis le bruissement des cordes du rideau, ma rage de dents disparut... Je n'ose pourtant conseiller cette recette contre le mal de dents; on ne l'a pas toujours à sa disposition.

Je n'échappai à la douleur dont il s'agit, que pour en subir une autre. Pendant la représentation, désirant éviter les regards et me dérober à de trop vives impressions, je m'étais caché, près du foyer intérieur, dans un réduit obscur, où les garçons de théâtre avaient ordre de venir m'annoncer les événemens.

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C'est là qu'eut lieu une illusion de mes sens que je n'oublierai jamais.

J'étais seul et j'attendais! Ici une réflexion physiologique est nécessaire. Lorsque, pour mesurer la durée, on n'a ni montre, ni pendule, ni chronomètre, on est réduit à évaluer le temps par le nombre et la série de ses sensations. Il paraît que j'en eus beaucoup alors! car, voici ce qui m'arriva :

Le rideau se leva à neuf heures; à peine la voix sonore des garçons de théâtre avait-elle crié cette nouvelle dans tous les corridors, que, dans mon impatience, je me mis à suivre les acteurs par la pensée, et à me réciter ma pièce à moi-même. Quand j'eus vu passer ainsi le premier acte, j'écoute!... Personne. Je continue mon travail de tête; je débite le second acte; point de nouvelles encore. J'arrive au troisième, et toujours point de nouvelles!,.. Plus de doute, l'ouvrage est sifflé, et l'on craint de me l'apprendre. Je marche à grands pas, je m'arrache les cheveux, je pousse des gémissements et j'éprouve dans la poitrine l'oppression la plus violente.

Pendant que je me débattais ainsi, et que la sueur ruisselait sur tout mon corps, une porte s'ouvre... et je vois s'avancer le garçon de théâtre Sylvain, qui me dit paisiblement : « Monsieur, les deux premières scènes ont été parfaitement accueillies. »

Je tirai ma montre aussitôt : neuf heures dix minutes! ... J'avais donc vécu une heure en dix minutes.

Le succès de la Mère rivale ne fut pas contesté, et je reçus, dans le foyer intérieur, les félicitations de

tous les hommes distingués qui le fréquentaient alors. De ce nombre était un vieillard fort spirituel, M. Le Chauve, ancien receveur-général et frère de l'acteur de Vigny. Je n'oublierai jamais la petite allocution qu'il m'adressa en m'embrassant : « Monsieur, je vous en fais mon compliment; vous avez, ce soir, beaucoup d'ennemis que vous n'aviez pas ce matin. »

'}rT^^^j7\ N des traits constitutifs de l'organisation ^\WyV^ humaine, un des penchans les plus vifs de '(^fy//}M\ notre corps, une des formes les plus iml',S^Ji~Ji> périeuses de notre esprit, c'est la tendance à imiter. Elle nous prend au berceau, elle nous suit partout et toujours; c'est par elle que l'homme atteint son développement moral et physique, par elle qu'un individu fait son profit des idées et des découvertes de tous; d'elles sont nées les sociétés, les langues, la civilisation.

* Cette étude avait été publiée d'abord sous un nom différent : L'Art dramatique. La version parue sous ce dernier titre, et qui semble bien, eu effet, avoir été la première en date, contient certaines variantes de forme, trop peu importantes pour être indiquées en notes. Mais la fin traite d'un sujet tout autre; il y avait intérêt à la publier intégralement sous forme de note, à partir du passage où commencent les deux versions différentes.

Le théâtre, c'est à dire l'art de reproduire aux yeux, à l'aide de personnages vivans, les actes de la vie humaine, devait être la conséquence de ce penchant universel. Comme, de tous les êtres, celui que l'homme estime le plus, c'est l'homme, rien ne pouvait lui être plus agréable que de le lui montrer. Aussi, partout où l'espèce humaine a été réunie en corps de nation, a-t-on trouvé des traces de représentations scéniques. Dans l'ancien comme dans le nouveau monde, chez les Hindous comme chez les Péruviens, un théâtre a existé. Sans doute, il n'avait rien de commun avec celui de Sophocle et de Racine; il était, il devait être l'expression fidèle des habitudes et des idées du temps. Les jeux de la scène, quels qu'ils soient, pantomimes, danses, drames parlés ou lyriques, ne font que reproduire l'état social. Ils sont un effet et non pas une cause. On a beaucoup dit que les écrivains avaient une grande action sur leur siècle, qu'ils rectifiaient les mœurs, et imprimaient le mouvement aux esprits. Si cette pensée est exacte, elle l'est dans une mesure si étroite, elle a rapport à des détails si minces et si petits, qu'ils se perdent dans l'immensité des faits; et, aux yeux de quiconque réfléchit et observe, l'idée contraire est rigoureusement l'idée vraie. Les lois, le climat, les arts, l'industrie, et tout l'ordre social qui en résulte, voilà où est le moteur réel, où est la véritable impulsion. Si ce qu'on appelle un homme de génie, semble quelquefois mener son siècle, cette illusion provient^de ce qu'il a, le premier, aperçu et signalé le point vers lequel tout le

cour D OEIL SUR LE THÉÂTRE If

monde se précipite. Comme un autre, il cède au torrent; vous croyez qu'il entraîne? regardez mieux, il est entraîné; l'homme n'est rien, les hommes sont tout.

Il n'est donc pas vrai que tel ou tel auteur ait donné à tel ou tel théâtre les formes qu'on lui connaît. L'ensemble de la littérature dramatique à une époque est le résultat constant et obligé de l'ensemble de la civilisation à la même époque. Il se peut qu'un écrivain éminent ait saisi plus vite, ait mieux rendu cette physionomie générale; mais elle existait sans lui. Il a été un instrument plus ou moins heureux, mais un instrument; et ce qu'il a fait hier, un autre l'aurait fait demain, dans la mesure de ses facultés. Voilà l'influence réelle du génie aux différentes époques; sa part de gloire peut être grande, sa part d'action est petite.

Ceci nous mène à penser que, pour faire l'histoire de l'art, on a peut-être eu tort jusqu'ici de faire celle des écrivains; c'est celle du public qu'il aurait fallu faire. Telle est notre manière d'envisager la question ; et c'est de ce point de vue que nous allons jeter un coup d'œil sur les diverses littératures dramatiques qui ont eu un certain éclat et examiner quelles sont les circonstances de mœurs et les conditions d'organisation sociale sans lesquelles le théâtre ne peut prospérer.

La première nation qui s'offre à nos regards, par ordre de date et par ordre de supériorité intellectuelle, ce sont les Grecs, c'est-à-dire les Athéniens. Dans l'art qui nous occupe, comme dans tous les au-

très, ces instituteurs du genre humain ont produit les plus parfaits modèles. Le choix des sujets, l'élégance des formes, le fini du langage, la vérité unie à l'imagination, l'éclat à la solidité, ils ont tout; leurs ouvrages sont le type éternel du beau, du goût et du bon sens. D'oij provient cette prééminence incontestée et incontestable? C'est qu'en eux, hors d'eux, tout les favorisait; c'est qu'à une merveilleuse aptitude, à une organisation privilégiée, j'ai presque dit surhumaine, se joignaient une foule de circonstances que nous nous proposons d'analyser ici.

Premièrement, quand le génie de cette nation se tourna vers le théâtre, la civilisation était avancée déjà et la langue formée. Ainsi, des écrivains inélégans, des hommes incomplets n'ont pas pris et défloré pour leurs successeurs les plus belles données dramatiques.

En second lieu, ils avaient un public, car ils avaient une grande ville. Cette idée réclame quelques développemens.

Les capitales, si nécessaires à tous les arts, le sont particulièrement à l'art dramatique. Sans elles, point de juges, point de goût, point de perfection. Les capitales sont de vastes foyers, où les esprits supérieurs viennent fermenter et s'aviver l'un l'autre, où la force de chacun s'augmente de la force de tous. Or, comme on sait, la division des Grecs en petits États était politique seulement. Leur langue restait la même et leur population qui se mêlait sans cesse, formait une sorte de République fédérative dont l'Amérique anglaise

nous offre en partie l'image. Leurs points de contact qui avaient lieu tous les jours se renouvelaient plus spécialement à des époques périodiques telles que les Olympiades et les assemblées des Amphyctions. Athènes était la capitale intellectuelle de la Confédération hellénique; elle attirait à elle tous les hommes remarquables de l'Archipel, du Péloponèse, de l'Asie Mineure et de la Grande Grèce. La séparation en provinces n'avait donc de résultat réel que la noble rivalité qu'elle faisait naître; et l'on trouvait chez les Hellènes les avantages de la monarchie et ceux de la république : l'unité fécondée par l'émulation.

Nous avons dit que les artistes Grecs avaient un public, parce qu'ils avaient une capitale ; ajoutons que ce public était excellent, parce qu'il se composait d'une aristocratie. Ici quelques déveioppemens encore.

L'art théâtral se distingue essentiellement des autres arts par un point. Il est possible, à ceux-ci, il leur est facile de prendre leurs juges un à un, de les saisir isolément répartis sur un vaste territoire. Cette division même est avantageuse en certains cas et devient un élément de prospérité. Mais le théâtre a des nécessités contraires. Il lui faut une vaste réunion sur un point donné ; c'est pour lui une condition d'existence. Il lui faut des personnes éclairées; c'est pour lui une condition de succès. Eh bien! l'aristocratie Athénienne offrait tout cela. Vingt mille citoyens sur quatre ou cinq cent mille habitans formaient une imposante élite d'hommes de loisirs, qui, n'ayant point

à s'inquiéter de la vie matérielle, pouvaient consacrer leur temps et leurs brillantes facultés à la culture des arts. Ils ne ressemblaient point à la petite oligarchie de Sparte, que les institutions de Lycurgue vouaient exclusivement à la guerre et à la gymnastique. Dans la ville de iMinerve au contraire, les lois favorisaient avant tout le développement de l'intelligence, et la population choisie qu'elles avaient créée, se recrutait encore de tous les hommes remarquables qui s'élevaient de toutes parts sur le sol hellénique. De tant d'élémens de succès, faut-il s'étonner qu'il soit résulté des miracles? Même opprimée, même esclave, Athènes dominait encore; et, sur les bords de l'Indus, son vainqueur déclarait qu'il avait entrepris tous ses travaux et conquis le monde, afin que les Athéniens pussent dire, en se promenant sur le Pirée, qu'Alexandre était grand.

Un seul incident, chez eux, fut nuisible au théâtre, c'est la condition des femmes qui était déplorable. Sans instruction, sans culture d'aucune espèce, emprisonnée à perpétuité dans le Gynécée, qui ne s'ouvrait que pour son mari, la femme grecque n'offrait aux yeux qu'un être dégradé, sans communauté d'idées et de sentimens avec celui qu'elle appelait son époux. Elle n'était point une compagne, et ne pouvait devenir une amie. C'était, il faut le dire, une première esclave, et ses droits se bornaient à donner des enfans au maître et à surveiller la domesticité. Cette séparation des sexes, ce divorce intellectuel, si funeste, comme on sait, aux mœurs publiques, ne le devint pas moins à l'art dont

nous nous occupons. L'amour, en Grèce, avait perdu tout son prestige, la vie, son épisode le plus touchant. Dans une pareille société, l'acte le plus important de l'existence humaine, le Mariage, était pour l'homme un vil marché, un arrangement matériel; c'était, tranchons le mot, l'acquisition d'un meuble vivant!.,. On sent le vide immense qui devait en résulter, et pour le bonheur dans les relations individuelles, et pour le plaisir dans les arts d'imitation. Toutes nos fables dramatiques modernes ont pour nœud l'amour qu'un sexe porte à l'autre, et pour dénouement leur union. Cette combinaison, qui, dans son infinie variété, est chaque jour plus nouvelle, cet intérêt, qui se multiplie de tant de manières et sous tant de faces, l'organisation sociale des Grecs les condamnait à l'ignorer. Ne le connaissant pas dans la vie privée, ils ne pouvaient pas le reproduire au théâtre; et c'est principalement dans la comédie qu'on en peut remarquer l'absence. Leurs intrigues, toujours les mêmes, nous offrent éternellement ou des courtisanes, les seules femmes grecques qui fussent libres et bien élevées, ou des jeunes filles ravies par des pirates, et dont un incident révélait la naissance. Tristes combinaisons! triste état social! Que d'idées, de sentimens, de jouissances perdues! Sous ce rapport, plaignons les Grecs et plaignons leurs auteurs!

Après eux, du moins dans l'ordre chronologique, se présentent leurs vainqueurs, les Romains. Cette nation renfermait dans son sein deux des élémens que nous avons signalés comme nécessaires à la pros-

périté de l'art dramatique : une Aristocratie et une Capitale. Mais plusieurs circonstances venaient contrarier et annuler celles-là. Je ne parlerai point du sort des femmes, qui, chez eux, se trouvait à peu près le même que dans la Grèce. Ce qu'ils avaient de plus anti-dramatique, c'étaient leurs institutions exclusivement agricoles et guerrières. Quand l'élite d'un peuple a pris cette direction, il n'y a guère de place pour les beaux-arts. Il en résultait une rudesse de formes, une crudité de mœurs peu attrayantes pour l'imitation. Il fallait que le peintre fût ou grossier ou faux; l'alternative était cruelle. Aussi, en fait d'arts, leur sol ne produisit rien spontanément, et tout ce qui a existé, parmi eux, en ce genre, était exotique. En peinture, en statuaire, en architecture, ils n'ont laissé aucun monument qui leur soit propre; en poésie, ils n'ont guères donné que des contrefaçons, à la vérité extrêmement brillantes.

Mais c'est principalement au théâtre qu'éclate leur stérilité. Leur tragédie est nulle; Sénèque fut un déclamateur ampoulé. Ses prédécesseurs Ennius et Pacuvius ne sont point, il est vrai, venus jusqu'à nous; mais si ces deux écrivains avaient donné à la tragédie des formes neuves et nationales, leurs successeurs n'auraient pas été maîtres de les abandonner. Quant à leur comédie, les hommes distingués qu'elle nous présente tiendront une place dans l'histoire de la littérature, beaucoup plus que dans celle de l'art dramatique. Voltaire l'a dit avec l'admirable bon sens qui le caractérise :

Le sage, le discret Tcrence Est le premier des traducteurs ; Jamais, dans sa froide élégance.

Des Romains il n'a peint les mccurs.

La même pensée peut s'appliquer à Plaute. Les ouvrages de ces deux auteurs ne leur appartiennent ni pour la forme ni pour le fond; s'ils ont un nom dans la Comédie, c'est que Philémon, Ménandre et les autres poètes qu'ils traduisaient ont disparu dans le grand naufrage de la civilisation, et que d'élégantes copies sont toujours appréciées, quand on a perdu les originaux.

Les Romains, osons-le dire, étaient administrateurs et législateurs; c'est là leur gloire; mais ils n'ont rien fait, ils ne pouvaient rien faire de neuf dans les arts, spécialement dans l'art dramatique. Ils se trouvaient vis-à-vis de la Grèce, dans la position où se trouve la Russie vis-à-vis de l'Europe. Leur civilisation était imposée, leurs pièces de théâtre des produits de serre chaude qui n'avaient ni sève ni saveur, et le seul genre de spectacles qu'aient inventé ces maîtres du monde, ce sont les combats de gladiateurs. Voilà la littérature qui leur est propre!... Elle fit leurs délices et régna exclusivement dans l'univers soumis, jusqu'à l'invasion des Barbares et au triomphe du Christianisme. Depuis lors, nuit totale, et disparition de tout ouvrage scénique, véritablement digne de ce nom.

Après cette longue et malheureuse éclipse, les premières lueurs ont eu lieu en Italie où la civilisation brilla rapidement d'un vif éclat. Mais la division

du pays en petites principautés, division qui n'avait pas empêché la renaissance des autres arts, devait empêcher celle du théâtre. Il y avait, dans la Péninsule, trente capitales. Des agglomérations aussi faibles ne pouvaient pas composer un public; une population ainsi morcelée ne pouvait ni inspirer les auteurs ni les conduire. Aussi, n'avons-nous guères à signaler, dans cette période, que l'apparition d'un ouvrage, oii se trouvent peintes avec esprit les mœurs licencieuses des moines : la Mandragore de Machiavel. Mais cette pièce, que le public n'avait point fait naître, ne devait pas amener d'imitateurs; elle fut un incident sans suite, un effet sans cause, un éclair dans une nuit profonde; et c'est seulement vers la fin du XVIII' siècle, que les Italiens possédèrent un théâtre. Après avoir été nos maîtres, ils sont devenus nos élèves; Goldoni et Alfieri ont suivi les traces des auteurs français en les décriant, et les ont suivies, de loin. Mais nos voisins ont une gloire qu'on ne peut du moins leur contester: ils ont créé un genre destiné peut-être à envahir tous les autres, ils ont trouvé VOpéra. Remarquons, à ce sujet, qu'on ignore aujourd'hui le nom de celui qui a composé pour la scène le premier ouvrage lyrique; et pourtant, n'accusons pas les contemporains d'injustice! Les progrès de la musique, la multiplicité des instrumens, et surtout la découverte de la Partition avaient, depuis longtems, mis sur la voie. Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, tout le monde a des droits et personne n'en a. Les travaux partiels et successifs de chacun ont

amené des matériaux pour une découverte, et celui qui arrive au but a fait moins de chemin souvent que celui qui s'en est approché. Cela est vrai, même dans les sciences exactes. Beaucoup de problèmes ont été résolus, beaucoup de systèmes trouvés par plusieurs hommes à la fois. Newton et Leibnitz, Euler et Bernouilli ont élevé concurremment des prétentions célèbres en ce genre; on ne sait si la poudre à canon est Allemande ou Chinoise, et le premier imprimeur est encore inconnu. Pour qui réfléchit, tout cela s'explique. Que sont, en réalité, les hommes que nous décorons du titre fastueux d'Invetiteurs > Ils ont ajouté un anneau à une chaine déjà formée, ils ont posé la dernière pierre d'un édifice, dont le temps seul a été l'architecte. L'homme n'est rien et les hommes sont tout!

La Castille et l'Aragon étaient à peine réunies, les Espagnols à peine constitués en nation, quand leur théâtre prit naissance; c'était trop tôt!... Point de capitale encore, point d'aristocratie, point de foyer commun où vinssent converger et s'épurer les idées de tous. A cet état de choses déjà fâcheux se joignaient des incidens qui ne l'étaient pas moins pour ces peuples : la rudesse, qui suit les guerres civiles, puis l'amour du merveilleux que ces peuples tenaient des Arabes, et qu'exaltaient jusqu'à l'extravagance la découverte de l'Amérique, les fabuleuses conquêtes de Pizarre et de Fernand Cortez. Toutes les têtes étaient tournées, toutes les imaginations en feu; chacun voulait du bizarre et de l'extraordinaire; chacun vou-

lait des sensations et non du bon sens!... Lope et Caldéron ont subi cette influence; dépourvus de juges ils ont multiplié et peu soigné leurs pièces, entourés d'hommes sans goût, ils en ont manqué. Mais deux titres de gloire leur restent, ils ont inspiré Corneille, et mis au jour la comédie d'intrigue, genre inférieur, mais estimable, quand on l'exécute bien; c'est-à-dire, quand les événemens sont liés, la vraisemblance observée et le style littéraire. Telle était chez les Espagnols la marche de Tart à l'époque de Charles- Quint et de Philippe 1 1 . Nous ne parlerons pas de ce qu'il a été depuis : comme la nation, il n'a fait que décroître.

Un homme représente, à lui seul, le théâtre anglais, mais cet homme est immense. Toutes les qualités qu'on reçoit de la nature, toutes celles qu'on peut se donner à soi-même, il les a possédées. Mais son époque ne l'a aidé qu'à demi. Une civilisation sans grâce, une corruption sans élégance, des mœurs féroces, une capitale habitée par des marins, une aristocratie de château, dont les salons n'avaient ni adouci les formes ni poli les aspérités; telle était l'Angleterre, quand naquit Shakespeare. L'art et lui se sont trompés de date. Si l'auteur d'Hamlet, qui a vécu sous Elisabeth, n'avait apparu que sous Charles II, d'autres modèles auraient posé devant lui, d'autres juges l'auraient guidé; il aurait eu pour auditoire une cour élégante, au lieu d'une populace de matelots. Qu'est-il résulté de cet anachronisme? Que le génie n'a point fourni toute sa carrière et rempli toute sa vocation.

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Le divin William, n'en déplaise à ses enthousiastes, a exécuté de belles scènes, a tracé d'admirables caractères, mais il n'a point fait de pièces; il n'a pas même eu la pensée d'en faire! Ses plans sont désordonnés, ses sujets multiples, son style tour à tour élevé et trivial, délicat et cynique ; absence totale de proportions dans l'ensemble, de choix dans les matériaux, de goût dans les détails; voilà Shakespeare, Pourquoi les qualités heureuses, les hautes facultés qu'il avait reçues de la nature, sont-elles restées insuffisantes?... Son collaborateur lui manquait, il n'avait pas de public.

S'il n'est point de pays où l'on porte plus loin qu'en Allemagne la prétention d'avoir un théâtre national, il n'en est pas non plus où elle soit moins fondée. Les écrivains de cette nation ont alternativement copié la France et l'Angleterre ; après avoir été classiques de Racine, ils le sont devenus de Shakespeare. Je ne veux point ici déprécier Goethe et Schiller, le dernier surtout; mais il faut bien le reconnaître, s'il a inventé ses pièces, il n'a pas inventé ses formes; il a jeté des sujets neufs dans des moules connus. Ajoutons que, semblable à son maître, il manque essentiellement d'ensemble et de proportions. Rien de tout cela ne doit nous étonner. De même que l'Italie, l'Allemagne n'a point de capitale, précisément parce qu'elle en a trente. Il y a plus! Non seulement les royaumes qui la composent sont séparés les uns des autres, mais les villes sont comme les royaumes et les individus comme les villes. Chaque homme vit isolé, chaque Allemand est son public à lui-même. Il peut donc

s'égarer à son aise; personne n'est là pour l'avertir et le remettre dans le droit chemin. Telle est, suivant nous, la cause des conceptions extravagantes et des singulières aberrations qui ont lieu tous les jours de l'autre côté du Rhin. Ce qu'il y a de caractéristique chez les auteurs, même les plus raisonnables de cette nation, c'est l'habitude qu'ils ont prise de donner toutes leurs idées, de les donner comme elles se présentent, sans choix, sans ordre et sans crainte du double emploi. Ils ne font grâce de rien au pauvre lecteur; ils mettent les commentaires dans le texte, l'avant-scène dans la pièce, et, de peur d'arriver au but, quittent sans cesse le grand chemin pour les routes latérales. Disons-le toutefois pour être justes; par compensation, ils nous offrent souvent dans leurs ouvrages, des détails vrais et attachants de la vie intérieure; c'est le seul mérite spécial qui les distingue. Peut-être sous ce rapport sont-ils allés jusqu'à l'abus et à la minutie; mais on doit leur savoir gré de leurs qualités, bien qu'ils en aient eu les défauts.

Nous voici arrivés à l'époque la plus brillante et la plus favorisée du ciel, au règne de Louis XIV. Tous les incidens heureux que nous avons énumérés, et plusieurs autres se sont trouvés réunis dans ce grand siècle. 11 y avait, quand il commença, une langue et pas de littérature, un théâtre et pas de pièces, un public et pas d'écrivains; tout était prêt, rien n'était exploité. Décimés par Louis XI, terrassés par Richelieu, les hauts barons du royaume avaient, à la voix du maître, quitté leurs châteaux crénelés, pour

venir dans la capiîale goûter tous ensemble les jouissances du luxe et les nobles plaisirs de l'intelligence. Une galanterie fine et délicate donnait aux femmes l'importance qu'elles doivent avoir et qu'elles n'avaient jamais eue. Après avoir présidé aux joutes chevaleresques dans un autre âge, elles présidaient aux tournois de l'esprit dans celui-ci. Sans être ni reines ni esclaves, elles se mêlaient à tout, embellissaient tout, et ajoutaient aux productions scéniques ce charme et cette perfection que, sans elles, on n'obtient jamais. Devant un auditoire, où l'on voyait des Larochefoucauld et des Condé, des Sévigné et des Montespan, présidés par un Louis XIV, les grands écrivains ne devaient-ils pas naître ?

Cet heureux concours de circonstances nous a valu Corneille, Molière et Racine; jamais trois hommes de cette taille n'ont apparu à la même époque et dans le même pays. Notre théâtre, qu'une coterie antifrançaise a tant dénigré dans ces derniers temps, offre, en dépit de ses détracteurs, un caractère de nationalité qu'il est impossible de méconnaître; ses qualités et ses défauts sont à lui!... Ce qui le distingue entre tous, ce qui en fait un théâtre modèle, c'est le gôut et l'art de composer.

Le goût, qui n'est le plus souvent que l'art de s'abstenir, les grands écrivains l'ont poussé jusqu'à la plus exquise délicatesse. Je n'ose dire qu'un détail dédaigné par eux est nécessairement mauvais; mais celui qu'ils ont adopté est nécessairement bon. Ils se sont tenus tellement dans les limites, ils ont fait un choix

si judicieux dans les sentimens humains, dans les idées humaines, qu'en plaisant à la bonne compagnie de leur siècle, ils ont trouvé le moyen de plaire à celle de toutes les nations et de tous les siècles.

L'art de composer! Caldéron, Lope, Shakespeare, Goethe et Schiller, ne l'ont pas eu; ils ne l'ont pas même soupçonné. On trouve en eux de belles parties, jamais un tout. Ou ils omettent des choses essentielles ou ils se perdent dans des divagations; dans leurs écrits il y a toujours trop ou trop peu. Ne craignons pas de le dire, c'est seulement en France que l'on possède le talent de graduer habilement l'intérêt, de coordonner un ouvrage, de tirer d'un sujet ou d'une situation tout ce qu'ils peuvent donner, rien au-delà, de frapper fort et juste à la fois; en un mot, ce n'est qu'en France qu'on a su faire une pièce, ce n'est qu'en France qu'on a su faire un livre.

Les qualités rares de notre ancien public expliquent, nous le pensons, celles de nos grands écrivains. Pourtant cet ancien public était loin de la perfection, et l'on se demande comment tant de productions sagement conçues, sagement exécutées, sont sorties d'une nation réputée à bon droit frivole et moqueuse? C'est précisément ce caractère qui peut nous rendre raison de ce résultat. Et, en effet! un auditoire anglais ou allemand, quand il écoute un ouvrage, a toute la gravité circonspecte d'une cour judiciaire qui instruit un procès. Il croirait se manquer à lui-même, s'il blâmait un détail avant de connaître l'ensemble; il supporte les longueurs, il supplée aux omissions, il éclaircit

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ce qui est obscur, il rectifie ce qui est vicieux, et, attendant posément la fin, ne prononce jamais qu'après avoir mûrement délibéré. Bien souvent même, il imite les tribunaux, qui remettent leur jugement à huitaine. .. Une assemblée française, au contraire, est exigeante parce qu'elle est vive, sévère, parce qu'elle est moqueuse. Les inutilités l'ennuient, les obscurités la fatiguent, et son improbation se manifeste, au moment même, sur les détails, et au dénouement, sur l'ensemble. On sent tout ce qu'il y a de favorable à l'art dans cette manière prompte et claire de juger les choses; et c'est ainsi que les défauts de notre public ont fait en partie les qualités de nos auteurs*.

* C'est en France aussi qu'on a le mieux compris, surtout dans ces dernières années, la question tant débattue des règles. Tous les demi-siècles, quand il y a disette d'acteurs et de pièces, quand le thé.ïtre est en souffrance, les auteurs, et après eux le public, s'en prennent aux entraves qui arrêtent, dit-on, l'essor du génie. On demande l'autorisation de les briser : elle est accordée, et il n'en résulte pas un bon ouvrage de plus. A cet égard, voici notre profession de foi. Le public sensé n'attache et ne doit attacher aucune importance aux règles dont Aristote a rédigé la formule; mais il veut qu'on l'intéresse ou qu'on l'amuse, qu'on aille à son cœur ou à son esprit. Pour atteindre l'un ou l'autre but, il faut savoir les chemins qui y conduisent, il faut connaître l'homme, sa nature et les formes invariables que le Créateur lui a imprimées. Notre esprit, notre cœur sont, de même que nos sens, soumis à des lois toujours inflexibles et toujours les mêmes. Il ne dépend pas de nous d'être ou de n'être pas accessibles à tel ou tel genre d'émotions, et on ne peut jamais les produire que d'une certaine manière. Il est bien constaté, par exemple, que, par une suite de notre imperfection naturelle, nous ne pouvons diviser notre attention sans l'affaiblir. L'unité d'intérêt n'est donc point une règle arbitraire : c'est, dans tout ouvrage dramatique, une condition de succès, une nécessité. Aussi, bien que ce principe ait été violé souvent, il n'a jamais été attaqué,

Après les merveilles du Règne de Louis XIV, la satiété du beau et le grand nombre des sujets traités devaient naturellement amener une période de décroissance. Cependant, les temps qui ont suivi furent très brillans, et, sauf quelques aberrations, les formes

même dans ces derniers temps. Mais comment les partisans de ce qu'on a bien voulu appeler l'émancipation dramatique, n'ont-ils pas senti qu'en admettant cette vérité, ils en admettaient par cela même plusieurs autres? Et, en effet, peut-on concevoir l'unité d'intérêt sans celle d'action, et cette dernière sans celle de lieu, c'est-à-dire de province? Quant à l'unité de jour, il y aurait du jansénisme à l'exiger; mais il est évident qu'un seul fait ne peut durer plusieurs années. Ainsi du moins nous ne reconnaissons qu'une seule unité; mais celle-là, comme on voit, renferme toutes les autres.

Les règles, car il faut bien les appeler ainsi, ne sont donc pas des conventions arbitraires; ce sont des conditions de succès, des nécessités. Elles sont préexistantes aux formules des poétiques et au théâtre lui-même, puisqu'elles ont pour base le cœur humain.

Loin de diminuer le nombre de ces lois dramatiques, il est indispensable, suivant nous, d'en ajouter une, dont il n'a jamais été question dans les livres. Nous voulons parler de la règle de la durée. Le temps matériel d'une représentation doit en effet avoir ses bornes. Elles sont particulièrement fixées par la nature et l'importance du sujet que l'on traite; mais il 5' a, outre cela, des limites générales, un maximum enfin qu'on ne peut dépasser sans danger. Ces limites sont déterminées par la dose d'attention que peut accorder à un ouvrage dramatique un public composé de personnes de tout âge, de tout sexe, de tout caractère, que le hasard a réunis, et qui n'ont de commun que le désir de se distraire en paj-ant. Une assemblée de ce genre est toujours exigeante, l'ennui y est facile, contagieux, électrique, il est presque nécessaire que tout le monde s'amuse pour qu'une seule personne puisse s'amuser. L'expérience a démontré que la durée d'une représentation devant un auditoire de ce genre, devait, sauf exception, se borner à deux heures pour des Français, et à trois pour des Allemands et des Anglais. Au delà on fatigue, et il faut ramener tous les sujets à cette proposition.

Les voilà donc, ces redoutables entraves qui^nt donné lieu à de si vives réclamations depuis quelques années, et contre lesquelles on

de l'art sont arrivées belles et pures jusqu'à une époque assez rapprochée de la nôtre. En sera-t-il de même dans un avenir peu éloigné? C'est ce que nous allons examiner avec soin et impartialité, en appli-

a renouvelé, avec tant d'amertume, les attaques déjà si amères des Lamothe, des Mercier, des Schlegell Le public, à qui on avait promis des chefs-d'œuvre, s'il voulait se départir de son ancienne sévérité, a été certes assez débonnaire. Il a tout permis, tout accordé, et il n'a rien reçu en échange. C'est qu'en effet le mal n'est pas où on a voulu le voir.

Le véritable obstacle pour la tragédie, c'est, comme nous l'avons dit précédemment, l'ambition du langage. Et cette ambition est due à l'orgueil de la cour de Louis XIV, cour essentiellement aristocratique, et méprisant tout ce qui avait trait aux arts mécaniques et aux choses usuelles de la vie. Pas de classe moyenne alors qui pût réclamer contre la flétrissure imprimée aux mots et par conséquent aux choses; les choses et les mots sont restés flétris. Cette interdiction ne s'est pas étendue à la comédie, soit parce que Molière a eu plus de génie et de fermeté que Racine, soit parce que la comédie, par ce travers, serait devenue complètement impossible, et qu'on a mieux aimé déroger que de ne pas s'amuser. L'impossibilité de marcher plus longtems avec de pareilles entraves, le besoin senti d'une réforme, et sans doute aussi la satiété, ont amené, dans ces derniers temps, un mouvement littéraire qui, comme toutes les réactions, a été beaucoup trop loin. On a tout changé, tout bouleversé, tout remis en question. On a refait en sens inverse la poésie noble et la tragédie. Cette dernière était digne et parfois guindée ; on n'a pas même voulu qu'elle fût élégante. On s'est jeté à plaisir dans le trivial : nous avons vu le règne du laid et de l'ignoble ; nous avons assisté aux saturnales de la littérature. Ce n'est point ainsi qu'on améliore une langue; il faut y procéder par degrés. On ne brise pas violemment les habitudes d'un peuple : celles qui tiennent à l'éducition sont tellement enracinées que les hommes, qui, théoriquement, sentent le plus la nécessité d'une réforme, ont souvent, dans l'application, les oreilles aussi chatouilleuses que tout le monde. Ce qu'il y aurait à faire avant tout dans l'état actuel des esprits, ce serait de monter beaucoup moins de tragédies nouvelles; on les écouterait, on les jugerait avec un intérêt plus vif. Il est si facile d'en

quant au présent l'échelle comparative qui nous a servi déjà à mesurer le passé.

r~ Une immense révolution, accomplie il y a cinquante / années, a changé parmi nous tous les rapports sociaux et bouleversé toutes les existences. Le territoire est morcelé, les grandes fortunes héréditaires ont discomposer dans les formes d'autrefois, qu'un théâtre disposé à jouer toutes celles qu'on lui présente, pourrait chaque soir en offrir une au public. Il convient d'être un peu plus avare de ces pièces; la tragédie doit désormais tenir moins de place au théâtre, même quand les formes en auront été modifiées. Et, en effet, lorsque deux ou trois familles de rois absolus possédaient et gouvernaient l'Europe; lorsque leurs passions, leurs travers, leurs caprices, décidaient du sort des populations, il était naturel de rechercher tout ce qui se rapportait à eux, d'attacher une haute importance aux petits détails qui les touchaient. Nous comprenons qu'alors la tragédie, qui nous les montrait, ou qui du moins avait cette prétention, devait piquer extraordinairement la curiosité. Aussi c'était, disait-on, le drame par excellence, c'était ce qu'on appelait le drame élevé. Mais depuis que l'ordre social est changé parmi nous, depuis que les nations font elles-mêmes leurs affaires par l'intermédiaire de leurs représentants, chaque chose a repris ou doit reprendre sa place, et la tragédie a perdu la moitié au moins de son importance. Il ne s'agit plus, comme autrefois, de la faire alterner avec la comédie sur notre scène nationale, et d'avoir un jour pour les rois et un autre pour l'espèce humaine. Le temps est passé. 11 n'existe maintenant que deux genres au théâtre : le sérieux et le comique. Nous ne prétendons pas que l'intérêt doive être exclu des pièces gaies, ou la gaité des pièces sérieuses; nous voulons seulement dire que l'un des deux doit dominer : la tragédie n'est donc plus qu'une subdivision du drame.

Nous ne terminerons pas ces réflexions, sans aborder au moins légèrement une controverse qui a été bien des fois soulevée : la question de la prééminence des littératures dramatiques. Chaque peuple la juge avec son goût, ses préventions et ses habitudes; et nous qui sommes Français, nous n'oserions, sur ce sujet, avoir un avis par nous-mêmes. Mais quoique personii,e ne soit dégagé des préjugés de pays en pareille matière, ou peut néanmoins se tenir en

paru, et, sauf un très petit nombre d'exceptions, chacun est aujourd'hui obhgé de créer son revenu ou de l'augmenter par son labeur. Ce n'est pas moi, certes, qui nierai les avantages d'un état de choses, qui, en divisant les propriétés, a mis l'aisance du grand nombre à la place de l'opulence de quelques-uns. Le Code civil a ajouté au bien-être matériel des masses et même aussi à leur bien-être moral. Mais ce point de vue n'est pas de ma compétence; 11 appartient aux gens qui s'occupent d'Ècoîiomie publique ; ma question, à moi, est celle des lettres. Ici, les résultats sont bien différens! Plus de familles patriciennes, plus de ces hommes de loisirs, qui consacraient leur vie à la culture des arts et aux plaisirs de l'intelligence. Les lumières et le goût ont fait comme les richesses; ils se sont répartis surtout le monde, de manière à ce que chacun en ait beaucoup moins. Le demi-savoir abonde ; l'enseignement primaire est partout, la haute instruction nulle part. Pour ne parler que du théâtre, où sont ces habitués, ces locataires h l'année, qui suivaient avec

dehors des choses, et, avec toutes ces opinions partiales, parvenir à se former un jugement qui ne le serait pas.

Je m'explique. Q.uand les Grecs voulurent nommer un généralissime pour résister à l'invasion du grand roi, leurs chefs se réunirent, et présentèrent des candidats. Tous prirent le premier dans leur nation, mais tous donnèrent la seconde place à Tliémistocle, sauf les Athéniens, qui le mirent en tête de la liste. Aussitôt que ce résultat fut connu, l'armée entière s'écria que Tliémistocle était par cela même proclamé le plus digne.

Eh bienl ce qui est arrivé pour ce grand homme, a précisément lieu pour notre théâtre : tous les peuples de l'iiurope lui ont assigné le second ranK.

amour nos représentations scéniques, conseillaient les acteurs, dirigeaient les poètes, et faisaient de la littérature dramatique l'objet ordinaire de leurs méditations? car, on méditait alors sur ce bel art! Cet ouvrage a obtenu un grand succès, disait-on, il a été joué quinze fois de suite. Ces quinze représentations avaient lieu devant un auditoire toujours le même, et quel auditoire! Maintenant on en a Cent devant un auditoire qui se renouvelle. Quel est, je le demande, le triomphe le plus flatteur?

L'ancien public avait donc sur le nôtre un double avantage : il était plus éclairé et jugeait dix fois de suite. Ajoutons qu'il écoutait mieux. En effet, autrefois, des hommes inoccupés tout le jour venaient, le soir, demander au théâtre un sujet d'étude; aujourd'hui, des gens fatigués viennent y chercher un délassement. Autrefois, on y allait pour exercer son esprit; aujourd'hui, on y va pour le détendre. Ce changement dans le public a dû en amener un dans l'art lui-même; les acteurs et les pièces descendent au niveau des auditeurs.

Résumons en quelques mots l'avenir qui s'apprête et qui déjà est commencé pour nous. Au lieu d'un petit nombre d'hommes d'un goût exquis et sentant admirablement les arts, il s'en trouvera désormais une foule qui en auront une légère teinture ; au lieu de dix mille juges, nous aurons deux cent mille spectateurs !... Une circonstance aussi que nous ne devons pas taire et qui aura bien son influence, c'est le changement qui se prépare dans la condition des femmes. Grâce à

COUP DOEIL SUR LE THÉÂTRE ^f

l'industrie et surtout à la politique, déjà depuis quelques années, leur influence a un peu baissé. Insensiblement les mœurs anglaises se répandent, les clubs se multiplient, les deux sexes s'accoutument à être moins souvent ensemble, et dans les salons mêmes où on les réunit, ils restent séparés. Cette innovation est triste et fâcheuse pour les mœurs publiques. Dans l'intérêt de la civilisation, il faut que les femmes tiennent beaucoup de place; leur succès et celui des beaux-arts sont intimement liés.

D'après toutes ces considérations, nous ne craignons pas de le dire, notre avenir est écrit d'avance ; l'ère industrielle est venue; les machines à vapeur et les manufactures remplaceront le théâtre et les beaux-arts. La lithographie tiendra lieu de peinture, les journaux de livres et les clubs de salons. Il existera toujours des spectacles, mais à la condition qu'ils reposeront l'esprit. C'est en vain que les hommes de goût et les vrais artistes essaieront de lutter contre cette tendance. Les efforts individuels deviennent impuissans, quand le mouvement général leur est contraire; l'homme n'est rien et les hommes sont tout.

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