SUR L AVENIR DE LA TRAGÉDIE
sée. Elle n'est point arbitraire ; elle a pour base l'homme et ses sensations! Mais qu'on divise les genres, comme les conditions sociales sont divisées, cela n'est pas rationnel. Que dirait-on d'un écrivain qui, partant de ce principe, voudrait nous donner des drames civils et des drames militaires, des drames industriels et des drames maritimes? Quelle que soit l'importance d'une caste, elle ne se distingue pas assez des autres pour fournir une catégorie littéraire. Il faut chercher les divisions où elles sont, où la nature les a placées. Le rire et les larmes, voilà qui donne lieu à une classification vraie, absolue, indestructible. Mais qu'on fasse rire ou pleurer avec des bergers ou avec des rois, avec des soldats ou des banquiers, peu importe. Les castes ne sont rien, les impressions sont tout; la société peut changer, l'homme ne change pas.
Mais, dira-t-on, pourquoi une situation peu conforme selon vous à la nature des choses, a-t-elle duré près de deux mille ans? Le grand effet doit avoir une cause. Au lieu d'une cause, il y en a deux. Car il a existé deux tragédies bien distinctes, la tragédie grecque et la tragédie moderne; et l'une et l'autre ont été le résultat de civilisations qui ne sont plus, de circonstances sociales qui se sont effacées ou s'effacent tous les jours. Nous allons examiner la question, et nous essaierons de démontrer que le présent, sous ce rapport, ne ressemble en rien au passé.
Parlons avant tout des Grecs.
La nation hellénique, ou, pour mieux dire, les Athé-
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niens, qui en sont la représentation littéraire, n'envisageaient pas la tragédie comme elle est envisagée parmi nous. La royauté, en tant que royauté, n'était pas le sujet obligé de leurs pièces; les rois, en tant que rois, n'en étaient pas forcément les héros. Une autre pensée dominait ce poëme. En Orient, alors comme aujourd'hui, un dogme religieux était profondément empreint dans tous les esprits; ce dogme était celui de la fatalité. Les Anciens avaient fait du Destin un Dieu implacable et jaloux, un Dieu tyran des autres êtres, un Dieu supérieur aux autres Dieux. Cette idée, toujours présente, se mêlait à tout et planait sur leur existence. Les arrêts inflexibles du sort, les mystères inexpliqués de l'avenir, présidaient, chez les Grecs, à la tragédie, qui n'en était que le développement continuel et terrible. Prométhée foudroyé et enchaîné sur un rocher pour avoir voulu être utile aux hommes, OEdipe, l'innocent OEdipe, condamné, de toute éternité, à tuer son père, à être le mari de sa mère; voilà les sujets qui les épouvantaient et les charmaient. Dans l'intérêt du contraste et malgré l'amour qu'on avait alors pour l'égalité, les rois devaient être souvent les héros de ces poëmes. Pour que la chute fût profonde, il fallait que la situation fût élevée. Les Grecs mettaient donc en scène le despotisme, mais c'était pour l'abaisser; leur préférence était de la haine. Du reste, ils n'avaient pas besoin de donner à ces personnages d'autres proportions qu'à nous; leur style et leurs sentimens sont les nôtres, leur taille est la taille humaine. Telles
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étaient, telles devaient être, chez les Athéniens, les lois et les nécessités de ce Drame, qu'on pourrait appeler le Drame de la fatalité.
Les Latins n'admettaient pas les idées Grecques sur la prédestination; ils n'admettaient pas davantage les idées d'une autre nature qui ont prévalu chez les modernes et dont nous allons parler. Aussi, n'ont-ils pas laissé de tragédies nationales; nous n'avons donc pas à nous occuper d'eux.
Entre les Anciens et nous, il n'y a rien. On passe subitement de Sophocle à Corneille, d'Eschyle et d'Euripide à Caldéron et à Shakespeare. Mais quelle différence entre ces deux civilisations, et qu'il y a loin de la Grèce de Périclès à l'Europe de la Renaissance!
A l'époque où la tragédie reparut, la situation des peuples Occidentaux était partout à peu près la même. Après plusieurs siècles de guerres civiles et d'atroces brigandages, les rois venaient d'aff'ranchir successivement les communes, et d'arracher l'espèce humaine aux horreurs de l'anarchie féodale. Cet immense bienfait les avait placés très haut dans l'estime des populations. Consacrés par l'huile sainte et par la reconnaissance, héritiers des grands vassaux qu'ils avaient vaincus, ils réunissaient les attributions les plus diverses. Pouvoir législatif, pouvoir judiciaire, pouvoir exécutif, ils avaient tout dans leurs mains; on les servait à genoux.
Les ouvrages dramatiques n'étant et ne devant être qu'un reflet de la société, cette situation du monde
réel devait nécessairement se reproduire au théâtre. Les demi-Dieux qu'on appelait rois, devenaient, là comme ailleurs, un objet de vénération; on écoutait avec un recueillement religieux les pièces qui les montraient. Leurs passions, leurs vertus, leurs vices décidant du sort des populations, tout ce qui se rapportait à eux excitait au plus haut degré l'intérêt universel. Comme leurs palais étaient l'inconnu, et qu'ils tenaient constamment le peuple à distance, le théâtre avait alors aux yeux de tous un mérite particulier : il était ou paraissait être la révélation d'un intérieur mystérieux et respecté.
Qu'on veuille bien réfléchir à cet état de choses. Le Drame royal est là tout entier; là est l'origine de ses envahissemens, de ses succès, des modifications qu'il a reçues.
Parlons d'abord de ses envahissemens. Si, pendant près de deux siècles, le nombre des tragédies a égalé, excédé même celui des grandes comédies, c'est que les rois tenaient autant et plus de place que les autres hommes réunis.
Quant aux formes que la tragédie a prises, il faut les rapporter à la même cause. On a fait tour à tour un mérite et un reproche aux écrivains tragiques d'avoir un style constamment noble et digne, d'enfler toutes les situations et de donner un piédestal à tous les personnages. L'éloge et le blâme ont été mal appliqués. C'est le public qui devait être en cause; c'est lui qui imposait ces formes, et les gens de lettres n'ont été que ses dociles instrumens. Om, le public, il faut
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le dire, était, pour les mots, d'une susceptibilité qui passe toute croyance, d'un dédain que rien n'égalait. La simplicité lui paraisssait triviale et la familiarité repoussante. Cette aristocratie de la diction allait à un tel point, qu'on mit à l'index un des beaux ouvrages de la scène, le Nicomède de Corneille. Un drame royal où l'on rit, fi donc ! C'est intolérable. Les princes ne peuvent être ridicules; criminels, à la bonne heure, le crime ne déroge pas. Aussi, avait-on, à une certaine époque, corrigé le style de Nicomède. Un littérateur fort estimable que je ne veux point nommer, bien qu'il ne soit plus, a fait jouer, a fait même imprimer une édition anoblie et châtiée de ce chefd'œuvre. Nous n'égayerons point nos lecteurs par des citations. Si une telle profanation a eu lieu, il ne faut point s'en prendre à l'écrivain qui l'a commise, mais au public qui l'a désirée et applaudie.
Racine, l'élégant Racine a été, à cet égard, moins malheureux que son devancier; on ne l'a point châtié. Mais on lui a reproché d'avoir dit quelque part :
Madame, retourne:;^ dans votre appartement,
et ailleurs :
Pourquoi le demander, puisque vous le savei?
Ces critiques bizarres, cette pruderie de style, qui aujourd'hui nous étonnent, n'étaient point alors le fait de quelques esprits faux; c'était le résultat d'une tendance générale.
Ici, Messieurs, qu'une réflexion nous soit permise.
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Nous aurions tort, en voyant ces aberrations, d'ctre fiers de nous-mêmes, et de nous croire supérieurs à nos ancêtres, parce que leurs travers ne nous ont pas atteints. On n'échappe point aux préjugés de son siècle. L'ensemble des idées forme, à chaque époque, une atmosphère, un milieu qui grossit, rapetisse et dénature une foule d'objets. Nous sourions des erreurs de nos pères, et nous en subissons d'autres qui feront sourire nos enfans.
L'adoration pour les rois a beaucoup varié en intensité suivant les pays. En Allemagne, où les empereurs étaient élus, en Angleterre où on décapitait les souverains, en Espagne où il y avait un Grand-Justicier et des Cortès, l'enthousiasme pour le trône était moins ardent. Aussi, le style tragique avait-il moins de pompe et la tragédie moins d'importance.
La différence que nous venons de remarquer entre les divers pays, sous ce rapport, on peut la remarquer aussi entre les divers temps dans le même pays. On trouve plus de simplicité de style dans les premières pièces de Corneille que dans les suivantes; et celles-ci en ont plus que les pièces de Racine. La raison en est simple; c'est que Louis XIII était moins roi que son fils. Ce dernier recula les bornes de la suprême puissance et* abaissa tout devant son trône. Point d'influence rivale, point d'États-Généraux, point de remontrances. Il régnait partout, même au théâtre. La tragédie, pour lui plaire, avait besoin d'être grave et majestueuse comme lui; il n'eût pas souff'ert qu'elle fût bourgeoise. AinSi, peuple et Roi
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agissaient dans le même sens, et les écrivains dramatiques ont dû obéir à ces deux souverains.
Le siècle suivant offrit le même état social, affermi et développé par le temps; la tragédie devait donc y avoir plus de succès encore. Elle continua de tenir le théâtre et de prendre un jour sur deux, quelques fois davantage.
Il en devait être ainsi dans un pays où l'on disait : les années et les flottes du Roi, le revenu du Roi; dans un pays où l'on répétait constamment cet adage : Si veut le Roi, si veut la loi. Aussi, la Tragédie exagérat-elle de plus en plus les défauts qu'on lui reprochait déjà. Pourtant, vers cette époque, on essaya quelques changemens; la nécessité de différer un peu du passé entraîna les écrivains vers une route nouvelle. Ainsi, dans Alzire et dans Mahomet, dans le Siège de Calais et dans la Veuve de Malabar, les héros ne furent plus des rois; mais cette innovation-là même prouve encore mieux l'influence aristocratique du temps.
Roturiers par la naissance, les personnages étaient rois par le style, et l'éclat des grands mots couvrait chez eux l'obscurité des noms. Ce fut même alors qu'on passa de l'élégance à la pompe, et de la dignité à l'emphase. Au lieu de Médecine, on disait :
Ces végétaux puissans qu'en ^erse on voit édore; Bienfaits nés dans h sein de l'astre cju'elle adore.
Au lieu de Poule, par allusion à la Poule au pot, on écrivait :
L'épouse du chantre du jour.
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Reculant devant le mot espion, Voltaire avait fait sur un ambassadeur la périphrase suivante :
Ce n'est qu'un ennemi sous un nom honorahle, Qui vient, rempli d'orgueil ou de dextérité, Insulter ou trahir avec impunité.
Trente ans après, le bon Ducis remplaçait ainsi le mot que Voltaire n'avait osé prononcer :
Les mortels dont l'État gage la vigilance.
Sous la plume du brave académicien, les espions sont devenus des mortels/
Ainsi, tout se faussait, la périphrase régnait en souveraine, et les tragédies étaient devenues des séries de logogriphes, dont un public intelligent s'évertuait à chercher le mot.
Une telle corruption du goût ne pouvait durer, et comme tout est réaction dans le monde, ces absurdités classiques devaient amener une autre absurdité : le Romantisme. Mais n'anticipons pas sur les événemens.
Nous avons dit et montré qu'à mesure que le trône s'agrandissait et s'élevait, la tragédie s'était agrandie et élevée. Par une conséquence naturelle, les phases de décadence devaient, sous l'influence des mêmes causes, suivre exactement les mêmes proportions. Nous allons établir qu'il en a été ainsi.
Nous laissons de côté ce qui s'est passé chez les nations étrangères. Parmi elles, la monarchie tenait moins de place autrefois et en conserve davantage