SUR LAVENIR DE LA TRAGÉDIE ^J
aujourd'hui. Nos voisins ne lui avaient point élevé de temples, mais ils lui ont laissé des statues. C'est chez nous seulement que la littérature, sous l'influence de la politique, a passé rapidement d'un excès à l'autre.
Pour la tragédie comme pour le trône, vingt ans à peine ont séparé les deux abus. Après Louis XV et sa toute-puissance, vint le faible et malheureux Louis XVI; après les élégantes pièces de Racine, les horreurs dramatiques de 93. L'art rétrograda alors comme l'état social, et les Saturnales de la fiction égalèrent celles de la réalité.
Mais la Providence des peuples et celle des artistes veillait sur nous. Un de ces hommes, qui apparaissent de loin en loin pour éblouir le monde, accourut au secours de l'ordre en tout genre; le dix-huit Brumaire eut lieu et les deux royautés se relevèrent. Double effet de la réaction et des hautes qualités d'un homme, les vieilles idées renaquirent! Arcole, Rivoli, Wagram et les Pyramides firent de nouveau croire à la monarchie; le trône eut encore ses prestiges et la tragédie ses beaux jours. Mais la tendance du siècle devait être et fut la plus forte ; Waterloo eut lieu ; le prisme, après quinze ans, se brisa avec le héros, et le temps reprit sa marche puissante.
Ainsi, la chute de Napoléon replaça les choses dans la position où elles étaient à son avènement. Le jour où les populations firent elles-mêmes leurs affaires par l'intermédiaire de leurs représentans, le jour où les rois n'eurent plus qu'un tiers de la souveraineté,
le jour OÙ on les exila et on les tua, la tragédie fut blessée au cœur. Elle brilla quelques années encore, parce que le char lancé vivement dans la carrière roule longtemps après que la force d'impulsion a cessé. Un incident, très favorable d'ailleurs, ce fut l'existence d'un acteur de génie dont le goût corrigeait les défauts que l'on reprochait au genre. Le grand artiste, à ce sujet, avait reçu des leçons du grand empereur : « Pourquoi ces gestes exagérés, pourquoi cette emphase, demandait un jour Napoléon à Talma ? Je vaux bien peut-être tous ces roitelets de Grèce que vous représentez, et je parle très simplement? »
Ce qu'a dit l'Empereur du débit, il aurait pu le dire aussi du style. Les formes raciniennes, si belles et si pures, manquent un peu d'élasticité. Elles représentaient fort bien la civilisation de son siècle, et représentent moins bien celle du nôtre. Admirables dans les sujets grecs, et dans tous ceux que l'éloignement des temps et des lieux favorise, elles s'appliquent moins heureusement à une action moderne. Le vers tragique ancien n'admettait rien de ce qui a rapport à la vie actuelle. On y disait avec élégance : Timiquc, cothurne, lance et brodequin; on n'eût osé dire : Chemise, botte, fusil et souliers. Capote ex. giberne eussent été intolérables; caporal eût donné des attaques de nerfs, et on se fut évanoui à patrouille.
Cette sévérité de notre public, ces limites étroites posées à la diction, bornaient nécessairement le nombre des sujets possibles. Avec de pareilles entraves, comment composer des ouvrages nouveaux? Aussi,
SUR l'avenir de la tragédie fç
depuis longtemps, nous faisait-on toujours les mêmes. Toutes les tragédies se ressemblaient, tous les vers étaient des réminiscences. La satiété devait naître et naquit en effet de cet abus. La réaction eut lieu, et comme on avait exagéré le mal, on exagéra le remède ; la tragédie fut supprimée.
Le drame, qui prit sa place, se précipita dans les extravagances les plus triviales ; à la dignité succéda la bassesse, un ignoble jargon à la plus harmonieuse des langues. «Vos classiques, me disait un jour le Grand- Lama de la secte nouvelle, font parler les valets comme des rois!... — Vos romantiques, lui répondis-je, font parler les rois comme des valets; et s'il me fallait choisir, j'aimerais mieux encore tout anoblir que de tout dégrader. »
Espérons-le, Messieurs, la barbarie est aujourd'hui vaincue. Mais le passé a reçu plus d'une atteinte et ne peut plus se reproduire tout entier. En conservant tout le respect possible pour nos grands écrivains et pour leurs chefs-d'œuvre, il faut un peu s'éloigner de leurs traces. C^uel sera, quel doit être l'avenir de la tragédie en France?
Les rois sont encore des hommes au-dessus des autres, mais ils ne sont plus des demi-dieux; il faut les montrer au public tels qu'il les voit.
Deux changemens doivent résulter de celui-là : le premier est la suppression du style conventionnel et des périphrases; le second est la réduction du nombre de pièces consacrées à la royauté. Il ne s'agit plus pour celles-ci d'alterner sans cesse avec la comédie.
6o MÉLANGES
de manière qu'il y ait un jour pour les rois et un autre pour l'espèce humaine. La force des choses a prononcé; la Tragédie n'est plus un Genre, elle ne sera désormais que la première des subdivisions du Drame.
ET