MA NAISSANCE — MES PREMIÈRES ANNEES
"^/^^T^ E suis né à Clermont, petite ville de Lorr\i^ I \4 raine, dont la situation sur une hauteur, y^^r^V ^ l'entrée de la forêt d'Argonne, offre un %Ç^>^^\ des plus magnifiques points de vue qui soyent en France. ) Mon père, ancien commerçant ruiné par la Révoluî:ion de 1789, appartenait alors à l'arméejll eut trois enfans, je fus le second. Des changemens dans sa position me firent bientôt quitter Clermont, et habiter successivement Revigny, bourgade voisine de Bar-le-Duc, Sommessous, près d'Arcy-sur-Aube, Vitry-le-Français et Rheims. Je demeurai dans cette dernière ville jusqu'à l'âge de seize ans.
Mon enfance s'écoula paisible au milieu du fracas
AUTOBIOGRAPHIE Vil
de la guerre étrangère et de la guerre civile; elle ne fut marquée pour moi que par des incidens sans intérêt pour les autres et par les soins de ma mère. Quoique ces premiers événemens soyent tous présens à mon esprit, je m'abstiendrai d'en parler par égard pour mes lecteurs. J'y ferai cependant deux petites exceptions. Voici la première :
J'avais quatre ans. Les parens, à cette époque, n'étaient pas encore dirigés par leurs enfants; ils les dirigeaient au contraire. Ils prenaient même parfois la liberté de recourir à des moyens disciplinaires qu'à tort peut-être on a complètement abandonnés. Ma mère, ma bonne mère, était dans ce cas. Quand j'avais commis une faute grave : La première fois que cela vous arrivera, me disait-elle, je vous donnerai une tappe; et en même temps, elle me la donnait. Or, un jour que cette menace m'avait été faite, je m'enfuis pour y échapper. Quelques heures après, mon père, qui était absent, revint, et me trouva l'œil appliqué sur le trou de la serrure? — Que fais-tu là, petit? — Maman est fâchée contre moi, et j'attends qu'elle rie pour rentrer. — Elle rira bientôt, me répondit-il gaîment. En effet, il alla la retrouver et lui raconta l'aventure. Au même instant, j'entendis des éclats de rire et j'arrivai aussitôt pour en recueillir les fruits.
J'avais dès lors, comme on voit, l'esprit tourné à l'observation.
Le second trait eut lieu à Sommessous, lorsque je fréquentai l'école du village. J'y obtins un grand succès dès le premier jour; voici comment. A partir du
AUTOBIOGRAPHIE
lundi, chaque écolier, c'était l'usage, apprenait un chapitre de l'évangile; il avait la semaine entière pour l'étudier, et il était tenu de le réciter debout et les bras croisés, au milieu de la classe. Cette dernière cérémonie, fort redoutée des paresseux, avait lieu le samedi, et ce fut un samedi que je me présentai. J'arrivai précisément au moment où elle commençait, et mes quatre plus proches voisins furent appelés d'abord. Quand le dernier eut fini sa récitation, je me mis en mouvement. Aussitôt, il s'éleva un im.mense éclat de rire, et l'on me cria de toutes parts que cela ne me regardait pas, puisque j'arrivais. Mais le magister fit un geste pour obtenir du silence et dit en souriant : Laissez-le faire. Alors, sans hésiter, sans me tromper d'un mot, je récitai l'évangile entier, aux applaudissemens universels.
J'avais six ans, quand ce petit tour de force eut lieu, et mon but, en le racontant, est d'établir que, si j'avais à un certain degré l'intelligence qui observe, je possédais aussi la mémoire qui retient.