‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 3 sur 54 · MA PREMIÈRE IDÉE FIXE · texte numérisé non relu

MA PREMIÈRE IDÉE FIXE

Les idées fixes sont le plus puissant levier de l'intelligence humaine. Avec elles, on éoncentre ses fa-

AUTOBIOGRAPHIE IX

cultes et ses forces; sans elles, on les éparpille. Avec elles, la médiocrité grandit et se déployé; sans elles, l'aptitude la plus brillante ne mène jamais qu'à des avortemens.

Ces simples paroles sont la préface naturelle du chapitre qui suit et je l'aborde sans autre préambule.

J'arrivai à Rheims vers l'âge de huit ans, et je l'habitais depuis quelques mois, quand mon père fut enlevé à cette résidence et envoyé sur les côtes de l'ouest où s'agitaient encore les débris de la chouannerie. Restée seule avec trois enfans en bas âge, ma mère posséda alors pour ressource unique la faible somme prélevée chaque mois sur les appointemens paternels. Au milieu de cet état si éloigné de l'opulence, nous nous portions à merveille, nous grandissions et ne savions pas même s'il existait un avenir.' Ma mère seule s'en occupait; à nous le bonheur, à elle les inquiétudes. C'est à cette époque qu'eut lieu un incident, qui vint agir sur mon imagination. Nous étions, je crois, en 1804. Les collèges étaient fermés, presque tous. Je savais lire, écrire, compter; j'étais arrivé par conséquent à l'apogée de la science qu'on me destinait, lorsque le hasard me conduisit à une distribution de prix. Rheims est une ancienne ville d'études, et cette cérémonie s'y fait avec beaucoup de solennité. Le spectacle dont je fus témoin m'émut très vivement. Les applaudissemens, les fanfares, les lauriers des vainqueurs, le bonheur des mères, l'enthousiasme universel, produisirent sur moi une impression élec-

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trique. La pensée de faire des études m'entra sur-lechamp dans la tête, et ce fut là le premier désir passionné que je sentis. Je retournai sombre et soucieux à la maison; un sens nouveau s'était éveillé en moi ! ... Ma mère qui remarqua ma tristesse, voulut en connaître la cause. Je résistai longtemps à ses prières, mais enfin je lui avouai en sanglotant que je mourais d'envie de faire mes classes. Après quelques informations, elle me répondit fort sagement et avec douceur qu'il fallait pour cela des ressources qui nous manquaient, que l'impôt universitaire, la rétribution du lycée, le papier et les livres réduiraient beaucoup trop notre modeste revenu. En me parlant ainsi, elle ne m'apprenait rien; je m'étais fait ces objections à moi-même; je savais que mon désir était insensé, les difficultés insurmontables; et néanmoins l'idée du collège me poursuivait partout et toujours. La distribution des prix était là, devant mes yeux; j'entendais des battemens de mains, j'apercevais des couronnes, je voyais pleurer des mères!... Cette préoccupation, que je combattais en vain, se prolongea une année entière; et loin de s'affaiblir avec le tems, elle se reproduisait tous les jours plus vive, lorsqu'un événement en apparence bien léger vint décider de mon avenir.

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