PROLOGUE QUIL FAUT LIRE
'iSIv. 2^0 j A N S une de ces maisons de plaisance qu'on
f\ r*;^/^\' appelle encore châteaux, mais qui ont remf/l l*^///^ placé les tourelles du moyen-âge par le ^^^^^^^y^^^^tkz confortable de la civilisation moderne, se trouvait réunie, l'été dernier, une société bigarrée comme elles le sont aujourd'hui. Toutes les opinions, tous les intérêts, toutes les professions, y étaient représentés.
Sur le premier plan, et parmi les plus spirituels causeurs, on distinguait un Industriel, un Marquis et un ancien Élève de l'École polytechnique. Le marquis blâmait avec feu le morcellement des propriétés; l'ingénieur et le commerçant soutenaient la thèse contraire. Une discussion vive s'établit sur ce terrain, et, d'attaqués qu'ils étaient, bientôt les deux derniers devinrent agresseurs.
« Ne me parlez pas des bienfaits du code, disait le jeune mathématicien! Il a pallié le mal, il a calmé l'indignation qui aurait fait appliquer le remède. C'est à lui que nous sommes redevables du scandale qui partout afflige nos regards. Eh quoi! sous l'empire d'une religion qui a proclamé VÈgalité comme un droit, d'une législation qui l'a proclamée comme un fait, à côté de l'extrême opulence, on voit à chaque pas l'extrême misère!... C'est en vain que, s'appuyant sur l'apparence, on prétendrait que depuis un demisiècle l'état social s'est amélioré sous ce rapport. Pour qui réfléchit, le contraire est démontré. Si l'inégalité est moins grande, le sentiment de l'inégalité est beaucoup plus vif. Autrefois la classe inférieure acceptait sa position; maintenant elle la juge, et son malheur s'en accroît. Autrefois on supportait la misère avec apathie, avec indifférence ; maintenant toutes les privations sont appréciées, et toutes les douleurs senties. Ainsi, le mal, qui s'est adouci par la législation, s'est aggravé par les lumières. Je ne crains pas de le dire : aujourd'hui, comme jadis, en fait de bonheur et de bienêtre, tout est d'un côté et rien de l'autre. Je suis trop ami
de la liberté pour demander qu'on mette des bornes aux richesses acquises par le talent ou par l'industrie; mais, si l'on ne peut fixer le maximum des fortunes, je voudrais du moins qu'on fixât celui des héritages. Ce qui m'a inspiré cette idée, c'est un double incident qui vient de se passer sous mes yeux.
« Le hasard m'a fait habiter entre un hôtel brillant et une chaumière. La mort, depuis quelques mois, les a frappés tous deux avec acharnement, et n'a laissé qu'un orphelin dans chaque demeure. Mais, si les coups ont été les mêmes, quelle différence dans les résultats !
« Ici, j'aperçois bien un enfant en bas âge, sans soutien, sans guide; mais le plus magnifique avenir lui est promis; et son aïeule mourante, heureuse de voir plusieurs opulens patrimoines accumulés sur une seule tête, lui a dit avec orgueil, à sa dernière heure : Vis, mon enfant! tu n'auras qu'à jouir!
« De l'autre côté, toute une famille a été moissonnée par le choléra; et la pauvre mère, qui n'a été atteinte qu'après les autres, serrant contre elle-même le fils qu'elle va laisser sans pain, lui a dit, dans les convulsions du désespoir : Vis, malheureux! tu n'auras qu'à souffrir ! »
A ces mots succède un morne et profond silence. Le jeune officier s'applaudissait, et pouvait croire à son triomphe ; car il avait ému l'auditoire, et les femmes y étaient en majorité.
Un personnage nouveau, un artiste, prit alors la parole, et tout le monde l'écouta avec attention, avec
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déférence. Outre l'autorité que donne l'âge, il avait celle d'une figure grave et du silence long-tems gardé.
« Oui, vous avez raison, répondit-il à l'ingénieur; oui, je le crois comme vous, en fait de bonheur et de bien-être, tout est d'un côté et rien de l'autre. A l'appui de cette opinion qui est la mienne, j'ai recueilli quelques faits dont j'ai été témoin; et, dans le loisir de nos soirées d'automne, je vous demanderai, mesdames et messieurs, la permission de vous en lire le récit. »
Pendant les premiers mots de cette courte allocution, un sourire épigrammatique effleurait les lèvres de l'artiste, et une légère pointe d'ironie perçait à travers son langage poli.
Sa proposition fut, comme on le pense bien, reçue avec d'unanimes acclamations; et, de tous côtés, on se pressa autour du vieillard, qui commença ainsi qu'il suit :