LA GRANDE ROUTE
Dans cette partie aride de la Champagne, qu'un auteur romantique aurait tant de plaisir à nommer, et sur la route qui conduit d'Arcis-sur-Aube à Châlonssur-Marne, on trouve un petit village appelé Sommessous.
ET LE BONHEUR DU PAUVRE I^y
Rien de plus triste à l'œil que cet endroit. Le pays est plat, le sol pierreux et la végétation presque nulle. La moitié des terres n'est point ensemencée, et l'autre moitié ne l'est qu'avec du sarrasin, dont la paille rouge chauffe durant l'hiver, et dont le pain noir nourrit toute l'année les rares habitans du canton. Dans cette portion de la France, on fait, le jour, des lieues entières sans pouvoir reposer ses yeux sur un peu de verdure; et, la nuit, la plaine monotone est encore attristée par le cri lugubre des Courlis*. C'est à l'extrémité orientale du village que j'ai nommé, et au bord d'un petit bois arrosé d'un ruisseau qu'eut lieu l'événement léger, dont les suites graves ont fourni matière à ce récit.
En 1803, et par un beau jour de printems, une calèche découverte, précédée de deux piqueurs à grande livrée, et attelée de deux chevaux blancs magnifiques, suivait la route avec rapidité. Les coups de fouet retentissaient au loin, et des nuages de poussière s'élevaient et tourbillonnaient quinze pas après l'élégant équipage.
Dans l'intérieur de la voiture se trouvaient un jeune homme de dix-huit ans et une petite fille de dix. Silencieux, mollement étendu et le menton enfoncé dans une énorme et bouffante cravate, le jeune voyageur promenait sur la campagne un regard ennuie. C'était ce qu'on appelait alors un muscadin. Debout contre la portière, la petite fille observait tout avec une joie
* Espèce de grues.
naïve, et poussait des exclamations chaque fois qu'un passant, un papillon, un arbre, venaient s'offrir à ses yeux.
Sur un désir de l'enfant, sur un signal du maître, le cocher arrête les chevaux. Quelle en était la cause? Un espiègle d'une douzaine d'années gambadait, faisait la roue, et la petite fille l'avait aperçu. Sans souliers, à peine vêtu, mais doué de la plus heureuse figure, cet enfant, par sa gentillesse, charma le plus jeune de nos deux étrangers, et parvint à attirer un moment l'attention de l'autre. En moins d'une minute, il fit deux ou trois fois, sur ses mains, le tour de la calèche; puis, se redressant, il vint lestement se poser devant la portière, comme un danseur de l'Opéra qui termine sa pirouette.
Pendant ce tems, la jeune fille regardait le petit paysan avec beaucoup d'intérêt, et suivait de l'œil toutes ses gambades.
— Comment te nommes-tu? demanda nonchalamment le propriétaire de la voiture.
— Victor Laforêt.
— Qu'est ton père?
— Je n'en ai plus.
— Depuis quand?
— Il est mort à Marengo.
— Quel était son grade?
— Maréchal-des-logis chef.
— As-tu encore ta mère?
— Oui, monsieur.
— Comment existez-vous?
— Mon père, autrefois, nous envoyait la moitié de sa solde.
— Et maintenant?
— Maintenant... nous sommes bien malheureux.
— Pauvre enfant!... dit la petite fille. Tiens, voilà pour toi, dit le jeune homme ému. Et il lui jette une pièce de monnaie. Le villageois de sourire et de recommencer ses tours.
Cet incident avait réveillé les sens blasés du bel inconnu, et ramené sur son visage une sorte de gaîté qui dura peu. Reprenant son flegme accoutumé, il retomba indolemment en arrière, et, la tête appuyée dans l'angle moelleux de la voiture, déjà il donnait le signal du départ, quand Victor accourt tout essouflé.
— Monsieur! Monsieur!... vous vous êtes trompé. Et il rapportait une pièce d'or.
— Eh bien! puisque tu es honnête, répond languissamment le beau voyageur, garde ce louis, et que le ciel te protège!
Le pauvre enfant demeure interdit; il n'ose ni en croire ses oreilles, ni se laisser aller à la joie. Au moment où, plus rassuré, il allait remercier son bienfaiteur, tout à coup, et pour la première fois, il aperçoit la jolie petite fille!... Aussitôt son visage s'anime, ses grands yeux bleus deviennent expressifs, et les paroles meurent sur ses lèvres... Il est probable que la riche toilette de la jeune étrangère contribuait, autant que sa figure, à l'étonnement naïf de notre villageois.
Quoi qu'il en soit, comme les petites filles sont femmes de bonne heure, celle-ci remarqua bien vite
qu'il la remarquait. Elle lui en sut gré, et observa à son tour qu'il avait une physionomie fort agréable. Un échange rapide de regards s'établit entre eux; ils se sourient, s'applaudissent, et leurs yeux ne se quittent plus... Cette muette correspondance se serait prolongée peut-être; mais l'indolent voyageur y mit fin, en ordonnant de partir.
Le cocher lance les chevaux, et la voiture s'éloigne en laissant une trace poudreuse, à travers laquelle les deux enfans se regardaient. L'équipage était bien loin qu'ils se regardaient toujours; et depuis long-tems, il avait disparu tout à fait, que Victor, immobile, regardait encore! ! ! ...
LES SOULl ERS
— Un louis d'or, mon enfant!... D'où te vient-il ? cela m'effraie.
— C'est un beau monsieur qui me l'a donné.
— Quel monsieur?
— Un étranger qui passait sur la grande route.
— Et qui a pu te mériter ce cadeau?... Tu te tais! serait-ce une mauvaise action ?
— Ah! ma mère!...
— Réponds-moi, je veux tout savoir. Qu'as-tu fait?
— J'ai fait... j'ai fait la roue devant la voiture.
— Malheureux enfant! comment as-tu pu oublier que ton père a porté l'uniforme?
— Ma bonne mère, vous aviez faim!
Ce mot toucha la pauvre veuve, qui pressa son petit Victor dans ses bras. Elle venait en effet d'épuiser ses dernières ressources.
Du vivant de son mari, les faibles sommes qu'il envoyait avaient suffi à leur subsistance; mais, depuis trois ans, cette source était tarie. Pour y suppléer, elle avait vendu l'humble toit de ses pères ; elle avait vendu, un à un, les effets qu'elle pouvait posséder. Mais, malgré son économie, ce moyen s'était usé vite encore. Déjà l'unique chambre qu'elle occupait se trouvait à peu près vide, et depuis la veille, le pain leur manquait. C'est alors que Victor prit une résolution, qui, à ses yeux, cessait d'être humiliante, depuis que sa mère était dans le besoin.
Cet enfant possédait une raison bien supérieure à son âge, et cela se conçoit. La pauvre veuve, qui n'avait que lui, dont il formait toute la famille, l'avait de bonne heure initié à tous ses petits secrets. 11 savait si la bourse était peu ou point garnie; il était son ami, le confident de ses peines; c'est à lui qu'elle racontait ses plans d'avenir, et c'est avec lui qu'elle pleurait.
Dans des circonstances pareilles, une intelligence ordinaire se serait rapidement développée. On peut juger des progrès de la sienne; Victor, à douze ans, n'avait pas eu d'enfance.
Après le reproche que lui avait adressé sa mère, et qu'un baiser termina, ils s'occupèrent ensemble de
l'emploi des vingt-quatre francs. Jamais tant d'argent n'était entré dans la maison, jamais joie n'avait été si grande! La bonne femme voulait consacrer une partie de ce petit trésor à l'acquisition d'objets à l'usage de son fils; il s'y opposa. Du pain, ma mère! du pain!.., dit-il; et elle se rendit à cette raison. Pourtant, sur les instances qu'elle lui fit, il permit le prélèvement de la somme indispensable pour suivre l'école pendant un an. L'aimable enfant comprenait à merveille que l'instruction était une ressource. Madame Laforêt en conçut l'idée pour lui, et il y consentit pour elle.
Il s'agissait au reste d'une dépense extrêmement légère. Dans les pays pauvres, tous les objets sont à bas prix, parce que le nécessaire se réduit à presque rien. Ici, le magister, réglant son salaire sur celui des autres, se contentait de la rétribution modeste de cinquantecentimes par mois! C'était trois francs pour la saison; car, l'été, l'école est fermée. Il fut convenu, entre le fils et la mère, qu'on entamerait jusque-là le capital de la petite communauté.
Un incident heureux les dispensa de recourir à ce moyen. Victor, au bout de quinze jours de classe, avait déjà fait des progrès remarquables, et, dans tout le village, il n'était bruit que de ses succès. Averti par la voix publique, le curé voulut le voir. C'était un vénérable septuagénaire, à qui le concordat avait permis de rentrer. Son émigration n'avait point été volontaire. En quittant la France, il avait fui la mort et non pas la patrie; et les privations de l'exil, loin de l'aigrir, l'avaient rendu meilleur. Il prit d'abord un vif intérêt à
notre petit ami, et le questionna sur lui, sur sa famille. Les réponses naïves de l'enfant le décidèrent à se présenter chez la mère. Après avoir gagné ses bonnes grâces en faisant l'éloge de son fils, il aborda doucement la question qu'il voulait traiter. Il commença par observer qu'il serait dommage que les heureuses facultés de Victor ne fussent pas cultivées. Madame Laforêt objecta sa pauvreté : c'est ce que le digne prêtre attendait. Il proposa de se charger d'elle et de lui, et prononça bien bas le mot de gouvernante!.,. Madame Laforêt rougit; servir répugnait à sa fierté. Pourtant, après avoir mieux refléchi, la crainte de l'avenir et l'intérêt de Victor la décidèrent : elle accepta.
Les voilà donc installés! Voilà la mère à la tête du presbytère, le fils à même de s'instruire, tous deux à l'abri du besoin. Le premier résultat de cette position fut de pouvoir laisser intact leur petit capital. La prévoyance maternelle en fut charmée : c'était une réserve pour l'avenir.
A la fin du mois vint le bien-être, vinrent les gages de gouvernante. Elle en préleva la plus forte part pour ménager une; surprise à son fils. Elle commanda, à son insu, une très-jolie paire de souliers, et la lui donna le jour de sa fête. Quelle ne fut pas la stupéfaction du pauvre enfant! Il embrassa le curé, il embrassa sa mère, il rit, il pleura, il extravagua pendant quelques instans. Et qu'on ne croie pas ici que j'exagère! Le plaisir est chose relative; et il existe bien des degrés dans l'échelle des joies et des misères humaines. Quand le point de départ est faible, les moindres objets ont
un grand prix; ils en ont un immense quand il est nul. Or, dans l'arrondissement d'Arcis, les souliers sont un luxe auquel très-peu de villageois peuvent atteindre; et les aristocrates qui en possèdent n'en usent d'ordinaire que dans les grands jours. L'ivresse de Victor était donc bien naturelle.
Ce fut d'abord à la messe qu'il parut dans tout son éclat. Anticipant sur ses gages à venir, sa mère lui avait donné, outre la chaussure, pantalon et veste de siamoise rayée!... Aussi, en se présentant à l'église, eut-il un succès complet. 11 donna lieu à bien des distractions pendant l'Office et sa sortie du saint lieu ne fut pas moins brillante que son entrée. Chacun l'admirait, chacun lui portait envie. Le jour entier se passa dans ces émotions, et, le soir, il revint rassasié de plaisirs. Il se coucha après avoir embrassé sa mère avec plus d'effusion que de coutume, et, récapitulant dans son lit toutes les joies de la journée, il s'endormit en rêvant au bonheur d'avoir des souliers!...