ACTE I, SCÈNE XII I
Bonne Babet, tu dois en être bien certaine, Je ne veux pas ici te faire de la peine; Mais, franchement, je crois devoir te prévenir Que de... tutover Laure il faudrait t'abstenir.
BABET
Qu'entends-je? mais, depuis seize ans je la tutoie, Ce ton, vous le savez, de tout temps je l'emploie; Pourquoi donc voulez-vous qu'il me soit interdit?
MADAME D U P R É
Cela ne se fait pas : ma fille me l'a dit.
BABET
Cela ne se fait pas! eh bien, il faut le faire.
MADAME DUPRE.
Pour en finir, je tiens la chose nécessaire; Et je prétends...
BABET
Qui? moi, ne la tutover pas!
Songez donc qu'elle vint au monde dans mes bras. Ne suis-je pas sa mère aussi? je l'ai nourrie; C'est mon enfant, à moi, c'est ma fille chérie. J'en crois mon cœur, que j'ai consulté là-dessus, Si je lui disais : vous, je ne l'aimerais plus.
MADAME DUPRÉ
J'en ai bien du regret, ma chère, je t'afflige; Mais, s'il faut parler net à présent, je l'exige. A ma décision rien ne sera changé.
BABET
Eh bien! madame, alors donnez-moi mon congé.
ii4 l'éducation ou les deux cousines
Ton congé! se pcut-il?
BABET
D'après ce qui se passe, Je ne puis demeurer; et je vous prie, en grâce, De me laisser partir.
Que dis-tu là, Babet?
BABET
Ce que je pense.
MADAME DUPRÉ
Eh! quoi, vraiment il se pourrait?
BABET
J'irai, partout ailleurs, terminer ma carrière, Plutôt que de me voir en ces lieux étrangère.
MADAME DUPRÉ
Quel est donc ton projet en t'éloignant de nous?
BABET
C'est à cause des gens que l'on reçoit chez vous, Qu'il faut que je lui parle autrement?
MADAME DUPRÉ
Oui, ma bonne.
BABET
Eh bien! j'arriverai quand vous n'aurez personne.
Il me sera, madame, aisé de le savoir.
Ainsi, dans mes loisirs, le matin ou le soir,
Je viendrai tous les jours revoir ma pauvre Laure,
Et je pourrai du moins la tutover encore!