ACTE II, SCÈNE VI
sganarelle. Il n’est rien de plus aisé. Cela vient de ce qu’elle a perdu la parole.
géronte. Fort bien; mais la cause, s’il vous plaît, qui fait qu’elle a perdu la parole?
sganarelle. Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.
géronte. Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de sa langue?
sganarelle. Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses. géronte. Je le crois.
sganarelle. Ah! c’étoit un grand homme.
géronte. Sans doute.
scanarelle. Grand homme tout-à-fait {levant le bras depuis le coude.) ; un homme qui étoit plus grand que moi que tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue est causé par de certaines humeurs qu’entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes, c’est-à-dire... humeurs peccantes; d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin? géronte. En aucune façon.
sganarelle, se levant brusquement. Vous n’entendez point le latin? géronte. Non.
sganarelle , avec enthousiasme. Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, notai nativo , liœc musa , la muse, bonus, bona , bonum. Deus sanetus, est-ne oratio latinas? Etiam, oui. Quare, pourquoi? Quia substantiel > et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus. géronte. Ah! que n’ai-je étudié!
Jacqueline. L’habile homme que vlà!
lucas. Oui, ça est si biau que je n’y entends goutte.
sganarelle. Or, ces vapeurs, dont je vous parle, venant à passer du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin urrnyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate; et parce que lesdites vapeurs... Comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignité... Ecoutez bien ceci, je vous conjure.
GÉRONTE. Olli.
sganarelle. Ont une certaine malignité qui est causée... Soyez attentif, s’il vous plaît.
géronte. Je le suis.
sganarelle. Qui est causée par l’àcre té des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus , nequcis , nequer, potarinurn, quipsa mi lus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.
Jacqueline. Ah! que ça est bian dit! notre homme.
lucas. Que n’ai-je la langue aussi bian pendue!
géronte. On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n’y a qu’une seule chose qui m’a choqué; c’est l’endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu’ils ne sont; que le cœur est du côté gauche et le foie du côté droit.
sganarelle. Oui , cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle.
géronte. C’est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.
sganarelle. Il n’y a point de mal; et vous n’étes pas obligé d’être aussi habile que nous.
géronte. Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu’il faille faire à cette maladie?
sganarelle. Ce que je crois qu’il faille faire?
GÉRONTE. Oui.
sganarelle. Mon avis est qu’on la remette sur son lit et qu’on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.
géronte. Pourquoi cela, monsieur?
sganarelle. Parce qu’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu’on ne donne autre chose aux perroquets et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela?
géronte. Cela est vrai. Ah! le grand homme; vite, quantité de pain et de vin.
sganarelle. Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera.