‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 391 sur 785 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

qu’ont célébré tous les poètes sous le nom de Tempe. Car enfin, sans parler des plaisirs de la chasse que nous y prenons à toute heure , et de la solennité des jeux Pythiens que fou y célèbre tantôt, vous prenez soin l’un et l’autre de nous y combler de tous les divertissements qui peuvent charmer les chagrins des plus mélancoliques. D’où vient , Sostrate, qu’on ne vous a point vu dans notre promenade? sostrate. Une petite indisposition, madame, m’a empêché de m’y trouver.

ipiiicrate. Sostrate est de ces gens, madame, qui croient qu’il ne sied pas bien d’être curieux comme les autres; et il est beau d’affecter de ne pas courir où tout le monde court.

sostrate-. Seigneur, l’affectation n’a guère de part à tout ce que je fais ; et, sans vous faire compliment, il y avoit des choses à voir dans cette fête qui pouvoient m’attirer , si quelque autre motif ne m’avoit retenu.

aristione. Et Clitidas, a-t-il vu cela?

clitidas. Oui, madame, mais du rivage.

aristione. Et pourquoi du rivage?

clitidas. Ma foi, madame , j’ai craint quelqu’un des accidents qui arrivent d’ordinaire dans ces confusions. Cette nuit, j’ai songé de poisson mort et d’œufs cassés ; et j’ai appris du seigneur Anaxarque que les œufs cassés et le poisson mort signifient malencontre. anaxarque. Je remarque une chose : que Clitidas n’auroit rien à dire s’il ne parloit de moi.

clitidas. C’est qu’il y a tant de choses à dire de vous , qu’on n’en sauroit parler assez.

anaxarque. Vous pourriez prendre d’autres matières, puisque je vous en ai prié.

clitidas. Le moyen? Ne dites-vous pas que l’ascendant est plus fort que tout? et, s’il est écrit dans les astres que je sois enclin à parler de vous, comment voulez-vous que je résiste à ma destinée? anaxarque. Avec tout le respect, madame, que je vous dois, il y a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne liberté de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du premier méchant plaisant.

clitidas. Je vous rends grâce de l’honneur.

aristione, à Anaxarque. Que vous êtes fou de vous chagriner de ce qu’il dit!

clitidas. Avec tout le respect que je dois à madame , il y a une chose qui m’étonne dans l’astrologie, comment des gens qui savent tous les secrets des dieux, et qui possèdent des connoissances à se mettre audessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour et de demander quelque chose.

434 LES AMANTS MAGNIFIQUES

anaxarque. Vous devriez gagner un peu mieux votre argent, et donner à madame de meilleures plaisanteries.

clitidas. Ma foi, on les donne telles qu’on peut. Vous en parlez fort à votre aise; et le métier de plaisant n’est pas comme celui d’astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses fort différentes, et il est bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire.

aristione. Hé! qu’est-ce donc que cela veut dire?

ci.itiuas, se parlant à lui-même. Paix, impertinent que vous êtes; ne savez-vous pas bien que l’astrologie est une affaire d’état, et qu’il ne faut point toucher à cette corde-là? Je vous l’ai dit plusieurs fois, vous vous émancipez trop, et vous prenez de certaines libertés qui vous joueront un mauvais tour, je vous en avertis. Vous verrez qu’un de ces jours on vous donnera du pied au cid, et qu’on vous chassera comme un faquin. Taisez-vous si vous êtes sage.

aristione. Où est ma fille?

timoclès. Madame, elle s’est écartée; et je lui ai présenté une main qu’elle a refusé d’accepter.

aristione. Princes, puisque l’amour que vous avez pour Eriphile a bien voulu se soumettre aux lois que j’ai voulu vous imposer, puisque j’ai su obtenir de vous que vous fussiez rivaux sans devenir ennemis , et qu’avec pleine soumission aux sentiments de ma fille vous attendez un choix dont je l’ai faite seule maîtresse, ouvrez-moi tous deux le fond de votre ame, et me dites sincèrement quel progrès vous croyez l’un et l’autre avoir fait sur son cœur.

timoclès. Madame, je ne suis point pour me flatter; j’ai fait ce que j’ai pu pour toucher le cœur de la princesse Eriphile, et je m’y suis pris, que je crois , de toutes les tendres manières dont un amant se peut servir ; je lui ai fait des hommages soumis de tous mes vœux ; j’ai montré des assiduités ; j’ai rendu des soins chaque jour; j’ai fait chanter ma passion aux voix les plus touchantes, et l’ai fait exprimer en vers aux plumes les plus délicates; je me suis plaint de mon martyre en des termes passionnés; j’ai fait dire à mes yeux, aussi bien qu’à ma bouche, le désespoir de mon amour; j’ai poussé à ses pieds des soupirs languissants; j’ai même répandu des larmes : mais tout cela inutilement; et je n’ai point connu qu’elle ait dans l ame aucun ressentiment de mon ardeur.

aristione. Et vous, prince?

ipiiicrate. Pour moi, madame, connoissant son indifférence et le peu de cas qu’elle fait des devoirs qu’on lui rend, je n’ai voulu perdre auprès d’elle ni plaintes, ni soupirs, ni larmes. Je sais qu’elle est toute soumise à vos volontés, et que ce n’est que de votre main seule qu’elle voudra prendre un époux : aussi n’est-ce qu’à vous que je m’adresse pour l’obtenir, à vous plutôt qu’à elle que je rends tous mes soins

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