II, SCENE VI
là ne nie revient point. Apprenons autre chose cpù soit plus joli. lf. maître nE philosophie. Voulez-vous apprendre la morale? monsieur Jourdain. La morale?
l.F. MAITRE DF. PHILOSOPHIE. Olli.
monsieur Jourdain. Qu’est-ce qu’elle dit , cette morale? lf. maître DF. philosophie. Elle traite de la félicite, enseigne aux hommes a modérer leurs passions, et...
monsieur Jourdain. Non : laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n’y a morale qui tienne : je me veux mettre en colère tout mon saoul , quand il m’en prend envie. le maître de philosophie. Est-ce la physique que vous voulez apprendre? monsieur Jourdain. Qu’est-ce qu’elle chante, cette physique? lf. maître de philosophie. La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles , et les propriétés du corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l’arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs , le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents et les tourbillons. monsieur Jourdain. Il y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.
le maître de philosophie. Que voulez-vous donc que je vous apprenne? monsieur Jourdain. Apprenez-moi l’orthographe. i.e maître de philosophie. Très-volontiers.
monsieur Jourdain. Après, vous m’apprendrez l’almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n’y en a point. lf, maître de philosophie. Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l’ordre des choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j’ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, parce qu’elles expriment les voix; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles ou voix : A, E, I , O , U. monsieur Jourdain. J’entends tout cela.
le maître de philosophie. La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A. MONSIEUR JOURDAIN. A, A. Olli.
| le maître de puilosopiiie. La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut : A, E.
monsieur Jourdain. A, E; A, E. Ma foi, oui. Ah! que cela est beau! le maître de philosophie. Et la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins delà bouche vers les oreilles : A, E, I.
monsieur Jourdain. A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science!
i.e maître df, philosophie. La voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O. monsieur JOURDAIN. O , O. U n’y a rien de plus juste : A, E, I, O, I, O. Cela est admirable! I, O; I, O.
le maître de philosophie. L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
monsieur Jourdain. O, 0,0. Vous avez raison. O. Ah! la belle chose que de savoir quelque chose!
i.f. maître de philosophie. La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et alongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre, sans les joindre tout-à-fait : U. monsieur Jourdain. U, U. 11 n’y a rien de plus véritable : U. le maître de philosopuie. Vos deux lèvres s’alongent comme si vous faisiez la moue : d’où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.