ACTE I, SCÈNE I
Est-on d’une ligure à faire qu’on se raille?
N’a-t-on point quelques traits et quelques agréments, Quelque teint, quelques yeux, quelque air et quelque taille, A pouvoir dans nos fers jeter quelques amants?
Ma sœur, faites-moi la grâce De me parler franchement :
Suis-je faite d’un air, à votre jugement,
Que mon mérite au sien doive céder la place?
Et, dans quelque ajustement,
Trouvez-vous qu’elle m’efface ?
ci ni ppe. Qui? vous, ma sœur? nullement.
Hier , à la chasse , près d’elle ,
Je vous î-egardai longtemps ,
Et sans vous donner d’encens,
Vous me parûtes plus belle.
Mais, moi, dites, ma sœur, sans me vouloir flatter,
Sont-ce des visions que je me mets en tête ,
Quand je me crois taillée à pouvoir mériter La gloire de quelque conquête?
aglaure. Vous , ma sœur? Vous avez, sans nul déguisement ,
Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme.
Vos moindres actions brillent d’un agrément Dont je me sens toucher l’ame ;
Et je serois votre amant ,
Si j’étois autre que femme.
cmippE. D’où vient donc qu’on la voit l’emporter sur nous deux; Qu’à ses premiers regards les cœurs rendent les armes,
Et que d’aucun tribut de soupirs et de vœux On ne fait honneur à nos charmes?
aglaure. Toutes les dames , d’une voix,
Trouvent ses attraits peu de chose ;
Et du nombre d’amants qu’elle tient sous ses lois,
Ma sœur, j’ai découvert la cause.
cidippe. Pour moi , je la devine ; et l’on doit présumer
Qu’il faut que là-dessous soit caché du mystère.
Ce secret de tout enflammer N’est point de la nature un effet ordinaire ;
L’art de la Thessalie entre dans cette affaire ;
Et quelque main a su , sans doute , lui former Un charme pour se faire aimer.
aglaure. Sur un plus fort appui ma croyance se fonde;
Et le charme qu’elle a pour attirer les cœurs ,
C’est un air en tout temps désarmé de rigueurs,
ps y cm
PSYCHE
Des regards caressants que la bouche seconde,
Un souris chargé de douceurs ,
Qui tend les bras à tout le monde,
Et ne vous promet que faveurs.
Notre gloire n’est plus aujourd’hui conservée;
Et l’on n’est plus au temps de ces nobles fiertés Qui, par un digne essai d’illustres cruautés,
Vouloient voir d’un amant la constance éprouvée.
De tout ce noble orgueil, qui nous seyoit si bien,
On est bien descendu, dans le siècle où nous sommes ; Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien,
A moins que l’on se jette à la tète des hommes. cidippe. Oui , voilà le secret de l’affaire; et je voi Que vous le prenez mieux que moi.
C’est pour nous attacher à trop de bienséance , Qu’aucun amant, ma sœur , à nous ne veut venir;
Et nous voulons trop soutenir L’honneur de notre sexe et de notre naissance.
Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit ; L’espoir, plus que l’amour, est ce qui les attire;
Et c’est par là que Psyché nous ravit Tous les amants qu’on voit sous son empire.
Suivons, suivons l’exemple, ajustons-nous au temps ; Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances,
Et ne ménageons plus de tristes bienséances ,
Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. aglaure. J’approuve la pensée, et nous avons matière D’en faire l’épreuve première Aux deux princes qui sont les derniers arrivés.
Ils sont charmants, ma sœur, et leur personne entière Me... Les avez-vous observés?
cidippe. Ah! ma sœur, ils sont faits tous deux d’une manière , Que mon ame... Ce sont deux princes achevés. aglaure. Je trouve qu’on pourroit rechercher leur tendresse, Sans se faire déshonneur.
cidippe. Je trouve que, sans honte, une belle princesse Leur pourroit donner son cœur. aglaure. Les voici tous deux, et j’admire Leur air et leur ajustement.
cidippe. Ils ne démentent nullement
Tout ce que nous venons de dire.