‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 566 sur 785 · ACTE 1, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE VI

scapin, à Sylvestre. Écoutons-le un peu.

argante , se croyant seul. Je voudrois bien savoir ce qu’ils me pourront dire sur ce beau mariage.

scapin, à part. Nous y avons songé.

argante, se croyant seul. Tâcheront-ils de me nier la chose? i scapin , à part. Non , nous n’y pensons pas.

argante, se croyant seul. Ou s’ils entreprendront de l’excuser. scapin, à part. Celui-là se pourra faire.

argante, se croyant seul. Prétendront-ils m’amuser par des contes en l’air ? scapin , à part. Peut-être.

argante, se croyant seul. Tous leurs discours seront inutiles. scapin, à part. Nous allons voir.

argante, se croyant seul. Ils ne m’en donneront pointa garder. scapin, à part. Ne jurons de rien.

argante, se croyant seul. Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté.

scapin , à part. Nous y pourvoirons.

argante, se croyant seul. Et pour le coquin de Sylvestre, je le rouerai de ! coups.

sylvestre, à Scapin. J’étois bien étonné s’il m’oublioit. argante , apercevant Sylvestre. Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur des jeunes gens! scapin. Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour. argante. Bonjour, Scapin. ( à Sylvestre. ) Vous avez suivi mes ordres vrai ment d’une belle manière! et mon (ils s’est comporté fort sagement pendant mon absence !

scapin. Vous vous portez bien, à ce que je vois.

argante. Assez bien, (à Sylvestre.) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot ! •

scapin. Votre voyage a-t-il été bon?

argante. Mon dieu, fort bon! Laisse-moi un peu quereller en repos. scapin. Vous voulez quereller?

argante. Oui, je veux quereller.

scapin. Hé , qui , monsieur ?

argante, montrant Sylvestre. Ce mauraud-là. scapin. Pourquoi ?

argante. Tu n’as pas ouï parler de ce qui s’est passé dans mon absence ? scapin. J’ai bien ouï parler de quelque petite chose. argante. Comment! quelque petite chose! Une action de cette nature! scapin. Vous avez quelque raison.

argante. Une hardiesse pareille à celle-là ! scapin. Cela est vrai.

argante. Un fils qui se marie sans le consentement de son père !

«•>2 LES FOURBERIES DE SCA1MN

scapin. Oui , il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serois d’avis que vous ne fissiez point de bruit.

argante. Je ne suis pas de cet avis , moi ; et je veux faire du bruit tout mon saoul. Quoi! tu ne trouves pas que j’aie tous les sujets du monde d’ètre en colère ?

scapin. Si fait. J’y ai d’abord été, moi, lorsque j’ai su la chose; et je me suis intéressé pour vous, jusqu’à quereller votre fils. Demandez-lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l’ai chapitré sur le peu de respect qu'il gardoit à un père dont il devoit baiser les pas. On ne peut pas lui mieux parler, quand ce seroit vous-même. Mais quoi ! je me suis rendu à la raison , et j’ai considéré que , dans le fond , il n’a pas tant de tort qu’on pourroit croire.

argante. Que me viens-tu conter? 11 n’a pas tant de tort de s’aller marier de but en blanc avec une inconnue ?

scapin. Que voulez-vous? U y a été pousse par sa destinée.

argante. Ah! ah ! Voici une raison la plus belle du monde. On n’a plus qu’à commettre tous les crimes imaginables , tromper , voler , assassiner , et dire, pour excuse, qu’on y a été poussé par sa destinée.

scapin. Mon Dieu, vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu’il s’est trouvé fatalement engagé dans cette affaire.

argante. Et pourquoi s’y engageoit-il ?

scapin. Voulez-vous qu’il soit aussi sage que vous? Les jeunes gens sont jeunes, et n’ont pas toute la prudence qu’il leur faudroit pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre , qui , malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances, est allé faire, de son côté, pis encore que votre fils. Je voudrois bien savoir si vous-même n’avez pas été jeune, et n’avez pas, dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. J’ai ouï dire, moi, que vous avez été autrefois un compagnon parmi les femmes, que vous faisiez de votre drôle avec les plus galantes de ce temps-là, et que vous n’en approchiez point que vous ne poussassiez à bout.

argante. Cela est vrai, j’en demeure d’accord; mais je m’en suis toujours tenu à la galanterie, et je n’ai point été jusqu’à faire ce qu’il a fait. •

scapin. Que vouliez-vous qu’il fit? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien ( car il tient cela de vous, d’être aimé de toutes les femmes) ; il la trouve charmante , il lui rend des visites, lui conte des douceurs , soupire galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite ; il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec elle par ses parents , qui , la force à la main , le contraignent de l’épouser.

sylvestre, à part. L’habile fourbe que voilà !

scapin. Eussiez-vous voulu qu’il se fût laissé tuer? Il vaut mieux encore être marié qu’être mort.

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