ACTE II, SCENE VIII
scapln. Que, pour peu qu’un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents que son retour peut rencontrer, se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son lils estropié, sa iille subornée; et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l’imputer à bonne fortune. Pour moi, j’ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières; et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâces à mon bon destin.
argante. Voilà qui est bien ; mais ce mariage impertinent, qui trouble celui que nous voulons faire, est une chose que je ne puis souffrir, et je viens de consulter des avocats pour le faire casser.
scapin. Ma foi, monsieur, si vous m’en croyez , vous tâcherez, par quelque autre voie, d’accommoder l’affaire. Vous savez ce que c’est que les pinces en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d’étranges épines.
argante. Tu as raison , je le vois bien. Mais quelle autre voie ?
scapin. Je pense que j’en ai trouvé une. La compassion que m’a donnée tantôt votre chagrin m’a obligé à chercher dans ma tète quelque moyen pour vous tirer d’inquiétude; car je ne saurois voir d’honnètes pères chagrinés par leurs enfants, que cela ne m’émeuve ; et, de tout tenqjs, je me suis senti pour votre personne une inclination particulière.
argante. Je te suis obligé.
scapin. J’ai donc été trouver le frère de cette fille qui a été épousée . C’est un de ces braves de profession , de ces gens qui sont tout coups d’épée, qui ne parlent que d’échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme, que d’avaler un verre de vin. Je l’ai mis sur ce mariage. Je lui ai fait voir quelle facilité offroit la raison de la violence pour le faire casser, vos prérogatives du nom de père, et l’appui que vous donneroient auprès de la justice et votre droit, et votre argent, et vos amis. Enfin, je l’ai tant tourné de tous les côtés, qu’il a prêté l’oreille aux propositions que je lui ai faites d’ajuster l’affaire pour quelque somme; et il donnera son consentement à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l’argent.
argante. Et qu’a-t-il demandé?
scapin. Oh! d’abord des choses par-dessus les maisons.
ARGANTE. Et quoi?
scapin. Des choses extravagantes.
argante. Mais encore ?
scapin. Il ne parloit pas moins que de cinq ou six cents pistoies.
argante. Cinq ou six cents fièvres quartaines qui le puissent serrer! Se moque-t-il des gens?
066 LES FOURBERIES DE SC AP IN
scapin. C’est ce que je lui ai dit. J’ai rejeté bien loin de pareilles propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n’étiez point une dupe , pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin , après plusieurs discours , voici où s’est réduit le résultat de notre conférence. Nous voilà au temps, m’a-t-il dit, que je dois partir pour l’armée; je suis après à m’équiper; et le besoin que j’ai de quelque argent me fait consentir, malgré moi, à ce qu’on me propose. 11 me faut un cheval de service, et je n’en saurois avoir un qui soit tant soit peu raisonnable, à moins de soixante pistoles.
argante. lié bien ! pour soixante pistoles, je les donne. scapin. Il faudra le harnois et les pistolets ; et cela ira bien a vingt pistoles encore.
argantk. Vingt pistoles et soixante , ce seroit quatre-vingts. scapin. Justement.
argantk. C’est beaucoup : mais, soit; je consens à cela. scapin. Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui coûtera bien trente pistoles.
argantk. Comment diantre! Ou’il se promène ; il n’aura rien du tout. scapin. Monsieur!
argantk. Non : c’est un impertinent.
scapin. Voulez-vous que son valet aille à pied ? argantk. Qu’il aille comme il lui plaira, et le maître aussi. scapin. Mon dieu, monsieur! ne vous arrêtez point à peu de chose. N’allez point plaider, je vous prie; et donnez tout, pour vous sauver des mains de la justice.
argante. Hé bien! soit; je me résous à donner encore ces trente pistoles. scapin. Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter... argantk. Oh! qu’il aille au diable avec son mulet! C’en est trop; et nou^ irons devant les juges.
scapin. De grâce! monsieur...
argantk. Non, je n’en ferai rien.
scapin. Monsieur, un petit mulet.
argante. Je ne lui donnerois pas seulement un âne. scapin. Considérez...
argante. Non : j’aime mieux plaider.
scapin. Eh! monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvezvous? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez combien d’appels et de degrés de jurisdiction ; combien de procédures embarrassantes; combien d’animaux ravissants, par les griffes desquels il vous faudra passer; sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges, et leurs clercs. Il n’v a pas un de tous ces gens-là qui, pour la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit du monde, l u sergent baillera de faux ex-